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Chronique Livre :
DU RIFIFI À WALL STREET de Vlad Elsinger

Chronique Livre : DU RIFIFI À WALL STREET de Vlad Elsinger sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Vlad Eisinger a tout quitté – New York et son métier de journaliste financier – pour se consacrer à la littérature. En manque de reconnaissance, il est contraint d’accepter des travaux de commande.

Ainsi s’attelle-t-il à la biographie de Tar, patron mégalomaniaque d’un géant des télécommunications. Mais après quelques semaines, le magnat met fin à leur collaboration. Furieuse, son agente le force alors à accepter l’offre d’une toute nouvelle collection de True Fiction.

Vlad se lance dans l’écriture de How America Was Made, un roman où Tom Capote, un écrivain, engagé par un géant de l’industrie pétrolière pour écrire son histoire, découvre par hasard les pratiques douteuses du patron et de Wall Street. Mille dangers le guettent, la mort est au coin de chaque rue…

Mais Vlad aurait-il fait vivre autant d’aventures à son héros de papier s’il avait su que, parfois, la réalité dépassait la fiction ?


L’extrait

« Il faut me croire.
Je sais : venant d’un écrivain, ma supplique peut prêter à sourire. Pourtant, je vous promets que le récit que vous vous apprêtez à lire ne sort pas de mon imagination. La seule chose qui m’empêche de le qualifier de rigoureusement authentique est que j’ai changé les noms des protagonistes et déplacé l’action dans des contrées où mes modèles n’ont jamais mis les pieds. N’y voyez pas une forme de coquetterie ou le souci de me conformer à je ne sais quelle théorie littéraire. Non, mes raisons sont bien plus prosaïques : je joue ma peau.
J’ai publié une dizaine de livres dans ma vie. Chacun contenait son lot de défauts, qui m’ont coûté plus ou moins cher. Trop occupés à pointer la construction mécanique du Sosie et son double, les critiques sont passés à côté de la subtilité de l’intrigue ; les dialogues ampoulés de Passager clandestin ont rebuté mon lectorat ; et avec un sujet moins rébarbatif, Roman américain aurait pu prétendre à un prix littéraire. Ces contrariétés qui, sur le moment, m’ôtèrent le sommeil, me paraissent aujourd’hui bien futiles. Car l’enjeu ici est autrement plus grave : un pas de travers, une date ou une épithète révélatrice, et mes poursuivants m’écrabouillent comme un cloporte.
Vous pensez que j’exagère, que j’essaie de vous appâter avec une histoire abracadabrante ou de susciter votre sympathie en me dessinant une cible dans le dos. Nullement. Tout ce que je vais vous raconter est vrai, sinon dans la lettre, au moins dans l’esprit.
Ah, une dernière remarque : lire les pages qui suivent en doutant de leur sincérité n’aurait aucun sens. Accordez-moi votre confiance ou passez votre chemin. » (p. 9-10)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Patrice Bello, traducteur habitant aux États-Unis, reçoit, par email, un manuscrit de Vlad Eisinger, un ex-journaliste du Wall Street Journal devenu écrivain, qu’il connaît depuis quelques années. Un texte inachevé, étrange, envoyé sans un mot d’accompagnement. Il tente alors de joindre l’auteur, en vain, celui-ci semble avoir disparu. La police a entamé une enquête mais n’a obtenu aucun résultat. Pourtant, le doute n’est pas permis : si Vlad s’est donné la peine de lui faire parvenir ses écrits, c’est dans le but qu’ils soient publiés. Ce qui est fait dans Du Rififi à Wall Street...

Vlad Eisinger est dans la dèche, son dernier roman, « le grand roman américain » tant espéré, de la belle littérature, léchée, ambitieuse, ne marche pas fort, son compte en banque et son moral flirtent avec le zéro absolu lorsque son agente littéraire, l’opiniâtre et belliqueuse Lori Jacobson, âpre au gain, grande gueule, et rapide à laisser tomber un auteur aux abois, tente de lui faire accepter un livre de commande : une biographie de Tar, un magnat des télécommunications, intégriste évangéliste, self-made-man apparemment sans tâche, ayant bâti un empire par d’audacieuses stratégies commerciales et l’absorption gloutonne d’un paquet de concurrents. Pris à la gorge par les créanciers et les menaces de Lori, Vlad accepte, ce qui est loin d’être sa meilleure idée.

