Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ENTRE FAUVES de Colin Niel

Chronique Livre : ENTRE FAUVES de Colin Niel sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis un an et demi, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est chaque jour plus convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal.

L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ? Alors, lorsqu’il tombe sur un cliché montrant une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux : Leg Holas. Et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique.

Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie...


L’extrait

« Il faisait vraiment jour lorsqu’enfin on a émergé d’entre les chênes, sept cent mètres plus bas. La voiture de service était garée dans la boue, avec son logo du parc national à moitié décollé. Antoine s’est réfugié à l’intérieur, a mis le chauffage à fond. On ne s’était pratiquement pas dit un mot depuis là-haut.
- En parlant de chasseurs, il a repris pour continuer notre discussion, tu as vu cette histoire ? Ces patrons de supermarché qui ont été obligés de démissionner pour avoir chassé un crocodile en Afrique ?
- Ouais. Enfin à ce que j’en sais il n’y avait pas qu’un crocodile.
J’ai dit ça l’air de rien, comme si moi aussi j’avais lu cette info dans le journal. Il a mis le contact, s’est engagé sur la piste.
- O.K., ces gars-là sont des abrutis, je ne vois le plaisir qu’il y a à dépenser autant de fric pour aller tuer un éléphant ou une girafe, et il faut être bien couillon pour aller publier ses photos de chasse sur Internet. Mais le truc a pris des proportions délirantes, les gens ont trouvé leur adresse, ils se sont fait menacer de mort, leur groupe les a lâchés...
J’ai reniflé, et dit :
- Et alors ? Au moins comme ça, peut-être qu’ils ne recommenceront pas.
Un silence a suivi ma réponse. Signe que, définitivement, Antoine et moi on ne voyait pas les choses de la même manière. On a roulé en silence le long du gave glacé, franchit un à un les verrous glaciaires qui isolaient la haute vallée. Pour atteindre la plaine de Bedous, avec ses collines d’ophite et ses prairies, où paissaient quelques vaches avant de pouvoir monter vers les estives. Antoine s’est garé devant nos bureaux, on a déchargé le matériel sous le plafond des nuages, Antoine a foncé chez lui pour voir ses deux gamines. Et moi j’ai filé à l’intérieur pour me coller devant mon ordi. J’ai saisi le compte rendu de notre sortie : nada, comme avait dit Antoine.
Toujours aucune nouvelle de Cannellito.
J’avais un e-mail qui m’attendait dans ma boîte et qui ne m’inspirait pas beaucoup. Je l’ai ouvert, pour apprendre que le chef de secteur, mon supérieur hiérarchique, voualit me voir pour reparler de cette histoire de pneu crevé. Demain si possible. Franchement, je ne comprenais pas pourquoi ils en faisaient autant pour un simple pneu. C’était en octobre dernier : j’étais passé un matin devant la voiture de chasseurs de sangliers en train de préparer leur carnage dans la cabane. Et comme je les soupçonnais d’aller encore faire leur battue dans le secteur où se baladait l’ours, je n’avais pas résisté. Sauf que je m’étais fait choper, avec ma tenue de garde du parc national, en plus. J’ai répondu, D’accord pour demain. Mais à bien y réfléchir, je n’étais pas trop inquiet de ce qu’il allait me dire : j’étais le plus ancien du secteur, et aussi le plus compétent. Ils avaient trop besoin de moi pour faire tourner la boutique. » (p. 22-23)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Quatre personnages en quête de sang, quatre êtres très différents, mais tout aussi déterminés : Charles, Martin, Apolline et Kondjima.

Charles est un lion, une impressionnante masse de muscles, agile, rapide, rusé, un prédateur magnifiquement adapté à son environnement extrême. Un fauve solitaire, chassé de son clan par de plus jeunes et plus fougueux que lui. Une crinière noire, des crocs en poignard, des pattes mortelles à chaque coup, Charles est un lion du désert de Namibie, au pelage couleur de sable, habitué à la sécheresse, capable d’escalader des falaises abruptes, de se dissimuler grâce au plus petit repli de terrain. À l’instar de tous les êtres vivants de ce désert, Charles a faim et a soif, la saison des pluies est loin, les mares sont à sec, le gibier se raréfie, ce qui le contraint à puiser dans une des dernières ressources disponibles : le bétail des Himbas, peuple qui partage cette terre aride avec lui.

Ce sera le troupeau de chèvres du père de Kondjima qui fera les frais de la fringale de Charles. N’en pouvant plus d’attendre la pluie et la première poussée de fourrage, l’éleveur est parti dans la montagne, en compagnie son fils, espérant y trouver de quoi nourrir ses bêtes. 94 chèvres, ou presque, massacrées en une nuit, le kraal (enclos), construit à la hâte par l’adolescent, détruit en quelques coups de pattes. Kondjima, plus courageux que son père, sort dans la nuit afin de tenter de sauver ce qui peut l’être. En vain. Il a pourtant vu l’agresseur et il l’a reconnu : une vache du village a déjà été victime du lion, aisé à reconnaître avec sa cicatrice sur les côtes, une corne d’oryx lui ayant jadis percé le flanc. Comme ses ancêtres avant lui, Kondjima, pour différentes raisons, va se mettre à rêver de tuer le lion.

