Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
DEMAIN LA BRUME de Timothée Demeillers

Chronique Livre : DEMAIN LA BRUME de Timothée Demeillers sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

1990, Nevers. Katia, lycéenne rebelle, étouffe au bord de la Loire. Elle découvre la poésie, l’engagement et rêve d’indépendance. Elle tombe follement amoureuse de Pierre-Yves, libre et anticonformiste comme elle aimerait l’être. Mais la soif d’absolu du jeune homme va bien plus loin que la sienne…

1990, Zagreb. Damir et Jimmy sont les Bâtards célestes, le duo rock qui monte. Leur tube « Fuck you Yu » fait danser la jeunesse yougoslave, qui se reconnaît dans ses paroles iconoclastes. Et souvent mal comprises : la chanson va devenir, contre la volonté de Damir, un véritable hymne à l’éclatement de la Yougoslavie.

1990, Vukovar. Dans cette ville pluriculturelle, personne n’est censé savoir qui est serbe et qui est croate. Pour Nada, c’est un mensonge. Et chacun sait très bien quel est son camp.


L’extrait

« Il nous a regardés, Jimmy et moi, à tour de rôle. Comme au ralenti. Il était tard et l’alcool avait distendu le temps. C’est lui qui m’a posé la question la première fois. D’une manière totalement anodine, comme si cela coulait de source et que tous y pensaient à l’époque :
« Bon, et vous les Zagrébois, vous pensez aussi que ça va péter ? »
D’abord je n’ai pas su de quoi il parlait et c’est Jimmy qui a répondu à ma place, aussi interloqué que moi :
« De quoi tu parles ? Qu’est-ce qui va péter ? »
Tiho a laissé le silence s’installer pour donner plus de poids aux paroles qu’il allait prononcer ensuite :
« Bah de la guerre, d’une putain de guerre si ces Serbes nous laissent pas partir... »
L’idée m’a paru tellement saugrenue que j’ai été pris d’un fou rire.
« Une guerre ?! Mais t’es pas sérieux ? Tu ne peux pas sincèrement penser qu’une guerre va éclater en Yougoslavie ! »
La discussion qui s’amorçait semblait gouvernée par les flots éthyliques.
« Je suis convaincu que ça va péter, il a rétorqué d’un ton étonnamment doux.
- Tiho, on est frères, mon pote. T’es peut-être pas totalement d’accord, mais on est tous frères en Yougoslavie. On parle la même langue. Et on s’est tellement mélangés qu’une guerre ne peut arriver. »
Jimmy est venu me porter secours :
« Mais ouais, c’est des conneries.
- J’en suis convaincu, il a maintenu.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » je lui ai demandé, de plus en plus intrigué. Intrigué et effrayé à la fois qu’un troubadour d’un île reculée puisse prédire un tel cataclysme avec autant de certitude. Jimmy, lui, recrachait la fumée de sa cigarette, la tête levée vers une tache jaunâtre au plafond, stigmate d’un dégât des eaux anciens, attendant comme moi l’explication qui allait suivre.
« Ça a déjà commencé, les gars, ouvrez les yeux, sortez de Zagreb un peu et regardez ce qui se passe partout dans le pays. À une heure d’ici, ils s’arment déjà, ils se préparent à défendre jusqu’à la cuvette de leurs chiottes, parce que tout ce qu’ils touchent devient serbe et que si on veut vraiment notre pays, on devra leur reprendre le moindre rouleau de papier cul... » Il s’est tu avant d’ajouter, l’air mauvais : « Ils nous laisseront jamais partir...
- Mais c’est de la propagande, tout ça, Tiho ! j’ai haussé la voix.
- Bien sûr que non ! il a grondé. Mais je m’en fous, je suis prêt à me battre, si c’dst ce qu’il faut pour qu’on soit enfin indépendants qu’on puisse faire flotter notre drapeau... » (p. 71-72)


L’avis de Quatre Sans Quatre

« Il n’y avait plus de vrai ou de faux.
La vérité n’avait plus lieu d’être. »

Damir et Jimmy voulaient seulement composer un tube, pas déclencher une guerre. Ils avaient écrit paroles et musique en un rien de temps, en compagnie de Nada, la cousine de Damir, trois ados passant leurs vacances, en 1989, du côté de Vukovar. C’est Jimmy qui avait trouvé le titre, un éclair provocateur, Fuck You Yu, ça claquait bien, leur duo, les Bâtards Célestes allaient rapidement grimper au Top 50 local. Oui, mais voilà, la légère insolence des deux jeunes va être mal comprise par leur public, leur titre devient subversif dans la Yougoslavie de Tito, rien de tel pour augmenter encore sa popularité.

