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Chronique Livre :
DERNIER ÉTÉ et autres nouvelles de Patrick Pécherot

Chronique Livre : DERNIER ÉTÉ et autres nouvelles de Patrick Pécherot sur Quatre Sans Quatre

Bonnes nouvelles !

Six excellentes nouvelles en ces temps où la moindre info un peu souriante prend des allures de mirage, aussitôt assombri par une rafale de catastrophes, vraiment, ça ne se refuse pas. Six nouvelles aux atmosphères différentes, réunies par la qualité de l'écriture et la précision des détails que l’on retrouve tout au long de l’oeuvre de Patrick Pécherot. Un mélange de gouaille, de lucidité sombre, de références culturelles ou historiques pointues et de conscience aigue de la condition humaine. Culture populaire et beaux-arts, prolos dans la dèche et bourgeois, acteur de série B, flic sur le retour ou petits truands, quel que soit le sujet, quelques mots, quelques lignes, une réplique : on y est, le décor est planté,

Six exercices de style embarquant chacun le lecteur dans un voyage mémoriel particulier. Bien sûr, ce petit recueil se lit vite, il se dévore même, mais longtemps encore après l’avoir refermé les échos des barricades de la Commune, l’accordéon des copains ou l’ambiance des films de voyous des années soixante résonnent dans le coeur du lecteur.

Ces nouvelles ont été déjà publiées dans différents recueils collectifs ou journaux, à l’exception de Nature morte, inédite. C’est une excellente idée de les avoir regroupées dans cet ouvrage qui ne peut que plaire à ceux qui ont été sensibles à La saga des brouillards ou à Une plaie ouverte. Pour les autres, c’est une très bonne occasion de découvrir la superbe plume de Patrick Pécherot.


Un petit coup d'oeil ?

« On devrait préparer ses ultimes paroles, vous ne croyez pas ? Les miennes, je les voudrais bien macérées dans le tonneau de mon âme. Des vérités fermentées, persillées comme une viande à jus. Les servir à la façon dont on passe un plat, ce serait une bonne manière de quitter la table. »

Dernier été ou la fougue d’un zouave apostrophant un immense auteur français à propos d’une toile de Frédéric Bazille, lui reprochant son manque de discernement lorsqu’il a écrit sur elle. Tout y passe : la boucherie de la guerre franco-prussienne de 1870, la Commune, la répression sanglante par la bourgeoisie catholique, la misère du peuple. Le regard du soldat sur cette oeuvre est nourri de toutes ces horreurs parce qu’il faut les avoir traversées pour comprendre ce que Bazille a peint et le message qu’il a adresse. Et plus encore puisqu’une menace qui ne dit pas son nom plâne, un suspense s’installe peu à peu...

Trimard ou les tribulations prolo anar dans une usine lyonnaise de phosphore. Un hommage à Léo Malet, au Nestor Burma des débuts, celui de 120, rue de la gare ou de Brouillard au pont de Tolbiac. Une sale affaire de disparition, une plongée dans la condition ouvrière du début du vingtième siècle lorsque la vie d’un manoeuvre valait encore moins qu’aujourd’hui, racontée dans une langue savoureuse, vraie, émouvante de simplicité.

Achiltibuie ou la difficile mission d’un privé embauché comme médiateur par un fils mourant souhaitant renouer avec sa mère vivant en ermite dans une maison du nord de l’Écosse. Pourquoi ne se parlent-ils plus, se haïssent-ils tant ? Là encore, l’auteur joue à merveille de la confusion des sentiments et des intérêts…

Série B ou le singulier dernier clap d’un loser, ex star des films de série B US qui rencontre un jeunes fans des productions de gangsters des années soixante en France dans lesquels l’acteur déchu s’était refait une petite renommée. Le livreur de pizzas et le caïd de pellicules de seconde zone vont se faire leur cinéma dans un dernier tour de piste en forme de feu d’artifice !

Nature morte ou la fidélité jusqu’au bout. L’histoire d'un flic dont la police ne veut plus, d’un caïd parano, mais pas futé, et de jeunes. Rien, a priori, qui relie à Cézanne et la Sainte-Victoire, mais il ne faut jamais se fier aux apparences, Patrick Pécherot manie à merveille l’art de vous le rappeler.

