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Chronique Livre :
DÉBÂCLE de Lize Spit

Chronique Livre : DÉBÂCLE de Lize Spit sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Lize Spit, née en 1988, a fait des études de cinéma et enseigne l'écriture de scénarios à Bruxelles. Débâcle est son premier roman et a été récompensé par trois prix littéraires.


De quoi ça parle

Eva reçoit une lettre. Une invitation à une cérémonie qui combine la célébration de l'anniversaire posthume de Jan, qui aurait eu trente ans, et l'inauguration du site de production laitière de Pim, son frère. Pim, Laurens, Eva : les trois mousquetaires, les trois seuls enfants nés en 1988 de Bovenmeer, un petit village désuet. Comme dans tous les trios, la ligne d'équilibre est sans cesse à redéfinir, Eva ne cesse jamais de chercher la preuve que ses deux camarades sont des amis, pas seulement forcés par le hasard des choses à préférer sa compagnie.

C'est complexe, l'amitié, impalpable et précieux, volatile et inexplicable. A la naïve enfance succède la très trouble adolescence, où le corps se manifeste sans équivoque, dominant tout comme un puissant maître sans discernement ni bienveillance.

Eva décide de se rendre à l'invitation. Treize ans après avoir quitté Bovenmeer et ceux qui y vivent encore, il est temps de remettre de l'ordre dans sa vie.


Un extrait nourrissant

« Je me rapproche de la fente pour regarder : Laurens et Pim sont assis côte à côte, en face de moi, le dos appuyé sur le mur de foin.
C'est donc ça que Laurens voulait dire par « entre garçons ».
J'essaie de me faire la plus discrète possible. Je respire tout doucement, je ne veux pas perturber le spectacle.
Pim jette un coup d'oeil autour de lui, se retourne, plonge la main entre deux balles de foin et en retire un sac plastique avec, à l'intérieur, une pile de magazines. Il les pose un à un sur les genoux de Laurens.
« Où est-ce que t'as trouvé ça? » Laurens promène son regard sur le papier glacé,tourne les pages avec fébrilité, revient en arrière, comme il le faisait petit avec le catalogue de jouets à la fin de l'année.
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? Et toi, t'as pris ce que j'avais demandé ? »
On entend une sorte de bruissement affairé. Laurens fouille dans son sac à dos, posé à côté de lui. Il en sort un maillot de bain, une serviette de plage, une plaque de chocolat et, pour finir,un sachet d'emballage de la boucherie. Il ouvre le paquet avec précaution. Une tranche de pâté rose apparaît.
« Parfait. » Pim attrape la mousse de foie, en prélève un morceau.
« Ferme les yeux et ouvre la bouche. Eva débarque à quatre heures. Faut pas traîner.
- T'étais vraiment obligé d'appeler Eva ? » Laurens soupire, les yeux fermés.
Mon estomac se contracte. Pim ne réagit pas.
« Ouvre ton bec, Lau. »
Laurens plisse les yeux encore plus fort, rentre le cou, il s'attend à recevoir une gifle. Finalement, il ouvre grand la bouche. Pim lui dépose un morceau de pâté sur la langue, puis saisit le magazine en haut de la pile et le feuillette jusqu'à ce qu'il ait trouvé la bonne photo : une double page qu'il replie à l'envers et qu'il brandit sous le nez de Laurens.
« À quoi tu joues ? » Laurens articule avec peine, la bouche entrouverte.
Pim étouffe ces bredouillis en lui appuyant un peu plus la revue contre les lèvres. A présent, je ne vois plus rien du visage de Laurens.
« Tu laisses fondre le pâté ; après, tu ouvres les yeux et tu remues la langue. »
Laurens obéit aux ordres, pas très à l'aise à en juger par sa posture. Il fait entendre des bruits sourds, des claquements de langue. Sa tête est toujours dissimulée par le magazine. La page repliée de ce côté-ci montre le prolongement de ce qu'il est en train de lécher. Une femme noire sur un canapé orange. » (p. 61- 62)


Ce que j'en dis

Deux temporalités rythment le récit : la journée de la commémoration, et les souvenirs jusqu'à cet été 2002 qui déchire à jamais la vie d'Eva. Autant les souvenirs font des cabrioles chronologiques, galopant de scènes en scènes, autant la journée du souvenir est segmentée, comme un glas terrible qui rythme la journée dont on pressent qu'elle ne peut que très mal se terminer.

