Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman

Chronique Livre : DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE de Tom Bouman sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Tom Bouman est un auteur américain et Dans la vallée décharnée est son premier roman, lauréat du Los Angeles Times Book Prize 2014 et du prix Edgar-Allan-Poe 2015 du meilleur premier roman.
On y rencontre Henry Farrell, seul policier de Wild Thyme, Pennsylvania, qu'on retrouve dans Fateful Mornings, paru en 2017 aux USA.


Vite fait

« Oui, j'aurais bien aimé avoir des réponses. En même temps, je sais ce que c'est, de perdre quelqu'un qu'on aime, et j'ai pas souvent envie d'en parler, moi non plus. »

Wild Thyme, une petite ville rurale du nord de la Pennsylvanie. Dans les bois alentours, en plus de la vie sauvage et des braconniers, on trouve des labos clandestins de méthadone, genre Breaking Bad, et les compagnies pétrolières qui utilisent la fracture hydraulique pour trouver des gisements de gaz de schiste.

Tout le monde se connaît depuis des générations, à Wild Thyme, et tout le monde connaît Henry Farrell, le seul flic de la ville. Un seul flic, ça suffit généralement pour mettre fin aux bagarres et retrouver les auteurs de la toute petite criminalité locale.

Mais cette fois-ci, il y a un cadavre, retrouvé sur les terres d'un vieux cinglé. Ou peut-être pas si cinglé que ça. Va savoir.


Un extrait

«  La veille de la découverte du corps, impossible de dormir. On était mi-mars et le dégel commençait. La neige, qui avait tout recouvert depuis janvier, lâchait enfin prise et l'eau de fonte saturait les fossés et les cours d'eau, ruisselait de mes avant-toits et s'écoulait des gouttières par torrents. À l'horizon, à trois crêtes de là en direction du sud-ouest, les employés d'une compagnie gazière allumaient des torchères sur un puits. Je restais pieds nus sur la terrasse en grelottant, une tasse de café à la main, je frissonnais en observant les nuages qui viraient au mauve ecchymose sous la lueur vacillante de la boule de feu en contrebas. La vieille ferme que je louais s'était enfoncée tranquillement dans le flanc de la colline au fil des années. Puis une procession de machines colossales avait débarqué pour arracher les arbres, les débarrasser de leurs branches et de leurs racines, construire les routes d'accès au chantier et transporter le matériel avant de forer. Comparés à la mise en place du puits d'extraction, le forage et le fractionnement étaient presque silencieux. J'aurais pu imaginer que c'était le bruit d'un vent puissant dans les sapins, sans les gémissements des machines qui s'arrêtaient et redémarraient sans cesse, aux prises avec la terre, sans la lueur nocturne à l'horizon ou les allers-retours des camions-citernes qui brinquebalaient le long de nos routes en terre récemment élargies pour eux, autant de phares et de feux arrière qui formaient une guirlande de Noël autour des collines d'hiver.
À quatre heures du matin, j'ai accepté l'idée que je ne me recoucherais pas. Et quand le soleil magenta s'est levé à l'est, je me suis senti soulagé.
Vers sept heures, j'ai avalé quelques gaufres surgelées avec du beurre de cacahuète, démêlé les noeuds de ma barbe et passé mon uniforme pour me rendre au bureau. » (p.11-12)


Ce que j'en dis

«  - C'est une sale affaire. »
Il a souri. «  Ouais. Avec nous, il y a que ça, des sales affaires. » »

Un lieu d'abord, et avant tout. La beauté des paysages, les forêts, les étendues sauvages, les monts et les cours d'eau. Henry sait tout d'eux, il sait s'y repérer, profiter d'une anfractuosité pour se protéger, reconnaître le passage d'un animal sauvage. Il y vit depuis toujours, la nature est sa compagne et la solitude aussi. Taciturne et sensible, Henry est souvent contemplatif, perdu dans ses pensées et tentant de démêler ses sentiments, ceux des autres aussi, enfin ce qu'il en perçoit, ce qu'il en devine.

Sa femme, Polly, est morte, probablement empoisonnée par les produits chimiques stockés à proximité de leur maison, une jolie maison pourtant avec une vue magnifique sur la chaîne de montagnes qu'ils adoraient gravir. Ils avaient tout pour être très heureux et la maladie a tout emporté. Depuis, Henry est devenu le flic de Wild Thyme et est resté seul. Avec du temps pour cogiter et pour se sentir malheureux. La seule femme qui pourrait lui plaire, pour qui il ressent une attirance, est hélas la femme de son meilleur ami, pas de chance, c'est pas juste la vie.

