Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret

Chronique Livre : EN MOI LE VENIN de Philippe Hauret sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Suite à un évènement tragique, l’ex lieutenant de police Franck Mattis se voit contraint de retourner sur les terres de son enfance.

Il y retrouve d’anciens camarades de lycée. À commencer par l’envoûtante Esther, devenue chargée de communication pour le compte d’un candidat à la mairie sans scrupules. Mais aussi Valéry, le boss redoutable d’une boîte de nuit dans laquelle de jeunes femmes sont contraintes à la prostitution.

Il y a aussi Ben, le passionné d’informatique qui végète dans son appartement en compagnie d’une étrange créature. Cécile, la secrétaire soumise aux jeux pervers de son employeur, Warren, l’amant stupide et incontrôlable, ou encore Moe, l’homme de main impitoyable qui ne rêve que de se retirer au calme avec ses chiens.

Franck Mattis se voit plongé au cœur d’un monde qu’il ne connaît que trop bien, celui de la nuit, de la violence, du mensonge et de la désespérance. Une fois encore, il lui faudra lutter contre ses propres démons, et qui sait, peut-être enfin trouver la paix…


L'extrait

« La tête rentrée dans les épaules, les mains calées au fond des poches, je remontai la rue, pareil à un type qui aurait quelque chose à se reprocher.
Boire. Vite.
C'était un bar de traîne-misère, idéal pour moi. Ici, je me sentais en famille. Il suffisait de se poser au comptoir, d'avaler des bières tout en profitant de ce petit théâtre d'improvisation, assez pathétique, à vrai dire. Mais vu que je nourrissais un faible pour tout ce qui touche au désastre, je m'y rendais dès que mes finances me le permettaient.
Comme à chaque fois, les vieux racontaient leur vie. En général, une suite de galères, d'emmerdements divers et variés, un chaos interminable entrecoupé par quelques rares soubresauts joyeux : une naissance, une fête mémorable, une baise chanceuse, un ticket gagnant, rien de plus. Les jeunes, eux, entretenaient encore quelque espoir en l'avenir et s'y projetaient à coups de bagnoles joliment carrossées, de filles à tomber du plafond et de comptes en banque grassement garnis. Ils oubliaient juste comment ils comptaient s'y prendre pour réaliser tous ces rêves un brin formatés. Car en attendant, la plupart d'entre eux avaient quitté l'école trop tôt, s'imaginant que la vie active leur fournirait cette liberté de mouvement trop convoitée. Mais ils avaient vite déchanté. Sans qualification et sans expérience, ils ne récoltaient que des boulots ingrats – quand ils en trouvaient un – employé de supérette, manutentionnaire, chauffeur livreur ; agent d'accueil pour les plus chanceux. Les bars devenaient alors leur unique refuge, un petit coin peinard où ils pouvaient décompresser et rêver à une vie meilleure tout en soignant leur découvert...
Ici, personne ne se doutait que j'étais flic, ça aurait pu les heurter ou les intimider de me savoir du côté du manche. Du coup, quand la question de mon travail se posait, je répondais par une pirouette en m'inventant un oncle d'Amérique qui subvenait à mes besoins ; et la discussion s'arrêtait là. D'ailleurs, je ne m'éloignais pas trop de la vérité : suite à la fausse couche de Carole et la rupture qui s'était ensuivie, je m'étais mis en dispo' de la police et vivait sur mes maigres économies depuis bientôt un an. » (p. 17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Franck Mattis a un gros problème d'identité. Pas qu'il ait perdu ses papiers, ce genre d'avanie se répare aisément : il a perdu tous ses repères. Ce qui est autrement plus coton à remplacer. Il n'est plus flic, sa disponibilité se prolonge et il est loin d'être sûr d'y mettre un terme, il n'est plus un mari, le divorce est prononcé, plus vraiment un père, et il n'est plus un fils car, justement, au début de ce roman sa mère vient de décéder. Événement tragique qui le contraint à un retour aux sources dans sa ville natale et à rencontrer ses ex-copains de lycée, ayant beaucoup changé, et ex-petites amies abandonnées des années auparavant, plus vraiment les mêmes non plus. Rien de bien solide pour se rebâtir une image de gagnant, voire une image tout court.

Retour à la case départ donc pour Mattis qui habite de nouveau dans la maison de son enfance, décorée de nostalgie et de solitude. La sale impression que tout ce qu'il a fait depuis qu'il a quitté celle-ci s'est effacé, un immense échec qu'il abreuve à la hauteur de ses espérances déçues. Il boit donc, beaucoup, pour essayer d'y voir plus clair, ce qui n'est jamais une très bonne idée, et il sort respirer l'air bien connu du patelin. Au hasard de ses déambulations et des bistrots, il croise Esther, un ancien amour qu'il a la sensation de ne jamais avoir oublié, qui lui apparaît comme un morceau de bois flottant aux abords de son naufrage, ou Ben, son ex-meilleur pote, geek de compétition, avec qui il se biture comme avant...