Les deux chronologies se touchent parfois, s'éclairent l'une l'autre, se reniflent sans se dévoiler entièrement, suspens admirablement entretenu qui distille un malaise croissant, lourd et puissant. La petite fille, l'adolescente et la jeune femme se répondent, se frôlent, faisant attention à ne pas rouvrir les blessures – ont-elles jamais pu cicatriser?- se donnent du courage et de la force pour prendre la bonne décision.

«  Au foot, on jouait ensemble contre les garçons des autres classes et même eux ne faisaient pas tant de manières tant que je restais dans les buts et que je mettais moi-même la balle au fond du filet : si tu gagnes parce que ton adversaire a marqué contre son camp, c'est pareil qu'une défaite, mais c'est toujours deux fois moins grave que de perdre contre une fille. »

Trois enfants naissent en 1988, à Bovenmeer, un village rural, tranquille et calme. Les professeurs décident de créer une classe annexe, c'est-à-dire de les mettre tous les trois au fond de la classe et de leur donner des exercices moins difficiles qu'aux autres.
Laurens, le fils des charcutiers, Pim, le fils des fermiers et Eva.

« Elle pose deux pieds sur les marches paires et seulement la moitié d'un sur les impaires. J'essaie de l'imiter, jusqu'à ce qu'elle s'en rende compte.
« Non, ça va pas. Faut qu'on retourne.
Et qu'est-ce qui va se passer si on le fait pas ?
Je peux pas te le dire, sinon ça va forcément nous arriver. »

Chez Eva, la vie se fraye un chemin difficile, chaotique et brinquebalante. Trois enfants, là aussi, trois et un fantôme, Tess, la sœur jumelle de Jolan, le fils aîné. Puis Tessie, mais oui Tessie, presque comme la morte, peau d'ombre qui la recouvre dès la naissance et dont même la folie ne la délivrera pas. Il faudrait changer de famille, pour bien faire. Les parents d'Eva eux aussi, sont brouillés de mort : son père la réveille une nuit pour lui montrer le nœud coulant qu'il s'st fabriqué, ou bien pour qu'elle l'aide à retirer de la vue tout ce qui pourrait constituer une arme, quand sa mère, alcoolique comme son père, est en phase ultra dépressive. La vie quotidienne chez les De Wolf consiste surtout à épier les signes et à les interpréter, parce que c'est difficile de se parler. État de la mère ? État du père ? État de Tessie qui empire : ses tocs se multiplient, répétitions malades et angoissées de mêmes gestes, de litanies de mots, empire d'interdictions et de contraintes. Peau desquamée, malnutrition, sommeil heurté : Tessie devient le petit fantôme Tess, se gommant avec acharnement, et une terreur résignée à l'inéluctable, de la cellule familiale, petit enfer hermétiquement clos sur sa souffrance.

Eva, écrit Tessie inlassablement sur le clavier de l'ordinateur, Eva, comme un mot de passe pour pénétrer les pièces de la maison en sécurité, Eva le rempart de Tessie.

Petits, les trois mousquetaires sont tous pour un, un pour tous. Casse-croûtes partagés, aventures communes, jeux, vélo et solidarité, Eva, Laurens et Pim sont toujours fourrés ensemble.

Une nouvelle fille arrive dans la classe, Elisa, qui vient habiter temporairement chez sa grand-mère à Bovenmeer. Eva et Elisa se rapprochent, deviennent amies, même si Eva ne peut jamais se départir du sentiment que l'autre l'écrase un peu, qu'elle est plus fille, plus jolie, plus gracieuse qu'elle.

