Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
DOMPTEUR D'ANGES de Claire Favan

Chronique Livre : DOMPTEUR D'ANGES de Claire Favan sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

On ne choisit pas sa famille. Encore moins celle de son ravisseur...

Condamné pour un meurtre qu'il n'a pas commis, Max Ender a été jeté en pâture à ses codétenus par ceux-là mêmes censés assurer l'ordre et la discipline au sein de la prison. Lorsqu'il est reconnu innocent et libéré, ce n'est plus le même homme. Il n'a désormais plus qu'une seule idée en tête : se venger de cette société qu'il hait par-dessus tout.

Pour frapper ses bourreaux au coeur, il va enlever leurs enfants et, méthodiquement, au fil des ans, faire de ces petits anges des bêtes féroces avant de les envoyer punir ses tortionnaires à sa place. Tout se déroulera selon ses plans jusqu'à ce qu'une de ses créatures lui échappe et disparaisse dans la nature...


L'extrait

« Max avance rapidement le long des coursives pour rejoindre son poste de travail. Avec nervosité, il tourne la tête pour repérer d'éventuels ennemis en embuscade.
Après presque une année passée entre ces murs, il a appris par la force des choses à devenir prudent, paranoïaque et à se rendre aussi discret que possible. Sans succès la plupart du temps. Sous l'impulsion de Farmer qui a pris sa part avant de diffuser complaisamment la raison de son emprisonnement, Max est rapidement devenu le souffre-douleur du bloc.
Et encore ! Le mot douleur se situe souvent bien en dessous de ce qu'il éprouve. Rien dans sa vie d'avant ne l'a préparé à ce qu'il subit ici. Isolement, brimades et privations font partie de son quotidien. Proportionnellement, c'est presque ce qui le dérange le moins. Il a déjà été passé à tabac une dizaine de fois, violé à plusieurs reprises, blessés à l'arme blanche, frappé à coups de barre de fer...
À croire que, quand il s'agit de lui, les gardiens se volatilisent, comme par magie. » (p.35)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Peut-on dresser des enfants ? Car c'est bien de cela dont il est question ici, pas d'éducation qui suppose un libre-arbitre à un moment donné. Mater, contraindre, obliger. Marquer pour toute une vie des petits hommes afin d'assouvir une vengeance qui n'est pas la leur. Max, le héros de Claire Favan, n'est pas le seul à en avoir eu l'idée, l'histoire ne manque pas d'exemples de groupes fanatiques ayant tenté l'expérience, les résultats laissent tout de même largement de l'espoir à l'humanité. Les jeunesses hitlériennes, le komsomol staliniens, les enfants embrigadés dans les différentes composantes intégristes des religions, nulle part la réussite ne fut totale, l'être humain n'est pas malléable à volonté, même s'il est manipulable à un moment donné, tant qu'il reste dans la zone d'influence du manipulateur.

Bref, Max n'est pas réellement innovant, il aurait dû se renseigner plus complètement avant de se lancer dans son grand œuvre. Ce qui devait arriver, arriva, un de ses protégés, un des ses petits croisés contre la société lui échappe et c'est tout l'édifice qui en est fragilisé. Il faut le comprendre aussi, il a morflé en prison, le Max. Et pas qu'un peu ! Gardiens et détenus ont dû lui infliger à peu près tout ce qui est imaginable en matière de sévices. L'homme, serviable et sympathique, qui est entré au pénitencier s'est transformé en une créature de Frankenstein, couturé de plus de mille points de sutures, l'âme plus atteinte encore que la chair. Une fois qu'il est libre, Max (oui, je sais, désolé) kidnappe la progéniture de quelques-uns de ses bourreaux et entame la réalisation de sa vengeance contre tous ceux qui ont participé à son martyr dans un road-trip criminel et sanglant. Plus globalement, il en veut à la société dans son ensemble et ne fera bientôt plus la différence entre coupables et innocents du calvaire qu'il a subi.

Comme dans Serre-moi fort, Claire Favan excelle dans la description de la lente maturation de la folie, les transformations d'êtres traumatisés passant du statut d'anonymes quidams à celui de psychopathes patentés. Elle aime les personnages changeants, aux multiples visages, aux personnalités complexes qui suffisent, en-dehors des événements pourtant insolites de ses romans, à créer un suspense à chacune de leurs apparitions. Elle sait retourner son lecteur, jouer des sentiments créés le paragraphe précédent pour accentuer le côté dramatique. Rien n'est prévisible dans ses thrillers, les humains n'y sont pas formatés, et c'est une très bonne chose, j'en connais peu qui le sont.

