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Chronique Livre :
DÉRANGÉ QUE JE SUIS de Ali Zamir

Chronique Livre : DÉRANGÉ QUE JE SUIS de Ali Zamir sur Quatre Sans Quatre

Ali Zamir est un écrivain et chercheur comorien. Dérangé que je suis est son troisième roman. Il a publié au Tripode Anguille sous roche en 2016, récompensé par le Prix Senghor et la Mention Spéciale du Prix Wepler, ainsi que Mon Étincelle en 2017.
Dérangé que je suis est sélectionné pour le Prix Roman France Télévisions & le Grand Prix RTL - LIRE 2019.


« Il faut savoir que dans ce monde, quand on essaie de désherber son chemin et prendre ses distances loin des cloaques, on est toujours perçu pour un moins que rien et on crève dans l’indifférence des autres. Il ne faudrait jamais essayer de nettoyer les écuries d’Augias. Dérangé que je suis, je n’aime pas les fourbes, par exemple, j’ai en horreur la fourberie. Alors qu’il y a des gens qui préfèrent hideusement la souillure à la pureté. Ils ont le front fallacieux et fangeux et aiment vous entraîner dans leur perte avec des propos mielleux et un visage innocent. Ne vous hasardez pas à le leur faire remarquer, vous risquez de les déranger. Ils sont faits pour déranger et non pas pour être dérangés. Ils ont ça dans le sang. Dérangé que je suis, je n’aime pas les sangsues et je l’ai fait savoir lorsque l’occasion s’est présentée, voilà mon péché. Un jour, je suis tombé sur ce satané trio ; Pirate, Pistolet et Pitié. Un trio maléfique ! Un trio vampirique ! Un trio infernal ! Un trio… passez-moi le mot s’il vous plaît. Que peut-on dire pour qualifier cet enfer incarné ? Quelles âmes ! Âmes damnées ! Et maudite soit ma négligence ! Je suis tombé sur ce cercle vicieux au port international Ahmed-Abdallah-Abderemane de Mutsamudu. Là où on racolait les voyageurs pour transporter les bagages dans nos chariots. On se les arrachait comme des hétaïres courant le client sur un trottoir. Chaque docker a un chariot qui lui sert de gagne-pain. Ce dispositif est comme son habit. c’est une voiture à quatre roues, munie d’une corde servant de rêne, attachée sur les deux roues du devant. On dirait une voiture à cheval et son cocher à pied. On se balade avec quand on n’a rien à faire. On court avec quand on cherche de quoi mettre sous la dent. On gambade avec pour montrer qu’on est le meilleur. On saute avec pour défier les automobilistes. » (p. 16,17 et 18)


Le narrateur est bien mal en point. Ligoté, il n’est qu’une plaie dont se régalent les mouches, compagnes indignes, et il ignore même quel est le jour de la semaine… Ironie du sort, vraiment, car Dérangé est connu – et moqué – pour porter des vêtements sur lesquels sont inscrits les jours de la semaine. On lui lance des quolibets bien entendu et c’est ainsi qu’il a récolté le surnom de Dérangé. On est celui que les autres définissent, c’est bien connu, et s’il est dérangé pour les autres, hé bien il sera Dérangé. Il vit seul, un peu en marge, pas d’ami, pas de famille, il se contente de peu et gagne sa vie sur le port, comme docker, accompagné de son fidèle chariot CaRleWis. Chaque docker a un chariot qu’il a baptisé du nom d’un athlète – Usain Bolt, LaShawn Merritt, Michael Johnson... - bien sûr, puisque la vitesse est essentielle. Ah oui, la vie de Dérangé est une continuelle compétition, en particulier avec les Pipipi, trois dockers - Pirate, Pistolet et Pitié – qui lui mènent la vie dure. Ces trois-là sont soudés et l’asticotent en permanence.

Dérangé est un jeune homme poli et enclin à la bienveillance, au code moral très strict, il ne riposte guère aux assauts des Pipipi, il se contente de travailler le plus et le mieux possible. Mais sa vie est difficile et ne le laisse même pas en repos chez lui : son voisin est un homme parfaitement insupportable - Dérangé l’appelle Casse-Pieds - jaloux à l’extrême – il a mordu si fort le sexe de sa femme qu’il soupçonne d’infidélité qu’elle est partie à l’hôpital subir une opération tout en refusant de porter plainte bien entendu...- et qui laisse ses poules aller et venir à leur guise dans la cour de Dérangé et chier copieusement sur les habits qu’il y met à sécher tout en accusant Dérangé de lui voler ses bananes. Casse-Pieds accroche même une pancarte disant Attention, voisin méchant, je mords !, ce qui fait rire tout le quartier qui attend de voir si Dérangé va répliquer à l’affront ou ne pas s’y risquer. Prudemment, Dérangé ne riposte pas et passe outre la provocation : il faut dire qu’il a mieux à faire, et plus urgent puisqu’en effet il ne peut compter que sur sa vigueur et sa disponibilité pour gagner sa misérable croûte.

