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Chronique Livre :
DANS LE SILENCE ENTERRÉ de Tove Alsterdal

Chronique Livre : DANS LE SILENCE ENTERRÉ de Tove Alsterdal sur Quatre Sans Quatre

photo : Alekseï Stakhanov, LE travailleur mythique de l'ex URSS (Wikipédia)


Le pitch

Une ex star du ski de fond suédoise, Lars-Erik Svanberg, est sauvagement assassinée à coups de hache. Il vivait en ermite, à moitié fou, en pleine campagne dans la zone frontière entre la Suède et la Finlande à Kivikangas. Région glacée en cet hiver, semi-désertique, peuplée de Finnois rude ayant un sens profond de la nature et de l'appartenance à un clan. Ancienne gloire du fond suédois, il n'avait pas confirmé sa brillante prestation aux championnats nationaux des années cinquante en ne se rendant pas aux jeux olympiques suivants. C'était un type bizarre, très religieux, voire bigot, terrifié par le péché et la damnation...

Au même moment, Katrine Hedstrand, journaliste suédoise vivant à Londres, doit revenir en toute hâte à Stockholm, au chevet de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer et agonisante. Elle y apprend qu'un agent immobilier revient régulièrement à la charge afin d'acheter pour une somme énorme la vieille demeure dont sa mère a hérité à Kivikangas. Sous la pression de son frère qui souhaite vendre, elle va se rendre sur place pour se faire une idée. Elle ne connait ni la région ni ses coutumes.

Sur place, elle prend contact avec Thore Palo, ancien policier qui enquête en parallèle avec la brigade criminelle sur le meurtre de Lars-Erik. Katrine va devoir apprendre l'histoire de la frontière, celle de sa famille, plonger dans les vieilles anecdotes. Elle y découvre une ancienne migration, datant des années trente, où certains jeunes hommes du coin partirent enthousiastes vers l'URSS en plein ère Stalinienne pour construire le socialisme et tenter leur chance au pays des travailleurs triomphants. La perméabilité de la frontière et la volonté des Soviétiques d'utiliser des ouvriers Finnois pour développer le côté russe de la région. Aujourd'hui encore, toutes les cendres de ses destins terribles ne sont pas retombées...


L'extrait

« Kivikangas l'été : Katrine essayait de se l'imaginer. Avec les bouleaux dans leur robe vert clair et les membres de sa famille, sur lesquels elle était incapable de mettre un visage.

Carl Pelttari avait géré l'agence pour l'emploi et la Caisse Agricole. Il était de droite comme la plupart des agriculteurs, mais bientôt la terre appartiendrait au peuple. C'était ce que Gunnar avait dit à son père. Et c'était la raison pour laquelle il avait été mis à la porte, « parce qu'un putain de bolchevique n'avait rien à faire dans la maison d'un Pelttari ». Et il avait, du même coup, perdu le petit emploi qu'il occupait, comme assistant à la Caisse Agricole. Carl Pelttari avait engagé le fiancé de sa fille à la place. Le pieu Hilding Svanberg. Il ne pouvait quand même pas confier l'argent des paysans à un traître de bolchevique.

En août, un train partait vers Petrozavodsk en Carélie soviétique. Oskar en serait. Empo et Gunnar étaient dépités de savoir que des mineurs au chômage, pas même membres du Parti, avaient la possibilité de partir, grâce à leur savoir-faire, tandis qu'eux devaient rester au pays, dans la misère et le désespoir. Il se réunissaient la nuit, en cachette, échafaudaient des projets. Après avoir été mis à la porte de chez lui, Gunnar avait pu investir le grenier de la grange des Björnfot. Il cherchait comment offrir mieux à Siri. Il devait lui offrir un vrai foyer, un foyer à elle, avec le chauffage et un lit douillet. Est-ce qu'Empo savait que l'électrification de l'Union soviétique était une grande réussite ? Ceux qui y émigraient bénéficiaient même de congés payés pour pouvoir rendre visite à leur famille. S'ils avaient le désir de rentrer, bien sûr. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Avant d'entrer dans ce récit, passez une laine, ça caille sévère. C'est même, avant l'intrigue et les personnages, une des caractéristiques de ce récit, le froid de la frontière suédo-finlandaise en hiver est terrible, omniprésent. Il fige tout, les hommes, le temps, les sentiments et conserve intact l'agitation des humains sur des dizaines d'années. Les sociétés changent, bougent, mais pas les hommes. Katrina va vivre un véritable parcours initiatique, mettre ses pas dans ceux de ses aïeux, les traces dans la neige à jamais conservées. Pas pour retrouver sa saga familiale, pour se trouver elle, savoir à quel clan elle appartient afin de s'en libérer.

