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Chronique Livre :
DE SI VIEUX ENNEMIS de Alain van der Eecken

Chronique Livre : DE SI VIEUX ENNEMIS de Alain van der Eecken sur Quatre Sans Quatre

photo : Pétain serrant la main de Hitler (Wikipédia)


Alain van der Eecken, qui est-ce ?

Né en 1952 à Provins, c'est son premier roman mais heureusement pas le dernier puisque l'écriture est maintenant son activité principale. Il était journaliste en France et en Belgique auparavant.


Alors, pour situer un peu les choses :

« Les satisfactions mesquines sont les plus suaves

Palmyre a disparu. Palmyre ? Mais oui, cette jeune femme charmante dont Victor a été très amoureux et qu'il a perdue de vue depuis des années. Elle a disparu brutalement et sa mère, au comble de l'angoisse, fait appel à Victor en qui elle a toute confiance pour la retrouver.

Seulement voilà, dans le sillage de Palmyre se lèvent des relents nauséabonds de la France telle qu'on s'efforce de l'oublier et dont l'odeur pourtant persiste à offenser nos narines : la collaboration, Vichy, les cagoulards et les vastes réseaux occultes qui ont perduré après la guerre jusqu'aux temps présents...

Rien ne se perd, rien ne se crée, et Palmyre, la fille illégitime d'un ancien collabo au passé très encombrant, est la victime des luttes sans merci que se livrent des vieillards odieux, brutaux et sanguinaires. Entre deux rencontres inattendues, dont celle de Lumina, l'amie et co-locataire de Palmyre qui travaille dans une armurerie, ce qui peut s'avérer utile, et quelques coups sur la gueule, Victor va devoir mettre son nez dans des affaires sales, très sales et même franchement dégueulasses...


Juste un peu, pas trop !

« J'avançais au ralenti, Lumina était entrée dans une boutique pour acheter de petits cigares qu'elle fumait de temps en temps, m'avait-elle dit en souriant. J'avais la tête vide. La rue n'était pas très passante. Le premier coup au plexus me coupa en deux. Je n'avais pas remarqué les deux hommes qui arrivaient vers moi. Le plus grand me releva, agrippant mes épaules. L'autre frappa de nouveau au foie et me retint à son tour, le second cognait aux reins. La douleur était si intense que seuls les bruits des coups me parvenaient. Encore à l'estomac, le ventre, les reins ensuite. Ils me lâchèrent. Je m'écroulai.
J'entendis la voix de Lumina, je ne la voyais pas. Au bout de deux ou trois jours, peut-être 30, 40 secondes, j'étais assis sur le trottoir. Je m'entendis dire que je ne voulais pas aller à l'hôpital, que je ne voulais pas voir les flics, puis je trouvais Lumina sous mon épaule. Elle me porta plus ou moins jusque chez elle. Elle était étonnamment costaude pour une si jolie femme. On s'imagine toujours qu'il n'y a que les moches pour ce genre de prestation, on n'y peut rien, c'est notre cerveau reptilien qui prend les commandes. Enfin, c'est c'que je m'dis.
Etendu sur le canapé, je commençais à distinguer des endroits de mon corps plus douloureux que d'autres. Lumina avait appelé un copain médecin. Le genre mec sympa, sportif, beau gosse, détestable quoi. A son avis, il n'y avait rien de cassé, mais il voulait des vrais examens, des radios, des échographies. Je refusais poliment, mais fermement. On ne s'aimait pas. Il regarda Lumina en haussant les épaules. Il me dit gentiment que j'allais sûrement pisser du sang pendant un moment et que ça ferait un mal de chien. Ca lui redonna le sourire. Il laissa une boîte d'antalgiques sur la table et sortit de l'appartement après avoir embrassé Lumina sur les deux joues.
Plusieurs comprimés et quelques whiskies plus tard, je m'étais enfoncé si profondément dans le canapé que je pensais avoir disparu. » (page 40)


Pour tout vous dire :

