Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
DEUX FEMMES de Pierre Soula

Chronique Livre : DEUX FEMMES de Pierre Soula sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Quelque part en France, deux femmes qui ne se connaissent pas vont se rencontrer le temps d’une nuit. Ensemble, elles vont lutter pour résister à l’assaut d’un commando terroriste.

La première endure depuis plusieurs mois le deuil de la plus jeune de ses filles. Elle raconte la douleur, les nuits sans sommeil et les mille gestes du quotidien.

La seconde est une tireuse d’élite chargée d’éliminer des criminels de guerre. Entrée dans les services secrets en 1981, elle raconte la fièvre et l’enthousiasme des premiers jours de l’alternance politique puis la lente et cruelle perte des idéaux de sa jeunesse. Sa mission la ramène sur les terres de son enfance à la poursuite de l’auteur d’un attentat.


L'extrait

« Tout semble avoir rétréci. Nous vivons dans un appartement, les unes sur les autres, ma fille fait ses devoirs au salon, étale ses cahiers, ses livres, plante son stylo en cigarette au coin de sa bouche, se penche, écrit, rature et m’emplit d’une étrange joie, le partage de ses tourments scolaires. Elle pourrait se replier dans sa chambre, je le comprendrais, mais elle choisit d’occuper le champs de bataille. Nous nous affrontons, mais nous nous serrons aussi les coudes, solidaires jusqu’au repas du soir.
Dans mon enfance, nous passions à table à sept heures et demie, à huit c’était fini. Pendant que j’aidais ma mère à débarrasser, elle me questionnait : Tu as l’air pâle et un peu énervée. Tu les as eues ce mois-ci ? Je hochais la tête et me réfugiais dans mon antre avec mes copains guitaristes, tranquilles jusqu’au lendemain. À présent, nous nous étouffons de sentiments et d’informations répétées, les mêmes qu’avant, range ta chambre, tiens-toi droite, mange la bouche fermée, brosse-toi les dents, et d’autres guidées par de brèves impulsions tactiles, c’est qui, t’es où, tu fais quoi ? La vie connectée. c’est peut-être mieux. » (p. 13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'une vit à Amsterdam, elle hollandaise, pour le moment, mais peut-être tout ce que l'on veut selon les missions, l'autre dans le centre de la France et ne bouge guère de chez elle depuis la tragédie. Ce roman est un écran partagé en deux : à droite, cette mère qui peine à réapprendre à respirer après le décès de sa plus jeune fille, emportée par la maladie, à gauche, une tueuse au service de l'État, en fin de carrière, la cinquantaine et les cheveux blancs, mais une expérience exceptionnelle et une habileté au tir que beaucoup lui envient. Un chapitre sur l'une, un sur l'autre. Petit à petit, le plan large se resserre et le lecteur sait que les deux images vont fusionner à un moment où à un autre. Bien que rien de commun ne se dégage a priori des ces deux existences aussi séparées que possible. Entre la vendeuse de fringues et l'exécutrice de l'ombre, exécutrice des basses œuvres de la France, il y a un monde chaotique, avec toutefois des blessures semblables aux effets délétères.

La vie est dure quand vous côtoyez l'absente du matin au soir, quand la chaise reste perpétuellement vide, lorsqu'il vous manque les chamailleries de sœurs, le baiser du matin, le câlin du soir après avoir bordé la petite. Il faut serrer les dents, les poings, les paupières pour endiguer les larmes, vivre encore parce que la grande a besoin de vous. Vous lui en voulez un peu, elle se remet mieux que vous, elle a ses copains, elle a sa jeune vie à construire, vous avez la douleur et le passé. Les collègues du magasin sont sympas, elles vous soutiennent comme elles peuvent, mais bon, il demeure la béance que ne remplit pas les balades à moto avec la grande accrochée à vos épaules. Le père est parti depuis longtemps, ne supportant plus l'appartement surpeuplé de cris d'enfants et le manque de liberté consécutif aux deux naissances rapprochées...