La ville est en effervescence, les élections municipales approchent et le voilà embarqué comme garde du corps d'un des candidats, Maxence, plus que louche, patron d'Esther, sa conseillère en communication. Un candidat qui promet de la poigne, aux discours se décalant vers la droite extrême si le besoin s'en fait sentir pour séduire un donateur. Justement, le mécène principal du prétendant à la mairie est également une ancienne connaissance, Valéry, patron d'un bar de nuit au rez-de-chaussée, bordel au premier étage, garni de filles emprisonnées, importées de l'est, le Goodfellas. Franck, embringué dans la campagne, ses sent de plus en plus mal à l'aise face aux mensonges éhontés de son patron et à ses déclarations fascisantes qui heurtent ses convictions... Et encore, il n'est pas au courant de ce que Maxence, le prétendant à la mairie, fait subir à sa sécrétaire, Cécile, une de ses anciennes amies également.

Valéry a bien du souci avec l'une de ses filles, Chana, qui ne montre que peu d'entrain à satisfaire les clients. Il hésite entre un tabassage en règle - du classique - ou la revente pure et simple à une maison d'abattage espagnole. Pour les coups, il a Moe, son fidèle homme de main taiseux qui n'aspire qu'à se retirer à la campagne avec ses clébards. Pas encore décidé, il offre une dernière chance de se reprendre à la belle Ukrainienne. Pas sa meilleure idée... Pas plus que celle de prendre sous son aile Warren, son amant gigolo, gamin des cités lui pompant, entre autre chose, son fric, et profite de ses nombreuses absences en soirée pour s'en mettre plein le pif et multiplier les rencontres.

On comprendra que Mattis, dans tout ce remue-ménage des nuits à la marge et des journées de campagne électorale ne va pas réellement trouver de quoi se bâtir une nouvelle vie ni retrouver le moral. L'ex-flic va sauter sur tout ce qui bouge pouvant lui donner une raison de vivre, de se sentir utile, aimer encore, être aimé, retrouver ses illusions de sauveur du monde. Philippe Hauret raconte très bien cet homme à la dérive, s'agitant en tous sens afin de poser ne serait-ce qu'un demi-pied sur la terre ferme et faire enfin le point. Il l'immerge dans les magouilles politico-mafieuses, le noie dans les incertitudes, lui qui ne sait déjà plus grand-chose de qui il est. Came, trafic d'influence, prostitution, manipulation, Mattis se croit à la hauteur, voilà un moment qu'il est déjà tombé. Son policier fétiche, déjà à la ramasse dans ses aventures précédentes, n'a plus aucun contrôle sur son existence et se laisse balloter au gré des désirs des autres, quitte à s'engager dans n'importe quel baroud d'honneur pour y trouver sa rédemption. Tout ce qu'il entreprend semble se corrompre par ce venin qu'il estime couler dans ses veines, reste à savoir s'il existe un moyen de s'en débarrasser...

Un très beau personnage de paumé que ce Franck Mattis, revenu sur les lieux de son enfance et de son adolescence, à la poursuite d'une ombre qu'il n'est plus et d'ex-ami.e.s ayant beaucoup changé, précipité dans de sombres affaires auxquelles il n'a plus forcément les moyens de faire face. Ce fut son terrain, mais ce ne l'est plus, voilà la grande affaire de cet excellent polar, rythmé, âpre, au suspense prenant et au dénouement saisissant, tout pour plaire. Un anti-héros pathétique se raccrochant aux dernières branches pour survivre, celles de l'amour et de l'amitié.

Un polar hyper noir ne laissant que peu de place à l'espoir ou la rédemption à son anti-héros, un ex-flic à la dérive, un modèle du genre !


Notice bio

Né en 1963 à Chamalières, Philippe Hauret passe son enfance sur la Côte d’Azur, entre Nice et Saint-Tropez. Après le divorce de ses parents et d’incessants déménagements, il échoue en banlieue sud parisienne. Sa scolarité est chaotique, seuls le français et la littérature le passionnent. En autodidacte convaincu, il quitte l’école et vit de petits boulots, traîne la nuit dans les bars, et soigne ses lendemains de cuite en écrivant de la poésie et des bouts de romans. Il voyage ensuite en Europe, avant de trouver sa voie en entrant à l’université. Après avoir longtemps occupé la place de factotum, il est maintenant bibliothécaire. Quand il n’écrit pas, Philippe Hauret se replonge dans ses auteurs favoris, Fante, Carver, Bukowski, joue de la guitare, regarde des films ou des séries, noirs, de préférence. Et quand il écrit, il publie chez Jigal Polar, Je vis, je meurs (2016) , Que Dieu me pardonne (2017), ou encore Je suis un guépard (2018).


La musique du livre

Outre la sélection ci-dessous, sont évoqués : Jacques Brel, Janis Joplin, Jim Morrison, John Lennon, Mick Jagger, Bono, Afrojack, Gaëtan Roussel, Françoise Hardy, Gilbert Bécaud, Michel Sardou, Julien Doré, Luis Fonsi – Despacito, Cat Power...

Barbara – Göttingen

Jain - Makeba

The Kinks - You Really Got Me

Bronski Beat - Smalltown Boy

Jean Gabin – La Belle Equipe (1936) - Quand On Se Promène Au Bord de l'Eau

Bob Dylan - Girl from the North Country


EN MOI LE VENIN – Philippe Hauret - Éditions Jigal Polar – 227 p. septembre 2019

photo : Wikipédia

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