Le corps justement, jusque là semblable à celui des garçons, se rappelle à Eva, les règles et les seins comme la fin de l'enfance et l'entrée dans un monde dont les codes sont détenus par les adultes, par les images pornos des magazines et des films, par la tyrannie des sens et leurs besoins d'assouvissement impérieux.

Été 2002 , les garçons ont une idée de génie : pour vérifier que les points qu'ils attribuent au physique des filles sont bien mérités, il faut les faire venir dans un endroit un peu tranquille et les faire jouer à un jeu rigolo. Eva posera une énigme aux filles et à chaque réponse fausse, il faudra enlever un vêtement.

Eva accepte d'être la meneuse de jeu, parce qu'elle ne veut pas se désolidariser des garçons, comme quand ils ont chié dans une boîte aux lettres et qu'elle ne les a pas dénoncés. Sans eux, que lui reste-t-il ? Ils sont les seuls à faire cas d'elle, à avoir besoin de sa présence, à la réclamer. Elle a tellement envie d'être aimée, pour pouvoir surmonter cette impression constante de ne pas être à sa place, de ne pas être belle ni attirante, malgré le double soutien-gorge, de ne pas savoir se faire d'amie, consciente de ne pas avoir encore couché avec un garçon, d'avoir d'une mère alcoolique qui peut se donner en spectacle et vomir en public avant d'être ramenée chez elle en brouette, une sœur timbrée et un père inexistant.

Laurens et Pim vont de plus en plus loin dans la bassesse et la violence, rien ne les arrête plus. Les filles sont de la chair, rien de plus, et Eva ? Et bien Eva devrait peut-être se réjouir de n'être pas un objet de désir pour eux, finalement.

« Je voudrais fermer les yeux, pourtant, je ne peux pas. Si je renonce à enregistrer, je me retrouverai seule pour de bon. Alors il n'y aura plus aucun témoin, seulement des coupables. »

Hiver 2015, Eva va revenir à Bovenmeer, mais la fête ne sera pas exactement telle que Pim l'a prévue.

Écrit du point de vue d'Eva, le roman distille lentement l'inquiétude et l'angoisse, des souvenirs, des images s'intercalent de temps en temps dans la narration et laissent présager le pire : le jour où Jan s'est fait piquer ses vêtements à la piscine et a été humilié, une culotte abandonnée sur le bas-côté de la route, un jeu d'ombres chinoises, deux dessins de maisons côte à côte. Des images et des scènes difficiles à oublier, un peu salis nous aussi, troublés et bouleversés.

« C'est peut-être à ça qu'on les reconnaît, les familles où ce qui est le plus essentiel va de travers : pour compenser, elles inventent un tas de petites règles et de principes ridicules. »

Dans ce village mignon et tranquille, où les enfants sont libres d'aller et venir à leur guise, où tout le monde se connaît, la mort, la folie et la violence sont omniprésentes. Comme Jan, doux et introverti, harcelé à l'école et finalement englouti dans la fosse à lisier, tout est recouvert de merde, noyé dans la saleté, la saloperie de ceux en qui on avait confiance. Eva elle-même participe à tout, désespérément consciente de faire le mal, incapable de partir ou d'y mettre un terme. Elle est perversement utilisée comme matonne, gardienne, accessoire, juge...

Pas d'innocence qui tienne, tout est noir, un noir qui colle aux tripes et à la peau. Seuls les parfaits salauds impavides s'en sortent à Bovenmeer.


Et la musique ?

Shakira - Underneath Your Clothes

Buddy Holly - Weezer

Edie Brickel - Good Times

Michael Jackson - Smooth Criminal

G-Eazy - No Limit


DÉBÂCLE - Lize Spit – Éditions Actes Sud - 432 p. février 2018
Traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuelle Tardif

photo : Pixabay

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