Que Max soit devenu un animal dangereux, c'est tout à fait cohérent. Il ne pouvait pas évoluer autrement, geôliers et prisonniers, juges et policiers avaient fait ce qu'il fallait pour cela. Que sa compagne soit totalement inconsciente et dénuée de morale, évident également, qui aurait pu partager la vie de ce terrifiant individu sans l'être? Le récit est tout à fait singulier, étonnant, dérangeant, étrange de violence vindicative ou gratuite, mais n'en perd pas pour autant sa crédibilité. Les enfants, dépouillés de leur identité, rebaptisés par le couple sordide, grandissent chacun avec sa personnalité propre, ses qualités et défauts. Randall, Dylon et Cameron vont même constituer peu à peu une petite équipe redoutable, conjuguant leurs talents et faiblesses afin de satisfaire au mieux leur tortionnaire de père de substitution. Randall devient une brute, Dylon, faible et sournois, Cameron, stratège et efficace.

Un des trois va oser. l'impensable Franchir le Rubicon de sa peur, sachant que rien ne sera plus rattrapable, plus jamais comme avant. Il va s'enfuir et vivre sa propre vie, loin des diktats de Max, de l'indifférence de Suzy, trahissant ses frères de misère, les abandonnant à la folie vengeresse du couple. Max à commis l'erreur de trop, celle qu'il fallait éviter à tout prix et que le petit évadé ne lui pardonnera jamais : il n'a pas respecté ses propres préceptes à la lettre. C'est là que le bât blesse toujours, ceux qui enseignent la haine et l'ascèse, le refus des biens de ce monde, s'en passent rarement volontiers pour eux-mêmes.

Viennent alors les parties deux et trois du roman, celles où se construit lentement le dénouement, où les contradictions s’exacerbent et poussent les personnages dans leurs derniers retranchements. Là encore, l'auteure gère à la perfection, assène quelques rebondissements perturbants, de nouveaux protagonistes pertinents qui nourrissent et enrichissent le scénario, ne cesse de faire grimper le suspense jusqu'au tout dernier chapitre. Qui de Max et sa troupe ou de l'échappé va triompher ?

À aucun moment il n'est question de combat du bien contre le mal, chaque personnage du récit alterne ombre et lumière, les dose variant selon les individus, chacun porte son passé et s'arrange comme il peut avec pour s'assurer un avenir et survivre au présent. Claire Favan préfère, c'est évident, ce qui est tapi derrière les masques à ce qui est exposé. C'est à décrire les divers recoins de l'âme humaine qu'elle est le plus à l'aise, ce qui tombe assurément bien dans ce genre de littérature.

Un style direct, franc du collier, sans pathos ennuyeux ni excès d'hémoglobine inutiles, même si les scènes violentes ne manquent pas, elles ne constituent pas l'essentiel du roman qui est le cheminement des humains confrontés à des situations exceptionnelles et à leurs façons variées d'y répondre et de se constituer. Dans ce scénario comme dans la vie, c'est bien évidemment l'amour qui viendra brouiller toutes les cartes et annihiler les plans les plus retors...

De l'action, du suspense, des personnages passionnants et riches, jamais là où on les attend, des meurtres à foison et des flics qui pataugent mais pas trop, je ne pense pas qu'il manque un détail à la parfaite recette du thriller s'il est, comme c'est le cas ici, servi par une belle écriture et une vision bien plus large que le simple récit d'une anecdote criminelle.

Assistez au numéro du dompteur d'anges, le plus difficile est de savoir qui est le véritable fauve dans la cage !


Notice bio

Née à Paris en 1976, Claire Favan travaille dans la finance et écrit sur son temps libre. Son premier thriller, Le Tueur intime, a reçu le Prix VSD du Polar 2010, le Prix Sang pour Sang Polar en 2011 et la Plume d'or 2014 catégorie nouvelle plume sur le site Plume Libre. Son second volet, Le Tueur de l'ombre, clôt ce diptyque désormais culte centré sur le tueur en série Will Edwards. Elle a également participé aux recueils de nouvelles du Collectif des auteurs du noir : Santé !, Les Aventures du concierge masqué et Irradié. Après les succès remarqués d'Apnée noire et de Miettes de sang. Vient ensuite Serre-moi fort, paru en 2016 chez Robert Laffont dans la collection La Bête Noire.


La musique du livre

À part Creed, Britney Spears, Savage Garden,, Smash Mouth qui sont évoqués dans le roman, dans la collection personnelle de Cameron, quelques morceaux de musique parsèment l'action...

Eagle-Eye Cherry – Save Tonight

Red Hop Chili Pepper – Californication

The Beatles – Album 1 - Can't Buy Me Love

Ben E. King - Stand By Me

Twenty One Pilots – Stressed Out

Adam Levine – Lost Stars


DOMPTEUR D'ANGES – Claire Favan – Éditions Robert Laffont – Collection La Bête Noire – 416 p. février 2017

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