Bookcrossing ou souvenirs en vrac, voyage nostalgique dans une mémoire riche de références anciennes, d’amis disparus, de musique virevoltant encore malgré les années. Des photos sépia, du jazz manouche, de l’accordéon et des images surréalistes superbes comme cet homme ayant échappé de peu à la mort après la chute d’une grue, persuadé qu’elle avait en tombant arraché un morceau d’étoile qui était entré pour toujours dans son crâne. Les évocation de Cocteau, de Django, de Jo Privat et de tant d’autres, une belle carte postale de collectionneur.


Un extrait de Dernier été

« Quand son père est venu récupérer le lieutenant, j’étais remonté en ligne. J’y ai souvent songé, au vieux et à son calvaire. Son fils, il avait fallu le déterrer d’une fosse où pourrissaient des cadavres. Les vers avaient entamé leur besogne. Ce qui grouille là-dedans… Vous pourriez en fabriquer une scène bien sentie. Naturaliste, comme on dit. Malgré l’état dans lequel on l’a remonté, son paternel l’a reconnu. La voix du sang. Là où on se trouvait, elle gueulait de tous les côtés. Je l’entends encore, moi, au plus clair de mes nuits qui, depuis, sont souvent blanches. mais la guerre se fout bien de tout. des humains comme des bêtes. Plus un cheval dans le pays qui ne soit devenu soldat. Réquisitionnés. Taratata ! Au clairon, les dadas ! Le meilleur ami de l’homme enrégimenté, comme lui te crevant pareil. Faute de gayes, c’est dans une carriole à bras que l’ancien à charroyé le lieutenant jusqu’à la gare d’Issoudun. Cinq jours durant. Vous voyez la scène, vous qui trempez votre plume dans l’encre noire. Peut-être ne l’auriez-vous seulement pas mise dans un bouquin. » (p.16)


Un extrait de Trimard

« J’ai hâté le pas. Garde-boue secoués sur les pavés, un peloton de matineux pédalait vers le turbin. Ils m’ont dépassé dans un boucan de ferraille brinquebalante. Leurs loupiotes arrière tressautaient comme une bande de vers luisants épileptiques. J’ai pensé à la soie, aux finatures et aux canuts qui s’étaient promis de tisser le linceul du vieux monde. Le genre de serment qu’on fait pour se tenir chaud et qu’on met en musique histoire d’y croire.
Quand je suis arrivé, le ciel essayait de blanchir. C’était perdu d’avance. Le décor ressemblait à une gravure de Delatousche. Lui aussi avait traîné ses guêtres ici dans sa jeunesse. Aussi gris que le coin, une file de types poireautaient devant l’usine. Sa porte close, hérissée de pointes au cas où un mariole aurait eu envie de l’escalader.
- C’est pour pas qu’on entre ou empêcher les évasion ? » (p. 50-51)


Notice bio

Patrick Pécherot est né à Courbevoie en 1953. Il exerça plusieurs métiers dans le secteur de la protection sociale. Un temps proche des milieux libertaires et pacifiste, il s'engage ensuite dans le combat syndical à la CFDT et devient rédacteur en chef de Syndical Hebdo. Il est scénariste de bande dessiné (Des méduses dans la Tête, Vague à l'Âme), auteur de nouvelles et de livres pour la jeunesse en plus, bien sûr, d'être l'auteur de romans policiers dont Tranchecaille (trophée 813 du meilleur roman noir francophone 2009), de la remarquable trilogie La Saga des Brouillards (Folio) ainsi que du magnifique Une plaie ouverte, paru à La Série Noire en septembre 2015.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous trouverez au fil des nouvelles : Sambre et Meuse, Chet Baker, Django Reinhardt

Juliette Gréco - Le temps des Cerises

Marc Ogeret – Les Canuts

The Beatles – Eleanor Rigby

France Gall – Cézanne Peint

Salvatore Adamo - Le Barbu Sans Barbe

Léo Ferré - L'Étrangère


DERNIER ÉTÉ et autres nouvelles – Patrick Pécherot – SCUP – 161 p. janvier 2018

Illustration : La réunion de famille - Frédéric Bazille (détail)

Fiction : CAROLE Fiction : UN JEU SÉRIEUX Fiction : LA MONTRE D'AÏCHA