Au port, c’est la foire d’empoigne : chacun cherche à se faire embaucher au nez et à la barbe des autres et toutes les méthodes sont bonnes pour attirer l’attention des potentiels clients.
Les Pipipi, les trois associés, sont particulièrement habiles à prendre le maximum de travail : ils donnent des coups de klaxon pour avertir de leur présence et se frayer un chemin dans les embarras de la ville, ils sont impudents et grandes gueules, se gaussant volontiers de la concurrence, surtout quand elle a la piètre figure de Dérangé. Nouveaux venus dans la profession, ils ne respectent aucune des traditions du métier :

« Savez-vous pourquoi, diable, ils faisaient tout cela ? Eh bien, ils étaient nouveaux dans le métier et ne voulaient pas demander conseil aux vieux routiers, ces effrontés. Il y en a beaucoup dans ce monde, de ces gens-là qui n’ont rien dans le crâne et qui s’emparent de tout. Quand on est nouveau dans une profession ou un domaine quelconque, on observe, on écoute et on s’avise auprès des vieux de la vieille au lieu de se faire gloire de tout maîtriser en jouant les héros, cerveaux creux ! Mais, n’ayant pas vraiment le coeur à l’ouvrage, les Pipipi s’emparaient de tout avec jactance, croyez-moi : de notre travail, des trottoirs en importunant les piétons, des espaces réservés au stationnement des voitures, des ruelles et de la ville tout entière. Comme des envahisseurs redoutables. Il n’y en avait que pour eux. »

Tout est public sur l’île d’Anjouan, tout se joue sur la grande scène de la rue et le bras de fer entre Dérangé et les Pipipi est accompagné des rires des spectateurs qui jouissent du plaisir des insultes inventives subies par le garçon – « tardigrade » en est une… - et, un jour miraculeux, c’est Dérangé qui emporte la mise, quand une femme décide de lui confier, pour 20000 francs, le chargement de son mari qui débarque juste. Elle le choisit, lui, quelle chance incroyable ! Et pour cette somme fabuleuse, qui plus est !

Dérangé n’en revient pas de sa bonne fortune ! Lorsqu’il se rend chez elle pour sceller leur accord d’un dîner, il se rend compte qu’elle est très riche, très belle et très désirable aussi, et qu’en plus, elle le drague sans vergogne ! «  Sans attendre que je prenne l’argent, qui n’était que la petite oie, ou que je dise quoi que ce soit, elle avait plié soigneusement le billet et l’avait engouffré dans la poche de ma chemise, en chuchotant doucereusement avec des yeux d’une mourante : « J’admire ton corps. C’est un magnifique chariot, parfait pour me transporter dans un monde merveilleux. Quoi ? Mon corps un chariot ? Diablerie de diablerie ! Ça c’est la meilleure ! », et l’effet escompté ne se fait pas attendre : « Mon pauvre serpent se déchaînait vertigineusement dans sa cage. », mais Dérangé est un jeune homme délicat et bien élevé qui ne va certainement pas profiter de l’occasion qui lui est offerte, car cette femme est son employeur, mariée et mère d’un petit garçon, tous obstacles insurmontables.
Plus choqué, à vrai dire, qu’heureux de se rendre compte qu’il inspire du désir, Dérangé s’en va au plus vite !

La femme, jamais à court d’idées démoniaques, lance ensuite aux Pipipi et à Dérangé un défi complètement fou, une course de vitesse, avec les chariots, un circuit tortueux dans la ville bondée, une grosse cagnotte à la clé.
Pleine de rebondissements, drôle, échevelée, la course est remportée, contre toute attente, par Dérangé !

Mais comment expliquer que ce jeune homme si gentil et sympathique à qui tout réussit se retrouve baignant dans son sang et pieds et poings liés ?
Ne comptez pas sur moi pour divulgâcher, je m’en voudrais !

Un récit très enlevé, amusant, si vif et réjouissant et cependant intensément dramatique, une vraie pièce en cinq actes, un Candide comorien au parler étonnant et truculent face à un trio détonnant, une femme fatale qui va venir tout déranger … Ali Zamir sait tenir le lecteur en haleine de bout en bout !


DÉRANGÉ QUE JE SUIS - Ali Zamir - Éditions Le Tripode - 192 p. janvier 2019

photo : paysage des Comores - Visual Hunt

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