Un lieu. Une manne pour les compagnies pétrolières qui fracturent à tout va, altérant le paysage, polluant les sols et l'eau, et achetant l'espace comme bon leur semble, une cachette pour les labos clandestins de meth qui pullulent, avec leur cortège de dealeurs et de cartels mexicains. Le pétrole et la drogue, l'envers du décor idyllique, la merde qu'on ne voit pas au premier abord et qui modifie durablement et la nature et les habitants. L'argent facile, et tant pis s'il faut empoisonner les êtres ou la terre pour les uns, la lutte pour les autres.

Henry est parti un temps. Armée. Mogadishio. La plupart des autres habitants de Wild Thyme sont toujours restés là, formant des clans à peine modifiés par les mariages et les enfants. On devient cousins, c'est tout. L'une des familles, c'est celle des Stiobhard. Un clan assez effrayant, violent, en marge des lois, qui n'hésite pas à utiliser la manière forte si on se met en travers de son chemin. Même si c'est Henry, camarade d'école, quelqu'un qui fait partie de son univers depuis toujours. Un garçon vicieusement frappé par son père, un garçon qu'Henry n'a jamais réussi à aimer et dont il se méfie.

Il navigue entre les mots et les non-dits, aux aguets, les conversation sont comme une chasse, il faut deviner le gibier, le traquer patiemment, penser comme lui et savoir interpréter tous les signes. La patience et la lenteur, c'est la leçon qu'il retient de son prof de violon, deux vertus également utiles face au mystère de ce corps retrouvé sur la propriété du vieux Aub, un type qui vit seul et qui perd un peu la boule, enfin qu'on ne comprend plus parce qu'il ne vit comme personne, et qu'il ne communique plus avec grand monde depuis longtemps. Paraît qu'il a eu une amoureuse, mais peu s'en souviennent.

C'est pas lui qui a tué, il ne sait même pas qui c'est, le mort. D'ailleurs, personne ne sait qui c'est.

Et puis c'est George, l'adjoint de Farell, qui disparaît.

Henry Farrell avance, stoïque : il fait face. Pas du genre à se dérober, quoi qu'il puisse lui en coûter. Il regarde sans ciller son pays dévasté par le lucre des compagnies pétrolières qui bouffent la terre en la polluant, et tant pis si on fait crever le pays, qu'importe puisqu'il y a du pognon à se faire, les paysans qui vendent leurs hectares puisque l'agriculture ne rapporte plus assez et qui se retrouvent sans boulot, en train de bouffer et de boire bêtement le peu de fric que la vente leur a rapporté. Une population tellement pauvre et tellement paumée, qu'on a laissé sur le bord de son chemin minable depuis trop longtemps, qui ne croit plus à rien, embourbée dans ses préjugés, ses guerres de clans, ses pensées rancies et mauvaises. La pollution souterraine est la métaphore de cette société des oubliés, confits dans leur ignorance crasse et leur violence désespérée, toute en ramifications invisibles. La haine des démunis pour tout ce qui ressemble à l'autorité de l'état, pour les lois et les règles, leur peur viscérale de l'autre qui les conduit à s'armer pour défendre leurs pauvres petites possessions, leur bâtisse qui s'effondre, leur bagnole qui tombe en ruine, leur eau viciée plutôt que de lutter pour un avenir digne.
Parfois, comme une fleur surgie à l'improviste, l'amour vrai, fragile et tendre. Pas pour longtemps.

Tom Bouman décrit les émotions de ses personnages de l'intérieur, les sensations physiques tiennent une grande place, elles donnent une présence incroyablement forte aux personnages. Le regard qu'il porte sur les gens est sans misérabilisme ni condescendance, les petits détails concrets donnent vie aux habitants de Wild Thyme, ils surgissent devant nous d'entre les pages, totalement incarnés et saisissants de réalisme.

Henry Farell revient dans un autre roman de Bouman, je m'en réjouis car c'est un personnage formidablement émouvant et tragique, jamais désabusé ni cynique, fort de sa tendresse retenue et pourtant profonde.


DANS LA VALLÉE DÉCHARNÉE - Tom Bouman – Éditions Actes Sud – collection Actes Noirs - 337 p. février 2018
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Alain Defossé

photo : forêt de Pennsylvanie - Pixabay

Chronique Livre : SEULES LES BÊTES de Colin Niel Chronique Livre : UN TRAVAIL COMME UN AUTRE de Virginia Reeves Chronique Livre : BRASIER NOIR de Greg Iles