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Chronique Livre :
EMBRASEMENTS de Kamila Shamsie

Chronique Livre : EMBRASEMENTS de Kamila Shamsie sur Quatre Sans Quatre

Kamila Shamsie est née à Karachi et vit à Londres. Elle a déjà écrit six romans, elle collabore au Guardian et à la BBC. Elle a reçu le Women’s Prize for Fiction pour Embrasements.


«  Tu es au courant ? Lone Wolf nouveau ministre de l’intérieur.
Elle dut réagir à haute voix car sa voisine de table lui demanda : « Tout va bien ? » , mais elle était déjà en train de cliquer sur un signer de son navigateur, un site d’information qui sous un bandeau BREAKING NEWS annonçait un remaniement ministériel, avec notamment la nomination d’un nouveau ministre de l’Intérieur. Et effectivement, c’était bien lui – l’homme auquel elle avait cru qu'Eamonn ressemblait, avant de passer assez de matinées avec ce dernier pour découvrir les particularités de son visage et de sa gestuelle. L’article décrivait le ministre tout récemment nommé comme un homme « d’origine musulmane », ce que la presse précisait toujours à son propos, comme s’il avait hardiment rompu avec son identité de musulman. Inévitablement la phrase se poursuivait par la mention « ferme sur la sécurité ».
Elle eut la nausée avant même de savoir pourquoi. Son téléphone bourdonna, elle y lut une série de messages.
Ça va empirer.
Il va devoir prouver qu’il est avec eux, pas avec nous pas vrai ? Comme si ce n’était déjà pas le cas.
Je hais ce pays.
Ne m’appelle pas je vais dire des choses que je ne devrais pas.
Cessez d’espionner nos messages bande de connards et allez arrêter des banquiers.
- Salut Greta Garbo ! C’est quoi cette mine sérieuse ?
Il s’assit en face d’elle, un bras posé sur le dossier de la chaise. Quel contraste avec l’attitude crispée de son père. Elle rabattit l’écran de son ordinateur portable et retourna son téléphone.
- Tu es en retard, dit-elle.
- Importantes nouvelles familiales.
Il se pencha en avant, souriant, comme un fils fier de son père. La table était si petite que ses genoux heurtèrent ceux d’Isma.
- Mon père vient d’être nommé ministre de l’Intérieur. Karamat Lone. Tu vois qui c’est j’imagine ?
Elle fit oui de la tête et avala une gorgée de café, histoire de faire quelque chose.
- Tu dois faire partie des quelques personnes qui, en voyant mon visage et en entendant mon nom, ne font pas le rapprochement.
- C’est un nom répandu au Pakistan.
Une fuite plutôt qu’un mensonge, se dit-elle.
- Je sais. En tous cas, je suis content de pouvoir enfin te le dire. Cela explique aussi pourquoi je ne pouvais pas répondre à ta question sur la durée de mon séjour. Je déteste toutes les saletés qu’ils déversent à son sujet chaque fois qu’il fait la une, et cette fois ça va être pire. Je suis venu pour éviter ça. Il sait comment gérer ça, moi pas. Donc si tu vois que je suis obsédé par ce qui se raconte en ligne, confisque-moi mon téléphone, d’accord ?
Pour donner du poids à ce dernier point, il tapota les doigts d’Isma.
Toutes les saletés. Il voulait dire la photo de Karamat Lone pénétrant dans une mosquée qui avait fait parler d’elle à cause de son « prêcheur de haine ». LONE WOLK’S PACK REVEALED avait titré un tabloïd qui s’était procuré la photo, à la fin de son premier mandat de député. La réaction du Lone Wolf avait consisté à souligner que la photo datait de plusieurs années, qu’il ne s’était rendu dans cette mosquée que pour les prières funéraires de son oncle, et qu’à, part à cette occasion, il n’entrait jamais dans un lieu de ségrégation sexuelle. Par la suite, il fit publier une photo de lui et de sa femme, main dans la main, entrant dans une église. Ses électeurs, majoritairement musulmans, l’avaient lâché lors des élections qui s’étaient tenues quelques semaines plus tard mais il avait rapidement fait son retour au Parlement, à l’occasion d’une élection partielle dans une circonscription à majorité blanche acquise à son parti. Les tabloïds qui l’avaient attaqué, le qualifiant cette fois de LONE CRUSADER, en firent le champion de la lutte contre l’obscurantisme des musulmans britanniques. » (p. 47-48-49-50)


