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Chronique Livre :
DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio de Giovanni

Chronique Livre : DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio de Giovanni sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Traversé par une crise existentielle, le commissaire Ricciardi se sent découragé face à la vie. Le bonheur lui semble aussi insaisissable que les indices du crime sur lequel il doit néanmoins enquêter.

La belle et hautaine Bianca, comtesse de Roccaspina, implore Ricciardi de rouvrir une affaire classée. Dans l’atmosphère tendue de l’Italie des années 1930, où Mussolini et ses voyous fascistes surveillent la police de près, une enquête non autorisée est un motif de licenciement immédiat.

Mais la soif de justice de Ricciardi ne connaît pas d’apaisement.


L’extrait

« « Commissaire, je trouve que vous vous êtes chargé d’un fardeau bien trop lourd, dit Maione une fois Bianca sortie. Vous ne savez pas ce qu’a fait son mari, car vous êtes tellement pris par vos affaires que vous n’entendez même pas les bruits de couloir. »
Ricciardi le regarda perplexe.
« Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Est-ce que vous les lisez, les journaux ? dit Maione en haussant les épaules. Bon, je vais vous mettre au parfum. Le meurtre de ce Piro a fait beaucoup de bruit cet été. Une histoire dans la haute société, des riches et des nobles. Vous savez que ça a toujours été une lutte entre eux, mais comme de plus en plus de nobles deviennent pauvres, tandis que de plus en plus de bourgeois deviennent riches... Vous me comprenez ?
- Grosso modo, dit Ricciardi avec une grimace. Mais continue.
- Ce Piro Ludovico était un avocat, mais si je me souviens bien, il prêtait de l’argent aux nobles. Il traînait dans tous les salons, tout le monde le connaissait. Un matin, on le retrouve mort dans son bureau, un coup de couteau à la gorge, quelque chose comme ça. Les nôtres arrivent tout de suite, mais à peine ils commencent à poser des questions que débarque le comte de Roccaspina qui dit : C’est moi qui l’ai tué. Et tout est fini.
- Oui, c’est ce qu’a dit la comtesse. Elle jure que le mari n’a pas quitté la maison la nuit du meurtre. »
Maione acquiesça.
« C’est ça. Pendant des jours et des jours on a continué à en parler, l’affaire concernait des gens connus, et chacun y allait de sa petite version. Les fascistes ont saisi l’occasion pour attaquer les nobles débauchés, les nobles ont répondu : vous voyez ce qui se passe quand on laisse entrer des usuriers dans les cercles ? Le comte devait de l’argent à l’avocat, il jouait très gros, cartes, loto, courses de chevaux. Vous savez comment ça marche, non ? Le joueur, plus il perd, plus il veut se refaire, résultat : il perd de plus en plus, et ainsi de suite. Et puis, naturellement, on est passé à autre chose, comme d’habitude. »
Ricciardi se leva et se dirigea, les mains dans les poches, vers la fenêtre ; dehors, la journée de septembre explosait de toute sa beauté. » (p. 60-61)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Retrouver le commissaire Ricciardi est toujours un enchantement. Toujours. Enchantement toutefois fortement teinté de mélancolie dans cette nouvelle enquête, comme dans les précédentes, du célèbre policier napolitain et de son adjoint, le brigadier Maione. Le terme exact serait d’ailleurs le mot portugais saudade, un mélange confus de mélancolie, nostalgie et espoir.

Pour l’heure, Ricciardi se trouve pris par une affaire à traiter avec une extrême délicatesse, et une encore plus grande discrétion. Non parce qu’elle touche un membre de la noblesse et un grand bourgeois très catholique, mais parce qu’elle est considérée comme résolue par la hiérarchie policière ; et que le pouvoir fasciste, qui s’est fait fort de faire régner l’ordre dans les rues de la péninsule, ne peut se permettre de voir les conclusions de sa police mises en doute. Un coupable, arrêté, qui serait innocent, une affaire de meurtre, classée, rouverte sur un témoignage sujet à caution, non, décidément, les racailles au pouvoir ne sauraient le tolérer. Ricciardi et Maione risquent tous deux leur carrière si leurs investigations parvenaient aux oreilles de leurs supérieurs ou d’un des suppôts du pouvoir mussolinnien...

Comment Maione et le commissaire se sont-ils donc retrouvés dans ce guêpier ? La comtesse Bianca Palmieri di Roccaspina est venue trouver Ricciardi - elle l’avait rencontré de façon fort fugace sur une affaire passée - afin de lui demander de rouvrir le dossier d’un meurtre pour lequel son mari est emprisonné. Un avocat, Ludovico Piro a été assassiné chez lui, la gorge percée par une lame très fine, arme qui n’a pas été retrouvée sur les lieux. Cet homme ne plaidait pas au tribunal, travaillant plutôt comme gestionnaire de patrimoine pour quelques fondations religieuses. Piro prêtait de fortes sommes d’argent au comte, et le soir de son assassinat, ils auraient eu une violente dispute à propos d’échéances que l’usurier refusait de reporter. Tout y est : mobile, colère, algarade et aveux, la tâche du commissaire s’annonce ardue, surtout que le comte ne démord pas de sa ligne de conduite, refusant d’entendre les conseils de son avocat et ami, refusant même les visites de son épouse.