Cachée derrière le viseur de son fusil sophistiquée, elle se rappelle les corps qui sont tombés lorsqu'elle a appuyé sur la queue de détente, les planques interminables, sa captivité dans un pays du Moyen-orient. Avant cela, son enfance et son adolescence dans une famille aisée, mère secrètement de gauche, comme elle, père lié à la Phalange, de droite extrême, et frère suivant les traces paternelles. Elle se remémore la campagne de 81, les meetings auxquels elle assistait en cachette, l'arrivée au pouvoir de Mitterrand, son recrutement, le drame fondateur qui a précédé son entrée dans l'agence de renseignement et son affectation au service de protection des hautes personnalités, mais aussi son amour, en bouillie sous les soubresauts d'une histoire infernale.

Leur point commun ? La perte irréversible, le deuil perpétuel. Une enfant et un amour, les cicatrices ne sont pas les mêmes, pourtant elles abiment l'âme tout autant. Pour l'une, c'est la place déserte à table et le rire absent, pour l'autre, c'est une mission à long terme qui ne la laisse pas se couler dans un oubli qu'elle ne souhaite d'ailleurs pas. La tueuse peut au moins se venger, faire payer un par un les responsables de son chagrin, tant pis si, à force, la flamme n'est plus aussi vive, c'est son travail et il dure depuis des années, quelle peut-être la revanche face à la maladie ?

Pierre Soula raconte, avec beaucoup de pudeur, deux destins dissemblables et les fait se rejoindre dans une déflagration finale qui laisse pantois. Il parle de l'arrivée de la gauche au pouvoir, de l'hystérie des possédants qui se voyaient nus devant les chars soviétiques stationnés place de la Concorde, du pognon qui filait en Suisse, et de la politique qui est toujours la même, malgré les étiquettes gauche/droite dont elle s'affuble pour amuser la galerie, le temps de la décevoir. L'écriture est belle, un peu désabusée comme ces femmes qui ont trop souffert et n'entrevoient plus l'espoir. Le lecteur sait qu'il suit un chemin, happé par toutes les images, les souvenirs, doux ou atroces, les bribes de vie en toile de fond qui ne feront que ressortir davantage une fin en forme de rédemption.

Deux femmes léchant leurs plaies, l'une à la vie somme toute banale, si ce n'est la tragédie de la perte d'un enfant, l'autre à l'existence hors-norme, pleine de dangers, la mort à côté d'elle en permanence, celles de ses cibles, la sienne en filigrane, qui ne saurait se dérouler dans le confort d'un lit. La vendeuse est en quête de raisons de vivre, sa fille, son amie Christiane, ses collègues, la tueuse veut finir le travail même si elle ne l'aime plus, la tueuse veut juste finir le boulot et peut-être se reposer.

Un roman noir émouvant, un petit bijou, sombre, intime, dans lequel amour, violence, espoir et mort se partagent l'affiche...


Notice bio

Denis Soula est né en 1966. Il grandit à Toulouse et s’installe à Paris en 1990. Il est l’un des réalisateurs de « Jazz à Fip ». Son premier roman, La dernière ballade, a été publié aux éditions Autrement en 2009. En 2015 paraît son dernier roman, Les frangines, aux Editions Joëlle Losfeld.


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, vous pourrez croiser dans ce roman : Dr. Feelgood, The Jam, The Vibrators, The Little Helpers, The Inmates et plusieurs titres de Bruce Springsteen : Born to Run, Stolen Car, Point Blanck, les albums Bron tu Run ou Darkness on the Edge of Town.

Nick Cave – Distant Sky

Bruce Spingsteen – Candy's Room

Eddie and the Hot Rods - Do Anything You Wanna Do

The Buzzcocks - Ever Fallen In Love

Léo Ferré – L'Affiche Rouge

Samir et Wissam Joubran - Masâr


DEUX FEMMES - Denis Soula – Éditions Joëlle Losfeld – 113 p. octobre 2018

photo : Pixabay

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