Apolline fête tristement ses vingt ans : elle est en deuil. Sa mère est décédée un peu plus tôt d’une sale maladie. Choyée par son père, la jeune fille partage la même passion que ses parents pour la chasse. Particulièrement la chasse au gros gibier. Apolline abat ses proies à l’arc, et justement, son père, très aisé financièrement, lui-même collectionneur de trophées empaillés exposés dans sa vaste demeure, lui en a offert un, de très haute technologie pour son anniversaire. Ainsi qu’un billet pour aller tuer un lion en Namibie. Un lion spécial, indésirable, dévorant le bétail des bergers locaux qui s’en sont plaints aux autorités. Après quelques hésitations, celles-ci ont mis en vente un permis de chasse exceptionnel pour se débarrasser du prédateur.

Martin est garde du parc naturel de la vallée d’Aspe, un des plus anciens, le plus cultivé, connaissant tout de la faune et de la flore, des chemins et des forêts. Il est aussi farouchement opposé à la chasse, et très inquiet parce que Cannellito, le dernier ours, en partie, génétiquement pyrénéen est introuvable depuis des mois. Certes le printemps tarde à venir, l’animal peut être encore en hibernation, mais l’attente commence à devenir intolérable. Lorsqu’il ne court pas les bois et les falaises, Martin anime un groupe Facebook traquant les chasseurs de gros gibiers exhibant leurs trophées sur Internet. Avec ses « amis », ils harcèlent les imprudents exposant leurs massacres, organisent des campagnes afin de leur pourrir la vie. Une image, récemment mise en ligne, le rend fou de rage, un cliché anonyme quasiment impossible à remonter : une jeune fille blonde posant à côté du cadavre d’un lion mort...

Deux décors époustouflants voient évoluer ces personnages et leurs comparses : le parc naturel de la vallée d’Aspe sous la neige, et le désert de Namibie sous un soleil brûlant. Colin Niel est donc bien loin de la forêt amazonienne et des enquêtes du capitaine Anato, pourtant on sent qu’il maîtrise totalement ces deux univers, qu’il en connaît les pièges et les beautés, les atrocités qui s’y déroulent, comme les amours qui s’y cachent. Il bâtit des ponts entre ces éleveurs pyrénéens et ces berges himbas. Les premiers tentent par tous les moyens, parfois illégaux de se débarrasser de l’ours, les seconds font de même à l’encontre du lion. Partout, la faune et la flore doivent céder devant les exigences économiques des humains, triste constat obnubilant Martin. Mais cette furie la ramène alors à une sauvagerie proche de celle des chasseurs.

Entre fauves est une tragédie antique, un combat aux héros multiples emprisonnés dans des destins implacables. On pense à Joseph Kessel (Le Lion), à Hemingway (Le Vieil homme et la mer), le récit respire la violence, mais aussi l’amour, la vie, le drame. Ces quatre personnages vont danser une chorégraphie de mort au suspense insupportable et au dénouement stupéfiant. C’est peu dire que Colin Niel écrit bien, ils ne sont pas si nombreux les écrivains à pouvoir vous entraîner dans une telle saga, à savoir vous faire osciller entre sympathie et répulsion pour chacun des protagonistes. L’auteur ne prend pas partie, il expose tous les points de vue dans ce roman choral où chacun utilise le « je » afin de donner sa version. Outre sa très grande qualité littéraire, l’intrigue, tendue, âpre, impitoyable, passionne de bout en bout et réserve nombre de surprises et de trouvailles scénaristiques réjouissantes. Du très grand Colin Niel !

Il serait réducteur de réduire ce roman à une histoire de traque, de chasse, à un plaidoyer pour une prise de conscience écologique. Certes l’histoire est imprégnée de la responsabilité humaine dans l’extinction de masse, dans la crise climatique (jouant un grand rôle dans l’intrigue), mais il est question ici d’instincts, de nature profonde, il s’agit de raconter une suite de duels hallucinants, extraordinaires, entre humains et nature, humains et fauves, humains entre eux, de luttes intérieures aussi.

Entre fauves est une fresque grandiose sur le thème de la vie et de la mort, de la chasse et de l’écologie, entre l’Afrique et les Pyrénées, un magnifique roman noir au suspense époustouflant, aux personnages inoubliables !


Notice bio

Colin Niel est un écrivain français, ingénieur agronome, qui a travaillé en Guyane à la création du Parc amazonien durant plusieurs années. Il a écrit quatre romans ayant pour cadre la Guyane : Les Hamacs de Carton (2012, prix Ancres noires) et Ce qui Reste en Forêt (2013, prix des lecteurs de l'Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014), Obia (2015) et Sur le ciel effondré (2018).
Seules les bêtes (2017) a pour cadre le paysage rural des Causses, il a reçu le prix Landerneau Polar ainsi que le prix Polar en Séries. Sans oublier un très beau livre, une superbe idée cadeau, LA GUYANE DU CAPITAINE ANATO, en collaboration avec le photographe Karl Joseph (Éditions du Rouergue – octobre 2019)


La musique du livre

Gloria Lasso - La Chanson d’Orphée

Zizi Jeanmaire - Mon Truc en Plumes

Danyel Gérard - Petit Gonzales


ENTRE FAUVES - Colin Niel - Éditions du Rouergue - collection Le Rouergue Noir - 338 p. septembre 2020

photo : Alexas_Fotos pour Pixabay

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