Au même moment, à Nevers, Katia Koné s’ennuie à un point inimaginable, à en mourir. Bientôt 18 ans, des airs de punkette à crête, lycéenne redoublant sa terminale, elle ne sait plus quoi faire afin de trouver un intérêt quelconque à sa vie. Seuls ses poèmes la sortent un peu de sa morosité, enfin, ses poèmes et vider des bières et des fonds de calva avec ses potes dans les nuits froides d’une ville où il ne se passe jamais rien. Née d’un père venu de Centrafrique et d’une mère blanche, Katia dérive sans gouvernail entre ses origines jusqu’à sa rencontre avec Pierre-Yves Le Guillerm, largement aussi paumé qu’elle mais possédant un vernis culturel suffisant pour que cela passe inaperçu. C’est le coup de foudre immédiat pour Katia qui voit sa vie aux côtés de Pierre-Yves, elle qui ne rêvait que d’indépendance. Pour le garçon, l’avenir n’est pas aussi lumineux, il espère participer à de grandes choses, veut à tout prix être utile. Il songe à partir en Irak, rejoindre un mouvement de résistance, puis commence à suivre les débuts du conflit des Balkans...

Jimmy ne se préoccupe pas de politique. Lui dont la mère est une cadre du Parti en exil en Suisse, se laisse aisément manipuler par les nationalistes croates. À l'abri derrière ses éternelles lunettes noires, il ne sait pas s'imposer. Terminé les Bâtards Célestes, Damir est moitié serbe, moitié croate, comme s’il était possible d’être les deux à la fois ! La tension monte entre les communautés, principalement à Vukovar où Serbes et Croates vivaient jusque-là ensemble, où Damir, Jimmy et Nada passaient de si bons moments ensemble. Fini le rock, l’insouciance et les flirts.

Après les tristes constats des peuples européens désabusés par une Union européenne plus toxique que bénéfique, Prague, faubourg est (2014 - Asphalte Éditions), après la surexploitation des ouvriers des abattoirs, Jusqu’à la bête (2017 - Asphalte Éditions) Timothée Demeillers, à travers la vie d’une poignée d’adolescents, raconte la genèse de la guerre civile yougoslave. Et, comme pour tous ses sujets, cette histoire restera longtemps gravée dans la mémoire de ses lecteurs. Nada et Jimmy, ballotés dans la grande machine à transformer la frustration en haine, à faire muter l’adversaire en animal sur qui l’on peut se livrer à tous les sévices, vont se jeter dans la guerre, chacun dans un camp, alors que leur vœu le plus cher serait de vivre ensemble. Pierre-Yves, assoiffé d’idéal, d’héroïsme, effrayé par une vie banale avec Katia, se retrouve dans les rangs de miliciens croates, prêts au sacrifice ultime sans trop savoir pourquoi, Damir restera observateur tant qu’il le pourra, refusant d’admettre que son pays explose, que les gens qu’il a connu naguère s’étripent, pour une rue ou un pont, pour la plus grande gloire de quelques manipulateurs.

Timothée Demeillers sait démonter les mécanismes conduisant à l’inhumanité, le glissement lent de jeunes, comme tous les autres, les conduisant à devenir des bourreaux ignobles. Par toutes petites touches, il fait avancer ses personnages sur le chemin de l’horreur, explore leurs justifications, sans jugement, les observe à la loupe jusque dans leur plus stricte intimité, et c’est là l’essentiel : démontrer que les monstruosités, racontées par les médias à l’époque, étaient commises par des êtres ordinaires, humains, amoureux, créatifs, emplis d’espoirs... Nous ou nos enfants... L’auteur dissèque les manipulations politiques, les dangers de l’émotionnel lorsqu’il est totalement coupé du rationnel.

L’un après l’autre, les différents protagonistes donnent leur version de l’histoire, supputent, espèrent, racontent leur engagement dans ce texte remarquablement construit qui parvient à rester limpide malgré la complexité de la situation et le nombre d’intervenant, la qualité de l’écriture est sans aucun doute également pour beaucoup dans ce tour de force !

Trentième anniversaire des débuts de ce conflits dans les Balkans, les dernières tentatives génocidaires en Europe à ce jour, le temps est venu pour la littérature de creuser le sujet à la lumière des travaux des historiens et des récits de témoins. Après Paul Colize et Toute la violence des hommes, Timothée Demeillers livre sa vision de l’embrasement des Balkans dans ce formidable roman rompant avec le traditionnel clivage, Méchant-Serbe/Gentil-Croate, un texte essentiel pour comprendre cette guerre qui s’est déroulée à notre porte.

Les débuts du conflit yougoslave vus par un grand auteur, un extraordinaire roman choral sur le fonctionnement de la machine à haine, dont il est plus que temps de comprendre les mécanismes...


Notice bio

Timothée Demeillers est né en 1984. Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru chez Asphalte en 2014. A suivi Jusqu’à la bête, lauréat des prix Jeune Romancier – Le Touquet Paris Plage, Calibre 47, Deuxième Roman de Grignan, et sélectionné pour de nombreux autres prix. Demain la brume, son troisième roman paraît à la Rentrée littéraire de 2020. Il vit aujourd’hui à Nantes.


La musique du livre

Comme sur tous les romans édités par Asphalte Éditions, vous pourrez trouver une playlist complète sur le rabat de la quatrième de couverture, en voici une sélection :

Idoli - Posljednij Dani

Phil Collins - Another Day in Paradise

Dire Straits - Brother in Arms

Haustor - Moja prva ljubav

Paraf - Javna Kupatila

Azra - Balkan


DEMAIN LA BRUME - Timothée Demeillers - Asphalte Éditions - 387 p. septembre 2020

photo : larnhof.christoph pour Visual Hunt

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