Arrivée en territoire inconnu encombrée d'un amour diffus qui ne sait plus s'il doit durer, elle remplace sa mère à la mémoire enfuie dans la maladie, elle a en charge de poursuivre l'histoire. La sienne, celle de ceux qui l'ont précédée et la grande, du fascisme finlandais, de la machine à broyer stalinienne et des rêves vaincus. La machine également à transformer les conscience, des communistes convaincus sont partis, il sen revient des Vor, ces terribles mafieux russes, autres temps, autres mœurs. Elle va reprendre le bâton de pèlerin, se rendre en Russie, fouiller des vastes étendues gelées qui gardent intactes les empreintes d'hier et se prêtent à toutes les inquisitions tardives.

Une atmosphère comme étouffée par la neige et le froid, un récit fort et lent, nourri de nombreux éléments passionnants et d'une galerie de personnages pittoresques ou machiavéliques. Tove Alsterdal nous imprègne du pays, nous en imbibe, avant de nous entraîner à la suite de Katerine et des autres protagonistes dans une très sombre histoire de famille qui doit trouver son terme avec le retour aux sources de celle qui, journaliste, peut dire et voir ce qui a toujours été tu.

Les poids de la politique, la dure - pas celle des petits meetings bruyants -, celle où l'on risquait sa peau, de la religion obscurantiste des confins du cercle polaire aux relents chamaniques, la tradition tribale, les conditions climatiques extrêmes, tout tend à faire de la quête de l'héroïne un calvaire, un lent chemin de croix où, chaque réponse obtenue se paie cash par l'abandon d'un pan de ce qu'elle croyait être. Un Katerine entièrement nouvelle, plus entière, plus mûre, devra en sortir sinon, elle doit renoncer à exister vraiment. Elle sera le relai de sa mère, la conscience du clan et elle-même, plus hybride, mais aussi plus forte.

Un formidable polar au rythme scandinave, on y avance plus avec des raquettes au pieds qu'à grands coups de courses-poursuites effrénées, mais c'est essentiel, ce qui se joue là ne peut se résoudre en quelques scènes apocalyptiques. Il a fallu du temps à installer le décor, il en faut pour reprendre le fil de ses vies oubliées.

N'hésitez pas à enfiler vos anoraks et à aller traîner à Kivikangas, un monde discret mais très riche vous y attend. Un très grand polar scandinave et un pan d'Histoire peu connu mêlé à une intrigue totalement maîtrisée.


Notice bio

Tove Alsterdal est une journaliste, dramaturge et scénariste de nationalité suédoise. Son œuvre est traduite dans le monde entier. Son premier roman, Femmes sur la plage, a été publié en Français par les éditions Actes Sud. Née à Malmö d'une famille originaire du nord de le Suède, elle a naturellement situé Dans le Silence Enterré dans cette région frontalière avec la Finlande.


La musique du livre

Alexis Saporin écoute sur un très ancien poste de radio de l'ère soviétique le Concerto N°3 de Sergueï Prokofiev par Argerich Sokhiev, ici le troisième mouvement.

Les plus proches voisins du meurtre n'ont rien vu, ils étaient à une représentation de Don Giovanni de Mozart, la scène du Commandeur.

Thore Palo, l'ancien policier à la retraite se remémore les airs d'antan, la chanson finnoise Satumaa par Henry Theel

DANS LE SILENCE ENTERRÉ – Tove Alsterdal – Rouergue Noir – 408 p. novembre 2015
Traduit du suédois par Johanna Brock et Erwan Le Bihan

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