L’écrivain se prend au jeu, se rêve en Truman Capote, capable de faire émerger la vérité sur la réussite fulgurante grand patron en mêlant fiction et réalité. Après avoir visité différents sites du magnat, examiné ses stratégies agressives et son fonctionnement, Vlad détaille un plan très élaboré, peut-être un peu trop, auprès de Tar. Mécontent de ce qui lui est proposé, le grand patron chasse Vlad, non sans lui avoir fait signer un contrat de confidentialité verrouillant toute tentative de celui-ci de parler de ce qu’il a vu dans l’entreprise. Excédée par la tournure des événements et par l’attitude de son protégé, Lori le contraint alors à accepter d’écrire un polar pour une maison d’édition de seconde zone, True Fiction, avec un cahier des charges très précis, et dans un temps record.

En panne d’inspiration, Vlad puise alors celle-ci dans sa récente mésaventure et entame l’écriture de How America Was Made. Un polar, sans prétentions littéraires, dans lequel son héros, l’écrivain Tom Capote, s’attèle à raconter la vie et la réussite d’un grand de l’industrie pétrolière : Laser. Vlad puise sans vergogne dans tous les clichés du roman noir, plagie quasi mot pour mot Manchette, emprunte à tous les grands auteurs US des années cinquante. Elsinger, l’intellectuel à l’écriture travaillée, se laisse aller à la facilité, boucle son contrat et, surprise, grâce à un heureux concours de circonstances, How America Was Made rencontre un formidable succès public. Bonheur du banquier de Vlad, mais aussi début de ses ennuis...

Du rififi à Wall Street, un titre vintage, fleurant bon les années 50 et 60, Jean Gabin ou Auguste Le Breton, le cinoche populaire ou le polar d’antan, truffé de références littéraires à tous les étages, et pas des moindres, Truman Capote, Tom Wolfe, Jean-Patrick Manchette, Mickey Spillane ou Dashiell Hammett, liste non exhaustive, dans lequel l’auteur s’amuse à évoquer les grandes heures du roman noir américain et à en démonter les ressorts.

Antoine Bello s’est manifestement fait plaisir en écrivant ce polar hommage à la littérature hard boiled, il y joue avec les codes, démonte les rouages des intrigues et dévoile les ficelles des auteurs dans un roman atypique, jouissif, drôle mais pas que, il démontre la force de la fiction, mêlée à des faits réels, comme révélatrice de vérités plus conformes à la réalité que la simple compilation de faits objectifs. Ses personnages, tous estampillés « archétypes véritables » sont un véritable régal, tout comme, par exemple, le choix des mots auquel se livre Vlad afin d’écrire la « scène de sexe », incluse dans le cahier des charges. Cette haute voltige littéraire ne nuit en rien au fond, une critique acide du milieu financier du capitalisme libéral et de ses méthodes répugnantes, faisant passer les criminels « officiels » pour des plaisantins si l’on ose comparer les dégâts causés sur la planète et sur la vie des citoyens par le libéralisme aux effets du crime dans la société. On oscille sans cesse entre Mike Hammer et James Bond pour les péripéties vécues par Tom Capote, quant aux périls planant au-dessus de Vlad, ils se précisent une fois l’écriture du polar achevée.

Du rififi à Wall Street est une grande leçon d’écriture, de la haute voltige littéraire, pleine d’humour, une satire sociale, et un hommage aux glorieux anciens du polar. Loin d’une pochade, l’intrigue y est captivante de bout en bout, intelligente, un pur plaisir dont il serait bien dommage de se priver en ces temps moroses.


Notice bio

Vlad Eisinger n’existe bien évidemment pas, excepté sous la forme d’un personnage de roman, un analyste financier déjà, dans une fiction, Roman américain, de devinez qui ? Tout simplement le « traducteur » de Du rififi à Wall Street, Antoine Bello, né le 25 mars 1970 à Boston dans le Massachusetts, écrivain et entrepreneur franco-américain, auteur d’une dizaine de romans paru aux éditions Gallimard.


La musique du livre

Elvis Presley – Just a Little Talk With Jesus


DU RIFIFI À WALL STREET – Vlad Elsinger – Éditions Gallimard – collection Série Noire – 309 p. janvier 2020
Traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Antoine Bello.

photo : C. Morrison pour Pixabay

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