Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ELLE LE GIBIER de Élisa Vix

Chronique Livre : ELLE LE GIBIER de Élisa Vix sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Qui était Chrystal ? Quels étaient les secrets de cette jeune femme ravissante, titulaire d’un master en neurosciences et qui aurait dû faire une chercheuse comblée ?

Tour à tour, ceux qui l’ont connue répondent aux questions d’un mystérieux enquêteur. Un ancien amant mais surtout les collègues qui l’ont côtoyée à Medecines, le leader international de l’information médicale, une entreprise recrutant des jeunes gens brillants et surdiplômés ne parvenant pas à trouver leur place sur le marché de l’emploi.

Et chacun est confronté à sa propre part de responsabilité dans ce qui s’est passé.


L'extrait

« Le 7 juin, je n'avais pas été convoquée. Chrystal si.
Son entretien ne dura pas très longtemps. Un quart d'heure, pas plus. Il se déroula en présence de la DRH et de sa chef de projet, Sophie H. On lui expliqua, me relata Chrystal, des trémolos d'indignation dans la voix, qu'on était très content de son travail et que, par conséquent, sa période d'essai allait être renouvelée. D'abord, Chrystal, étourdie comme un boxeur à qui son adversaire a envoyé un coup avant la sonnerie, ne sut quoi répondre. Enfin, reprenant ses esprits, elle s'était étonnée. Puisque son travail donnait satisfaction au bout de quatre mois pourquoi sa période d'essai n'était-elle pas validée ? La DRH tiqua, visiblement déçue par la réaction de Chrystal ; il fallait qu'elle voie cette reconduction non comme une sanction mais comme un encouragement... Chrystal ne put retenir un ricanement. De plus, avait-elle ajouté, elle comptait vraiment sur cette augmentation octroyée lors du passage en CDI... Les visages en face d'elle étaient demeurés de marbre, une considération aussi bassement matérielle ne méritait d'être traitée que par le mépris. Puis la DRH avait sorti un document. Chrystal devait y apposer sa signature pour confirmer qu'elle acceptait le renouvellement de sa période d'essai pour quatre nouveaux – longs – mois. J'ai signé, qu'est-ce que je pouvais faire d'autre ? déclara Chrystal en haussant les épaules, c'était ça ou me retrouver sans boulot demain matin ! Le pire, c'est qu'ils ont le droit de faire ça. Ils en ont parfaitement le droit ! Qui nous défendra ? Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais il n'y a même pas un délégué du personnel dans cette boîte. On se retrouve toujours seul face à eux. » (p. 43-44)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Travaille bien à l'école ! C'est ton avenir qui se joue ! Tu auras un bon métier ! Antienne connue des parents anxieux, prêts à tous les sacrifices afin que leur progéniture connaisse un meilleur sort qu'eux-mêmes. Alors, certains de ces enfants sous pression triment, négligent leurs jeunesse, se hissent jusqu'au doctorat. S'ajoutent les blablas officiels de pompeux ministres pleurant à chaudes larmes que le principal problème, ce sont les élèves qui sortent sans aucun diplôme ni qualification de l'école de la république. Et qui se verraient bien la privatiser, comme le reste, parce qu'une fois gérée comme une entreprise, ça ira mieux. La France d'ailleurs, devrait être gérée comme une start-up, ce serait tellement plus efficace. Vous savez, ces jeunes boîtes qui font faillite dans les deux ans neuf fois sur dix... Bon, ici, ce n'est pas le problème. Les jeunes femmes ont tout bien fait : Chrystal a soutenu brillamment sa thèse elle est docteur en neurosciences, spécialisée dans la maladie d'Alzheimer, trois ans de post-doc dans un laboratoire public avant que les crédits ne soient réduits par les politiciens cités ci-dessus, et qu'elle ne se retrouve au chômage à 28 ans. Tout comme Cendrine O., un doctorat de biologie en poche, experte dans le ribosome du zebrafish (non, moi non plus, je ne sais pas ce que c'est...), absence de crédits pour la conserver dans le labo de l'université. Erwan, un peu moins top, ne possède qu'un master en diabétologie, mais pas d'emploi non plus.

Alors ils ont écouté le conseil avisé du chef de l'État et ils ont traversé la rue, prêts à bosser comme des dingues pour décrocher les jobs à pourvoir chez Medecines, le leader mondial dans le renseignements et le conseil auprès des clients et des professionnels de santé. Entretiens, avec la DRH, le CEO. Aujourd'hui, les gens ne sont plus que des sigles, ils sont réduits à leurs fonctions qui est, avant-tout, d'être rentables. On leur ment sur les salaires, sur les horaires de travail, tant pis, ils signent et sont embauchés tous les trois. À leur plus grande joie. Sauf Erwan qui sent que rien ne se passera comme annoncé. Entrer sur la marché du travail, c'est être enfin reconnu comme quelqu'un qui a de la valeur, qui vaut quelque chose. Et puis c'est une expérience, un ligne de plus au CV, important puisque sans expérience on ne décroche aucun CDD ou CDI.

