Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
DANS LA NEIGE de Danya Kukafka

Chronique Livre : DANS LA NEIGE de Danya Kukafka sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Dans cette petite ville du Colorado, on adore ou on déteste Lucinda Hayes, mais elle ne laisse personne indifférent. Surtout pas Cameron, qui passe son temps à l’épier, ni Jade, qui la jalouse terriblement. Encore moins Russ, qui enquête sur sa mort brutale. On vient en effet de retrouver le corps de Lucinda dans la neige.

Chacun leur tour, Cameron, Jade et Russ évoquent la jeune fille, leurs rapports, leurs secrets. Vite, ce drame tourne à l'obsession : tous trois savent en effet que la vérité peut les sauver ou les détruire.


L'extrait

« Quand on lui annonça que Lucinda Hayes était morte, Cameron songea à ses omoplates, à la façon dont elles encadraient l’ossature de sa colonne vertébrale comme le feraient deux poumons privés d’air.

La direction de l’établissement convoqua une réunion.
Regroupés contre le mur du fond du gymnase, les professeurs discutaient entre eux, regardaient leurs montres et tendaient le cou pour mieux voir. Cameron était assis à côté de Ronnie, tout en haut des gradins. Celui-ci se rongeait les ongles et regardait les autres s’agiter autour de lui. Son petit doigt gauche, déjà craquelé et desséché, se mit à saigner autour de la cuticule.
« On est là pourquoi, à ton avis ? » demanda Ronnie, qui ne se brossait jamais les dents le matin et avait des boutons aux coins de la bouche, blancs et gonflés sur les bords. Cameron se recula légèrement.
Le proviseur Barnes, derrière le pupitre au centre de la salle, ajustait sa veste. Les élèves de troisième faisaient claquer leur chewing-gum et ricanaient en petits groupes, remontant leur sac à dos sur l’épaule, leurs baskets multicolores crissant sur le sol du gymnase.
« Tout le monde m’entend ? » demanda le proviseur, les mains appuyées de chaque côté du pupitre. Il essuya du revers de sa manche la sueur qui perlait à son front et ferma les yeux en serrant les paupières.
« Jefferson High School vient d’être frappé par une terrible tragédie, commença-t-il. Hier, dans la soirée, nous avons été contraints de dire adieu à l’une de nos plus brillantes élèves. C’est avec un immense regret que je vous annonce le décès de votre camarade de classe Lucinda Hayes. »
Le micro poussa un bruit strident avant de crachoter. » (p.9-10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un joli corps d’adolescente allongé sur le tourniquet de l’aire de jeux du parc d’une petite ville du Colorado, des flocons de neige recouvrant peu à peu la dépouille, le léger grincement du moyeu, Lucinda Hayes est morte et la vie ne sera jamais plus jamais la même pour Jade, Cameron et Russ, respectivement l’ennemie intime, l’amoureux transi et le flic chargé de l’enquête sur la mort de la si jolie jeune fille.

Tour à tour, tout au long du roman, ces trois voix vont se raconter, donner leurs versions des faits et expliquer au lecteur l’atmosphère des lieux et les anecdotes en relation avec Lucinda et son assassinat. Un roman noir choral dans lequel chaque témoignage diffère, éclaire sous un autre angle tous les non-dits, toutes les hypocrisies, les faux-semblants qui semblent être le ciment fragile de cette communauté dans laquelle tout se sait mais d’où rien ne transpire excepté l’amour du prochain et la compassion.

Jade, 15 ans, n’est pas une bonne élève, elle est dans le refus de tout, se trouve laide, grosse et ne fait rien pour essayer d’arranger les choses par son habillement. Solitaire, dépressive, affligée d’une mère alcoolique violente la frappant quasi quotidiennement, préférant sa jeune soeur que Jade protège comme elle peut des furies maternelles. La jeune fille est franche, elle refuse de jouer le jeu du mensonge, ne signe pas la carte de condoléances des élèves et multiplie les provocations. Lucinda Hayes, pour elle, est une jolie garce qui lui a piqué son petit ami et, ce qui vient de lui arriver, Jade en a rêvé plus d’une fois. Quand ses pensées deviennent trop pénibles à assumer, elle s’en détache de manière habile en s’imaginant scénariste de petits scripts, tous intitulées « Tout ce que vous mourez d’envie de dire sans l’oser, sous peine de passer pour un connard » où elle se met en scène en compagnie des interlocuteurs de son choix et peut se laisser aller à dire ce qui la contrarie.