Au Royaume-Uni, le ministre de l’Intérieur, nouvellement nommé, est d’origine pakistanaise, marié à une Britannique, qui ne fait aucun mystère de son rejet du communautarisme et de son athéisme. Ce sont d’ailleurs ses prises de position absolument fermes au sujet des religions et en particulier de l’Islam qui lui a permis de gravir tous les échelons politiques du parti conservateur et l’a propulsé à cette place enviée autant que redoutée au gouvernement britannique. On murmure de plus en plus audiblement qu’il serait bien le prochain Premier Ministre tant sa popularité est grande. La « Tolérance zéro » est son seul credo, en tous cas celui qu’il affiche et qui lui fait gagner le cœur des Britanniques. Dans le secret de son cœur, les choses sont peut-être moins nettes, moins tranchées et plus nuancées mais ces atermoiements intimes ne sont pas de ceux qui permettent de prendre les décisions vigoureuses nécessaires et saluées par la population toujours plus hostile à l’Islam. Aucune pitié, qui serait interprétée comme pure faiblesse et complicité indécente, envers les djihadistes, par exemple, même repentant. Karamat Lone (surnommé Lone Wolf) a fondé toute sa carrière sur une fermeté exemplaire, d’autant plus exigeant qu’il est d’origine étrangère, qu’il lui faut toujours montrer qu’il n’est pas islamiste, qu’il se démarque radicalement de tous ceux qui prêchent la haine et la désunion nationale. Il prône une politique extrêmement ferme et intransigeante et en particulier avec les binationaux qu’il propose de déchoir de leur nationalité s’ils ont commis des actes assimilés à une trahison, comme, par exemple, s’engager dans le djihad.

Karamat Lone est acclamé par les uns et détesté par les autres, en particulier certains membres de la communauté musulmane qui se sentent trahis, humiliés et déconsidérés par lui, peut-être même mis en danger par ses propos. Nomination traquenard, donc, et ministère à exercer avec habileté et beaucoup de lucidité politique.

Sa femme est une artiste très connue et qui a su se bâtir une carrière indépendante et ils ont deux enfants, une fille et un garçon au caractère très différent. Autant la fille est indépendante et volontaire, autant le garçon, Eamonn (version irlandaise d’Ayman), vit une vie de loisir et de luxe, complètement pris en charge par ses parents. Il se balade dans l’existence, sans autre but que de se faire plaisir, sans autre ambition que de jouir de ce que le hasard a bien voulu lui accorder.

Il rencontre par hasard, aux États-Unis, Isma, jeune Britannique d’origine pakistanaise qui y étudie. Elle aussi est d’origine pakistanaise, mais, en ce qui la concerne, la vie n’a pas été aussi agréable que pour Eamonn. Privée très jeune de ses parents, elle a dû s’occuper de son frère et de sa sœur, des jumeaux, et travailler pour subvenir à leurs besoins, renonçant ainsi temporairement à faire ses études. Le père d’Isma n’a guère été plus qu’un mauvais souvenir pour elle, et presque rien pour les jumeaux qui ne l’ont jamais connu, puisqu’il a choisi de partir faire le djihad. Et c’est précisément le père d’Eamonn, Karamat, qui, à l’époque, a tout fait pour qu’il ne puisse revenir en Grande-Bretagne. Il a donc été emprisonné et torturé aux mains des Américains dans la prison de Bagram (le film de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty est explicite à ce sujet) en Afghanistan.

Isma connaît la vérité mais pas Eamonn, préféré de son père, choyé, chéri, à la fois candide et sympathique, beau et charmant, avec la décontraction et l’humour que confèrent l’absence totale de soucis et de responsabilités. Pour Isma, la vie n’a été que fardeaux et difficultés, et cette rencontre est déstabilisante car elle hait Karamat sans pouvoir haïr son fils. Il lui serait même facile d’en tomber amoureuse.

Son frère, Parvaiz, et sa sœur, Aneeka, les jumeaux, sont maintenant adultes et vivent ensemble, avec leur tante, complices et soudés. Parvaiz veut être ingénieur du son, il passe le plus clair de son temps avec un casque sur les oreilles à enregistrer la vie autour de lui, la voix de sa sœur qui l’appelle pour manger, les bruits de la ville, ceux des voisins ; il collectionne les sons comme autant d’instantanés constituants une sorte d’autobiographie auditive. Aneeka étudie et porte un voile sur ses cheveux, c’est une très belle jeune femme plutôt réservée et solitaire. Sans mère ni père, ils se sont construits autour de leur tante et de leur sœur aînée, un peu à part dans leur gémellité, seuls sans solitude pourtant.

La tragédie n’arrive jamais sans prévenir, elle a posé ses jalons depuis longtemps. Pour qui sait ouvrir les yeux sur ses signes, l’avenir réserve peu de surprises.

