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Chronique Livre :
DISPARUE À LAS VEGAS de Vu Tran

Chronique Livre : DISPARUE À LAS VEGAS de Vu Tran sur Quatre Sans Quatre

Photo : table de jeu - casino (Pixabay)


Le pitch

Robert Ruen, un ex flic d'Oakland, est légèrement sur les nerfs. Il n'arrive pas à se remettre du départ de son épouse, Suzy, une Vietnamienne, de l'ex Vietnam du sud, réfugiée à la fin de la guerre après un parcours particulièrement effrayant. Son départ date déjà de deux ans mais il ne parvient pas à se faire une raison. Suzy est parti à Las Vegas et y a refait sa vie avec un caïd mafieux, Vietnamien également, à qui l'ex flic a donné une sévère correction lorsqu'il s'est permis quelques temps auparavant de frapper Suzy. Ce qui avait semble-t-il apaisé les choses...

Mais voilà, Suzy disparaît de nouveau de chez son nouveau mari et, c'est, paradoxalement, à Robert que Sonny va faire appel pour la retrouver. Celui-ci va se transformer en privé de choc pour explorer les bas-fonds de Las Vegas à la recherche d'une ombre. Il va peu à peu apprendre ce que Suzy, qui se nomme en réalité Hong, a dû traverser pour parvenir à échapper aux bombes, aux combats, puis finalement les premières années de pouvoir du Vietcong. La jungle indochinoise d'un côté, la jungle urbaine de Las Vegas de l'autre, Suzy/Hong sait se fondre dans le paysage...

Il n'y a pas que Suzy qui risque sa peau dans cette histoire, chaque révélation enchaîne un personnage à son sort, relie les fils entre eux dans une pelote inextricable de causes et de conséquences.


L'extrait

« Une ou deux fois par an, je me réveillais en sursaut au milieu de la nuit et m'apercevais que j'étais seul dans le lit, que la maison était vide, sa voiture toujours garée dans l'allée. Une heure plus tard, la porte s'ouvrait et elle apparaissait pieds nus, un blouson sur sa chemise de nuit, de retour de l'une de ses promenades nocturnes dans le quartier. Dieu seul savait où elle allait et pourquoi. Elle revenait sous la couette sans aucune explication, malgré mes regards insistants et mes questions, et le matin, je remarquais la crasse sous la plante de ses pieds, l'odeur de la cigarette sur ses vêtements, les relents d'alcool dans son haleine. Un soir, en rentrant du boulot, j'avais trouvé la maison entièrement éclairée et elle, endormie, roulée en boule sous le pommier du jardin de derrière, des cadavres de bouteilles de bière autour d'elle, pleins de mégots écrasés. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Comment classer ce roman ? Il a la couleur du polar mais il y a tant d'autres résonances que ce choix serait réducteur. Robert Ruen, l'ancien flic ferait un excellent privé sur les traces de la belle disparue, mais il est tellement pris lui-même, intimement, dans cette intrigue qu'il en est presque acteur et spectateur. Il se bat contre lui, contre les secrets, pour sauver Suzy qui ne s'appelle même pas ainsi, l'image qu'il s'est faite de cette femme mystérieuse. Il se heurte déjà à Sonny, devient ensuite presque son employé, enquête, un vrai détective. Mais il y a le reste...

Toute la saga de la fuite de Hong, le récit de la peur, de l'horreur, de la mort liquide, de la maladie. Écrit comme un journal, sous forme de missives narratives, cette histoire va éclairer sans cesse différemment le point de vue de Robert. Il ne sait rien de son ex épouse, il va vite s'en rendre compte. Ruen se rend peu à peu compte qu'il n'a jamais rien vraiment voulu savoir. Suzy était énigmatique, fantasque, Hong est un astre noir qui ne laisse rien échapper.

L'écriture suit le rythme de l'histoire, change selon les angles. Elle accompagne le bateau dans la tempête, suit la vie difficile et lente de la vie des camps de réfugiés, l'action des investigations de Robert, les bagarres, le doute, l'attente. Un très beau style sachant amener la complexité des destins de ceux qui ont été jetés sur les routes de l'exil par un conflit ou la misère. Les bouleversements des valeurs, les morts stupides, les dépendances qui se créent vont laisser des traces profondes, le mal-être va perdurer et ne sera pas aisément compréhensibles par ceux qui n'ont pas partagé la fuite éperdue.

Disparue à Las Vegas, c'est le roman de deux existences, unies presque par hasard, séparées quand les contradictions sont devenues trop fortes où l'un ne voulait pas savoir et l'autre ne pouvait pas dire. Il a fallu que Suzy le quitte, redevienne Hong pour un autre, Ruen alors peut tout donner, il est mandaté pour effectuer ce qu'il n'a jamais fait de lui-même : traquer les zones sombres de son ex épouse.

À la fois roman intimiste, polar vitaminé et récit quasi documentaire, Disparue à Las Vegas touche un point très sensible de l'histoire américaine, raconte le calvaire de tous les réfugiés de guerre ou politique – ce n'est pas inutile aujourd'hui – et cet amour insolite de Ruen pour une femme qu'il n'a jamais voulu connaître réellement comme si savoir ne pouvait qu'être synonyme de perdre. Vu Tan fait mouche, il maîtrise son récit, amène les éléments graduellement, fait intervenir ce qu'il faut de suspense et d'action pour rendre palpitante la disparition de Hong/Suzy.

Un très grand roman qui mixe plusieurs genre avec énormément de talent et de précision. Vu Tran réussit totalement son premier livre.


Notice bio

Vu Tran est né à Saigon en 1975. Il a grandi dans l’Oklahoma après avoir quitté le Vietnam et donne aujourd’hui des cours de creative writing à l’Université de Chicago.
Disparue à Las Vegas est son premier roman.


La musique du livre

Robert reste un instant à réfléchir dans sa voiture, la radio diffuse Empty Garden, ce titre lui rappelle ses vingt ans, Elton John.

Au Cottage, un bar de Las Vegas, Some Velvet Morning de Lee Hazlewood et Nancy Sinatra sort d'un jukebox, c'est une autre de ces machines qui livre le dernier morceau musical du roman, As Long As You Follow de Fleetwood Mac.

DISPARUE À LAS VEGAS – Vu Tran – Mercure Noir – 307 p. mai 2016
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Bru

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