Le policier chargé de la scéne de crime, également commissaire, Paolo di Blasio, aussi incompétent que son adjoint, n’a eu le temps de procéder qu’à quelques constatations avant que le comte Romualdo de Roccaspina, mari de Bianca, joueur invétéré, ruiné, et ivrogne patenté, ne vienne le trouver afin d’avouer le crime. Pourtant, la comtesse en est sûre et certaine, à l’heure supposée du crime, son mari était dans son lit et dormait, ce qui n’arrivait que très rarement. Bien qu’ils ne fassent plus chambre commune, le palazzo, vidé de tout son mobilier par le comte qui a dilapidé sa fortune, celle de Bianca, et ses domaines aux jeux, résonne au moindre bruit. Ce qui sera confirmé par une visite du commissaire et de son adjoint sur place.

Bianca n’agit pas par amour, il y a longtemps qu’elle et son mari ne font plus que cohabiter dans le palazzo. L’addiction du comte l’a ruinée, les a écartés de la brillante société napolitaine, et la comtesse ne se manifeste que parce qu’elle n’accepte pas ce déni de justice et ne comprend pas l’obstination de son époux, emprisonné depuis des semaines, à ne pas revenir sur ses aveux stupides. Ricciardi, touché par la démarche, peut-être également parce que son humeur est au plus bas depuis le décès de Rosa, sa gouvernante, accède à sa demande et décide de tenter de comprendre l’entêtement du comte Romualdo à s’accuser, ainsi que de dénicher le ou la véritable coupable, s’il parvient à prouver son innocence.

La période est pénible donc pour le commissaire : d’un côté le deuil, difficile, douloureux, de Rosa, qui a accompagné Ricciardi une grande partie de sa vie, de l’autre, deux femmes qui, de façon très différente, occupent les pensées du commissaire, tout comme lui a investi les leurs. Livia, la très jolie veuve, le poursuit de ses invitations et invites sans nuance, tandis qu’Erica, sa superbe voisine, amoureuse folle de lui, lasse de l’attendre, se prépare à céder aux avances de Manfred, rencontré au cours de L’Enfer du commissaire Ricciardi, un officier allemand en mission diplomatique en Italie.

Maurizio de Giovanni excelle à perdre son héros dans cette farandole de sentiments confus, inavoués ou à peine dévoilés, parfois importuns, puissants, il s’attache tour à tour, au fil des chapitres, à un personnage, puis l’autre, revient à l’intrigue, relatant d’une plume aérienne la finesse des nuances, la minceur des espoirs et l’épaisseur des déceptions. La traque du coupable devient presque subalterne, si ce n’est pour le brigadier Maione qui gratifie le lecteur, à chaque nouvelle enquête, d’une visite des bas-fonds de Naples en ce milieu des années trente, et qui va s’ériger, une fois de plus, en protecteur de son supérieur, et ami. L’intrigue policière n’est pourtant pas à dédaigner. Elle rebondit de témoignages en constatations, l’esprit agile de Ricciardi devra encore réaliser des prouesses afin d’en dénouer tous les pièges, pour nous livrer un dénouement stupéfiant.

Tout le petit monde entourant Ricciardi est au rendez-vous : le docteur Modo, légiste et ami du policier, Nelide, nièce de Rosa qui lui a succédé auprès du commissaire, et, bien entendu, le talent de conteur de Maurizio de Giovanni, et celui, plus rare, de remarquable peintre des tourments intérieurs, capable d’une magnifique subtilité lorsqu’il entre dans le cœur de ses personnages. On n’a qu’une hâte, le roman refermé, celle d’ouvrir le prochain... et de connaître la suite des amours complexes de commissaire.

Très grand roman dans la Naples des années 30, mais aussi de subtiles histoires d’amour, dans l’affreux contexte du fascisme mussolinien. De la superbe littérature pour un personnage d’exception : le commissaire Ricciardi.


Notice bio

Maurizio de Giovanni est né en 1958 à Naples, cadre de tous ses romans. Lauréat du prestigieux prix Scerbanenco, il est traduit dans de nombreux pays et a vu son œuvre plusieurs fois adaptée pour la télévision. Après le cycle des Saisons, qui se déroule durant le fascisme, L'enfer du commissaire Ricciardi est venu s'ajouter au cycle des Fêtes. Déjà paru : L'automne du commissaire Ricciardi, L'été du commissaire Ricciardi, L'hiver du commissaire Ricciardi, Les Pâques du commissaire Ricciardi, Le noël du commissaire Ricciardi et L’Enfer du commissaire Ricciardi tous aux éditions Payot-Rivages.


La musique du livre

Sergio Bruni - Palomma ’e Notte (Salvatore Di Giacommo et Francesco Buongiovanni - 1906)


DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI - Maurizio de Giovanni - Éditions Payot & Rivages - collection Rivages Noir - 394 p. octobre 2020
Traduit de l’italien par Odile Michaut

photo : siala pour Pixabay

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