Cameron, c’est un tout autre personnage, plus énigmatique, étrange pour tout dire. Ce jeune garçon réservé, fragile, est le fils d’un ancien flic de la petite ville, un policier ayant commis un acte grave, réprouvé par tous les habitants, qui l’a conduit à démissionner et à disparaître. Nul ne sait où il se cache depuis des années. Cameron est un ado solitaire, couvé par sa mère, qui n’aime rien tant qu’à se glisser dehors une fois le soir venu et observer, des heures durant, les gens à travers leurs fenêtres, capter les scènes de vie familiale des autres au cours de ce qu’il appelle ses Nuit-statues. Parfois quelques séances de sexe, certes, mais la plupart du temps de simples repas : une maman qui cuisine, une famille qui dîne, des enfants qui jouent... Il collecte, devient la mémoire du quotidien de la localité. Et puis, surtout, il surveille Lucinda, sa lumière, son espoir, son étoile inaccessible. Il en sait plus sur elle que n’importe qui mais il est hors de question pour lui de la trahir ou de révéler quoi que ce soit.

Pour tous, Cameron est le fils de celui qui a fait scandale, il doit lui-aussi, par contamination génétique sans doute, ne pas être net, c’est une évidence. D'ailleurs il est allé en thérapie, est suivi, il n'y a pas de fumée sans feu. Nul ne le fréquente, à part cet idiot de Ronnie. Cameron, c’est le puit sans fond de la communauté, le possible fou sur qui ont peut se lâcher, sur qui coller tout ce qui ne saurait être le fait les autres, les normaux, dotés de parents comme il faut

Russ était un proche de Lee, le père de Cameron, son ancien équipier. Il vit en couple, une relation difficile, avec Inès, jeune migrante mexicaine, un amour d’apparence, social, peuplée de silences et d’habitudes. La présence du fils de son ancien ami dans les suspects du dossier va compliquer sa tâche, parasiter sa réflexion, et le conduire à revisiter toute la période au cours de laquelle Lee et lui faisaient équipe et passaient tout leur temps libre ensemble. Absorbé par son métier, Russ a laissé sa propre vie sur le bas-côté, Inès n’est là presque que par hasard. Depuis le départ de Lee, plus rien ne compte vraiment et devoir se replonger dans l’intime de son épouse et de son fils ne peut qu’ouvrir la boîte aux souvenirs douloureux.

Sous la neige est un très très bon premier roman, une peinture toute en subtilité du quotidien d’une petite ville du Colorado et de ses habitants, des affres de l’adolescence, des premières histoire d’amour, des premières relations sexuelles un voyage subtilement guidé au coeur d’un monde de secrets, petits et grands, d’incommunicabilité, dans lequel le sauvetage des apparences a imposé les codes relationnels. Chacun connaît une petite partie de la vérité sur Lucinda Hayes, à cela s’ajoute ragots et fantasmes, ceux auxquels on accorde foi pour peu qu’ils confortent les préjugés, mais nul ne se dévoile avant d’y être contraint.

Un récit riche, parsemé de phrases surprenantes, parfois abruptes, sans fioriture, pour Jade, la plus réservée en apparence mais qui en a tant à dire, de la poésie, un amour infini et platonique et un sens de l’observation peu commun pour Cameron, Russ, se raconte plus qu’il ne cherche l’assassin. Chacun perdu dans des univers hermétiques. Il s’en passe des choses dans Sous la neige, il y en a des scories sous le calme apparent de cette ville où les différents rôles sont attribués par consentements mutuels tacites. Les bribes de vérités sortent du bois, une à une, timides, effarouchées de se savoir à découvert, étonnées de n’être pas conforme à ce qui aurait dû être. Bien entendu, le dénouement est surprenant, imprévisible et ne peut survenir que lorsque deux des protagonistes mettent en commun leurs connaissances, rompent enfin le pacte tacite du silence.

Un roman noir saisissant, mettant au jour les petits et grands secrets d’adolescents et d’adultes ordinaires, bousculant les trompeuses apparences paisibles d’une petite communauté du Colorado...


Notice bio

Danya Kukafka a vingt-trois ans. Dans la neige est son premier roman.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : The Misfits, Green Day, Bad Religion, Ludwig Van Beethoven – La Lettre à Élise, plus un groupe né de l'imagination de Danya Kukafka, The Crucibles, dont Jade se passe en boucle un titre, Death by Escalator, selon toute vraisemblance un groupe punk.

Thurston Harris - Little Bitty Pretty One

Blink-182 - First Date

Box Car Racer – Letters to God

Kelly Clarkson - Stronger

Lupillo Rivera - Despreciado

Survivor – Eye of Tiger


DANS LA NEIGE – Danya Kukafka – Sonatine Éditions – 338 p. février 2019
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli

photo : Pixabay

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