Chrystal et Cendrine n'ont plus de père depuis l'adolescence, des histoires difficiles, une montagne de travail ensuite pour parvenir à terminer leurs études. Un sale chagrin d'amour pour Chrystal, un abandon mal vécu pour Cendrine, ces deux-là avaient tout pour se soutenir, devenir collègues et amies, s'entraider autant que possible. Mais ce n'était pas la porte du paradis de l'intégration dans le monde du travail qu'elles avaient franchie, c'était celle de l'enfer des humiliations pluri-quotidiennes, de l'infantilisation, du mensonge, de la surveillance (espionnage), du harcèlement. Elles étaient entrées dans la machine à broyer libérale. Foin de leurs études, de leurs capacités intellectuelles, de leur savoir, de leurs intelligences, il fallait du rendement, des rapports à la virgule prêt, pas de pauses pipi, pas de maladies, pas de vie... Le code du travail, vous savez, avant tout, c'est un frein à l'emploi, supprimons-le, il faut faire confiance aux employeurs, les salariés vont être chouchoutés comme jamais...

Le roman, glaçant, se présente sous la forme de témoignages des principaux protagonistes. Un personnage, journaliste ou romancier, peu importe, recueille les différentes versions d'un drame dont on ne sait rien avant la toute fin, même s'il n'est pas trop difficile de deviner de quoi il s'agit. On en attend la révélation tout du long, anxieusement tout de même, on espère pour Chrystal à qui on s'attache... On se laisse entraîner au cœur de l'horreur journalière de ces deux jeunes femmes – Erwan a eu la bonne idée de ne pas rester. Le PDG pressuré par ses clients, les petits-chefs par le patron, les employées par les petits chefs. Les mensonges, la compétition, l'injustice, les menaces à l'emploi, les mesquineries stupides, les vexations, rien ne leur sera épargné. Absolument rien.

Medecines, c'est un univers orwellien, le mensonge y est vérité, l'acharnement tatillon y est encouragement. Un monde impersonnel, dépersonnalisant, un gâchis de compétences chèrement acquises, la négation de l'individu, son anéantissement dans un système prédateur qui ne sait que prendre et jamais donner. Élisa Vix décrit l'envers du décor clinquant des entreprises, remet en question le sacro-saint travail, la valeur-travail, des auto-proclamés progressistes. Elle le gibier raconte une déshumanisation, une vie passée au rouleau-compresseur. Le récit démonte un par un les mécanismes d'une tragédie, explore les interactions entre les acteurs, le lent travail de sape de l'estime de soi, la dégradation générale de la personne soumise à cet environnement pernicieux.

140 pages de noirceur absolue, c'est court, mais amplement suffisant pour traiter magistralement le sujet. On sort de ce texte le souffle coupé, abasourdi, groggy, en colère. Metropolis, le fantastique film d'anticipation sur l'exploitation des masses de Fritz Lang, se passe au vingt-et-unième siècle, Elle le gibier aussi, on ne peut que constater les qualités de visionnaire du cinéaste. On peut aussi compter les suicides au travail, les dépressions, les accidents mortels, les cas de burn out, les vies sacrifiées... Et se dire, un brin ironique, ou carrément cynique, que tout ira mieux lorsqu'on arrivera au plein emploi...

Chrystal, Cendrine, Karim et les autres témoignent tour à tour, culpabilisent, refont l'histoire qui ne peut pas être refaite, avec des si et des je savais pas, des j'avais pas vu. Ne manquent que les actionnaires, on ne les voit jamais, ils engraissent à l'ombre, pas troublés pour un sou, les pieds au sec du sang des employés poussés à bout. La simplicité de la narration, son dénuement et la qualité de l'écriture sont exceptionnels, rien n'est superflu, tout touche juste et fort. Un livre à rapprocher du remarquable Jusqu'à la bête de Timothée Demeillers (Asphalte Éditions – 2017).

Un roman noir social cru, âpre, puissant, sur le monde de l'entreprise et ses mécanismes totalitaires. Quand l'être humain est une machine comme les autres...


Notice bio

Née en 1967, Élisa Vix a notamment publié La Nuit de l’accident (2012, prix Anguille sous roche 2012), Ubac (2016) et Assassins d'avant (2017). Elle est également l'auteure d'une série policière pleine d'humour mettant en scène un lieutenant de police nommé Thierry Sauvage. Dans cette série ont paru au Rouergue : Rosa mortalis (2013) et Le Massacre des faux-bourdons (2015, prix Plume d'encre et de sang 2015).


La musique du livre

Les Rita Mitsouko – Les Histoires d'Amour

Jacques Brel - Dans le Port d'Amsterdam


ELLE LE GIBIER – Élisa Vix – Éditions Le Rouergue – collection Le Rouergue Noir – 141 p. avril 2019

photo : Pixabay

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