Bien sûr, Parvaiz va découvrir ce qui est arrivé à son père, des recruteurs pour le djihad vont se charger de faire de sa peine et de sa haine un instrument de mort. Parvaiz avance, comme un aveugle, désireux de venger son père, convaincu désormais qu’il n’était pas le salaud qu’on lui a décrit. Non, il n’avait pas quitté sa mère pour ne pas assumer ses gosses, il était prisonnier, torturé, mort glorieusement pour défendre ses convictions, et on le lui a caché, comme si c’était une honte.
Parvaiz se sent le devoir filial de prendre le même chemin que son père, c’est même la seule voie possible pour lui, à la fois par piété et pour donner un sens à ce qu’il voit comme un sacrifice paternel.

Les recruteurs entretiennent cette flamme, Parvaiz est si facile à convaincre, à impressionner, lui qui a vécu en dehors de la vraie vie, protégé par ses sœurs, filtrant la rumeur du monde à travers son casque et son micro. Il devient à la fois le fils d’un héros et un possible héros lui-même, échappant ainsi au néant d’une existence morne et sans envergure.

Leur emprise sur Parvaiz est tellement forte qu’il désire plus que tout participer au djihad le plus vite possible et qu’il brûle les étapes. Personne ne remarque rien, la duplicité lui venant aussi vite que le besoin de se sacrifier. Aneeka met ses humeurs et ses silences sur le compte d’un amour contrarié, elle a confiance en la solidité de leur lien. Peut-être n’a-t-elle rien voulu savoir, peut-être qu’elle ne se sentait pas capable de supporter une séparation ? Parvaiz disparu, il ne lui reste plus rien.

Elle se tourne vers Isma qui dénonce son frère aux autorités. Dès lors, Aneeka est seule. Elle doit sauver Parvaiz, d’autant que le jeune homme comprend vite dans quel piège il est tombé et qu’il veut rentrer chez lui. Tous les moyens seront bons. Mais on ne quitte pas le djihad si facilement. Parvaiz est une proie de choix et nul retour en arrière n’est possible.

Aneeka rencontre Eamonn et se rend compte qu’il peut l’aider en demandant à son père d’exfiltrer Parvaiz pour qu’il revienne sur le territoire britannique avant de tuer ou d’être tué. Leur liaison, passionnée et secrète, extrêmement intense, s’affermit au cours des mois. Eamonn est totalement subjugué par Aneeka, il accepte tout d’elle, veut l’épouser, se sent prêt à braver tous les obstacles, même lorsqu’elle finit par lui parler de son frère et qu’il accepte de plaider sa cause.

Tout d’un coup, il devient, pour son père, tout ce contre quoi Karamat lutte, tout ce qu’il condamne et réprouve. Pris entre son amour pour son fils et son ethos politique, à quelle loi doit-il se ranger ?

Un très beau roman qui passe du point de vue d’un personnage à l’autre, donnant ainsi à comprendre avec finesse et en profondeur le point de vue de chacun, les raisons de chacun, la logique qui explique leurs décisions jusqu’à l’explosion finale, irrémédiable, insupportable, inéluctable, et pourtant seule possible. Jusqu’au bout les personnages sont pris en étau entre l’intime et l’extime, les sentiments personnels et la loi de la société, le bien égoïste et le bien commun, rien ne vient dire qui a raison ou tort, chacun croit agir ainsi qu’il le doit ; la mort sanctionne aussi bien celui qui a raison que celui qui s’est trompé ou à qui on a menti.

Tout est jeu de dupes : la nomination de Karamat Lone à l’Intérieur est destiné à faire taire les Musulmans, Isma sait qui est Eamonn et elle lui cache son ressentiment envers son père, personne n’a dit – par peur et honte – la vérité à Parvaiz sur son père, alimentant ainsi sa soif de vengeance et de reconnaissance et en faisant une proie toute désignée aux islamistes recruteurs du djihad, Aneeka se sert d'Eamonn pour aider son père, se perdant en chemin dans l’amour véritable qu’il lui inspire, Karamat doit choisir entre son fils et sa fonction ministérielle alors qu’il est utilisé politiquement par le parti qui l’a désigné à l’Intérieur, Eamonn va mesurer le poids tragique de cette nonchalance qu’on lui a offerte depuis toujours, comme une prison de satisfactions superficielles et matérielles qui l’empêchent de devenir un homme.

Très actuel, en résonance avec notre époque, grâce ses personnages très révélateurs des contradictions et paradoxes d’aujourd’hui, Embrasements ne donne pas de leçon mais plutôt une occasion de réfléchir et de penser la complexité du monde.


EMBRASEMENTS - Kamila Shamsie - Éditions Actes Sud - 320 p. septembre 2019
Traduit de l’anglais (Pakistan) par Éric Auzoux

photo : prison de Bagram en Afghanistan - Wikipédia

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