« La justice des hommes, comme on dit, est inquiète, fragile, si sensible au vent de l'Histoire qu'elle devient souvent aphone. Je l'ai connue bien peureuse la justice. La vérité ne pesait pas bien lourd devant la réalité. »

Les sales petites affaires de la France des années trente jusqu'à Vichy … on y remonte sans cesse, à ce passé minable, parce que les vieillards qui gravitent autour de Palmyre en sont issus. Et les mots qu'on ne connaît plus reprennent du sens. En vrac : Milice, action française, droite antiparlementaire, régime de Vichy... Des Français, des vrais Français oh oui, immondes salauds qui aiment la violence, sadiques et répugnants comme l'époque sut en produire. Et ceux-là, à la Libération, que croyez-vous qu'il leur arriva ? Rien, ou plutôt, si, à travers un réseau dense d'ordures de tous calibres, une grande réussite matérielle. Car oui, n'est-ce pas, toute cette fange s'enrichit en profitant bien de la colonisation et en servant les dictateurs de tous ordres, trafiquant avec les Russes ou le Président Mugabe, encore une fois le malheur des uns, faut bien qu'il serve aux autres non, ça serait du gâchis sinon !

« - Il y a quelques années, j'ai rendu des services au président Mugabe ou plutôt à la « branche affaires » de l'armée zimbabwéenne. Il sont très bien organisés. », explique l'un des vieux salauds.
Il y a un magot, un gros magot bien sûr, des diamants, de l'argent bien blanchi, mais pas que. Il y a aussi et surtout de quoi se faire trouer douze fois la peau dans un gros gros dossier bien compromettant...

Victor, un genre de Candide moderne, est chargé par la mère de Palmyre de retrouver sa fille qui a disparu. Il découvre petit à petit, au cours d'une sorte de chasse au trésor ou de jeu de piste burlesque qui l'emmène de France en Suisse et de Suisse en France, les secrets immondes de quatre vieillards dont le meurtre est une des activités favorites. Victor fait des rencontres dont il se passerait bien parfois, dans le genre qui laisse des bleus sur le corps, d'autres moins désagréables qui aident à surmonter les premières. Presque malgré lui, car rien ne le destine à ce rôle d'enquêteur qu'il endosse à son corps défendant, Victor, toujours plus alarmé par la gravité des éléments qu'il met au jour, exhume ce passé qui décidément ne passe pas du tout, les mensonges, les lâchetés, les dégueulasseries et ce vaste égout français qui charrie l'extrême-droite depuis des lustres.

Un style étourdissant, cependant, pas un temps mort dans cette drôle d'enquête, des rebondissements à foison et on rit sans cesse malgré le sujet : c'est un tour de force. Les personnages sont tous plus dingues et improbables les uns que les autres, Victor se retrouve de l'autre côté du miroir, dans un conte cruel ou dans une pièce d'Ionesco. Peut-être dans un mélange savoureux des trois, genre cocktail dingo où on tue aussi bien les hommes que les chiens.

En ces temps incertains de déchéance et autres états improvisés d'urgence, ça ne peut pas faire de mal de se souvenir de la lèpre qui ronge notre société depuis si longtemps, de revenir sur ses faits d'armes et de mesurer de quel poids elle pèse encore. Occulter le passé ne suffit pas à le faire disparaître, mais les vieux salauds ont la bonne idée de s'entretuer et de débarrasser enfin le plancher pour faire place nette, donnant ainsi une chance aux Palmyre enfin retrouvée et aux Victor de tous poils de construire un monde moins laid et plus fraternel.


Les zoreilles ?

Victor est bien trop occupé pour écouter quoi que ce soit, jamais le temps de se poser, mais on mentionne tout de même quelques musiciens et groupes, les titres sont notre choix.

Gabriel Pierné, ici, Etude de concert Op 13, Sophie Hunger qui interprète Supermoon.

Enfin les groupes Gotthard pour Feel What I Feel et Liliput, néo punk suisse qui interprète Boatsong.

DE SI VIEUX ENNEMIS- Alain van der Eecken - Rouergue Noir – 231 p. avril 2016

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