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Chronique Livre :
Et ils oublieront la colère de Elsa Marpeau

Chronique Livre : Et ils oublieront la colère de Elsa Marpeau sur Quatre Sans Quatre

 photo : femmes tondues pendant l'épuration (Wikipédia)


L'extrait

« Marianne Marceau la connait bien, la punition qu'ils lui réservent. Elle les a déjà vu faire. Elle sait. Elle a vu tomber dans la poussière des boucles brunes et blondes, balayées sous leurs semelles, foulées au pied. Vu leurs mains saisir un visage, le relever vers les yeux de la foule venue participer au spectacle, en lui maintenant le menton en l'air, offrant au peuple son pauvre visage déplumé.

Elle s'y prépare depuis 1942. Dès février, son frère lui a fait lire Défense de la France, organe de la presse clandestine : « Vous serez tondues, femelles dites françaises, qui donnez votre corps à l'Allemand, tondues avec un écriteau dans le dos : « Vendues à l'ennemi. » Tondues vous aussi, petites sans honneur qui minaudez avec les occupants, tondues et cravachées. Et sur vos fronts, à toutes, au fer rouge, on imprimera une croix gammée. » On ne peut pas dire qu'ils n'avaient pas annoncé la couleur, et bien avant la Libération. C'était si simple, il leur suffisait d'une tondeuse ou d'une paire de ciseaux. De toute façon, les cimetières étaient pleins. Mieux valait une punition symbolique. Ça créait de l'animation, ressoudait la nation et ne prenait pas de place dans les fosses communes. »


Le pitch

Août 1944, L'Hermitage, près de Sens : Marianne Marceau court à perdre haleine, elle court pour ne pas subir la honte d'être tondue. La horde après elle ? Un groupe hétéroclite de vrais résistants, d'anciens collabos tourneurs de veste au bon moment, de femmes haineuses d'avoir tant subi, d'enfants emportés par l'hallali des adultes. Un allemand a réquisitionné une chambre de la ferme qu'elle occupe avec sa sœur Colette et son frère Paul, elle est soupçonnée de « collaboration horizontale »...

Août 2015, même lieu : Le capitaine de gendarmerie Garance Calderon est appelée sur une scène de crime. Un professeur d'histoire, Mehdi Azem, récemment acquéreur de la ferme où habitait Marianne a été abattu d'une balle en pleine poitrine la nuit précédente. L'ancienne terre des Marceau a été découpée en trois lots : un pour Colette et sa fille Rose qu'elle a eu avec un mari parti au STO et tué avant la fin de la guerre, un pour Christophe Marceau, petit-fils de Paul, grand chasseur et rebelle, marié à Isabelle, trois enfants et donc, le dernier, vendu à Azem.

Azem très curieux qui se passionne pour l'histoire des tondues à la Libération, qui questionne et cherche à entrer dans des secrets de famille où il n'est pas le bienvenu et les non-dits villageois enfouis sous des tonnes de poussière et de dissimulation. Enquêter sur son meurtre va amener Garance à suivre la course folle de Marianne, à s'insinuer dans le sac de nœuds de demi-vérités et de mensonges entiers qui vont lui être servis par tous les protagonistes.


L'avis de Quatre Sans Quatre

Une histoire de terre, d'amour, de feu, de paysans du fin fond d'une cambrousse au silence farouche. Ce récit qui se déroule hors du temps, entre un passé lointain et un futur proche raconte une sale habitude des humains qui, à force de dissimulations et d'aveuglements voulus, oublient et récidivent dans les errements. Le scénario, qui se lève comme le jour, à peine lueur tout d'abord, nimbée des brumes opaques des vérités tues et des hontes indicibles, va sans cesse passer de Marianne à Garance au point qu'elles vont parfois se confondre. Garance, comme Marianne, jouant le rôle de deux soleil, opposés, se levant, éclairant peu à peu, révélant ce qui est caché dans les ombres, même les reliefs les moins ragoûtants omis par les hagiographes d'une Libération triomphale.

Hors d'un manichéisme idiot et des personnages victimes des circonstances, loin de l'individu broyé par les événements, Elsa Marpeau décrit ici des destins qui utilisent l'Histoire, qui manipulent les faits et le tragique pour y intriquer impunément leurs turpitudes. Si la guerre a tragiquement noyé des millions d'êtres, elle a aussi permis à d'autres d'user et d'abuser du décor. Les archétypes sont là, les résistants de la première heure, les hésitants, les salauds, les collabos et puis il y a tous les autres, tous ceux qui n'ont pas laissé de traces dans le roman national et qui ne veulent surtout pas que quiconque déterre ce qu'ils ont réussi à passer sous le boisseau. Voilà où Garance pose ses bottes en caoutchouc, dans cette masse obscure qui fuit une lumière potentiellement fatale pour l'image, la réputation, le paraître...Les crimes tus hier ne cessent pour autant de hanter les lieux et les hommes.

Une écriture fluide, perméable, se prêtant merveilleusement aux divagations du capitaine Calderon insérant sans cesse ses propres traumatismes et souvenirs à l'affaire en cours. Chaque personnage est complexe, riche, traversé de contradictions, versatile et protéiforme comme une pièce de puzzle changeant de forme pour compliquer la tâche du joueur. Aucune simplification facile, pas de compromis, victimes et bourreaux, femmes et hommes sont intimement mêlés et responsables dans les tourbillons violents de l'Histoire, le général et le particulier inséparables dans le même tombeau.

La France n'a jamais su, ou voulu, solder les comptes de l'occupation. Il fallait ressouder la nation, oublier pour reconstruire, sanctifier les résistants - fussent-ils entrés dans la lutte un quart d'heure avant l'arrivée des alliés, après des années de dénonciation et de marché noir - pour enterrer les collabos sous des tombereaux d’héroïsme patriote. Des charrettes de fusillés pour l'exemple, des milliers de tondues, pour la parité et la patrie, et on pouvait aller de l'avant vers un avenir radieux de progrès et de solidarité. Pétain aux Enfers, De Gaulle au Pinacle, un tour de passe-passe et roule...sauf que, à ne pas avoir voulu ouvrir les dossiers gênants, la vérité officielle n'éclaire rien, le brouillard persiste et la vermine a pu ramper, longtemps confidentielle, avant de ressurgir, clamant une révision de l'Histoire, rallumant la haine de l'autre, la peur irraisonnée de l'anéantissement et le repli identitaire, d'autant plus fière qu'elle n'a jamais été exposée crûment à la lumière.

Entre hier et demain, c'est le scénario du présent que nous livre Elsa Marpeau, que révèle Garance avec ses robes à fleur et son obstination à chercher des détails enfouis, qu'elle débusque dans les buissons bourguignons, les âmes obtuses et fermées comme des coffres. Un polar décapant, beau et dur, posant de solides questions, un éclairage passionnant sur cette période dont il ne reste le plus souvent que les flonflons des bals, les sourires des jolies femmes et les fleurs jetées aux alliés libérateurs de la France pure et éternelle...


Notice bio

Elsa Marpeau est née en 1975, elle a grandi à Nantes, s'est installée à Paris et a vécu à Singapour. Après Les yeux des morts, prix Nouvel Obs – Biblio Obs du roman noir 2011, elle a publié dans la Série Noire Black Blocs et L'expatriée, prix Plume de Cristal 2013 au Festival International du film policier de Liège.


La musique du livre

Vu le sujet du roman, rien que de plus normal de retrouver Georges Brassens et sa chanson La Tondue avant même le début du prologue.

La capitaine Garance Calderon repeint sa petite maison en jaune et en chantant une chanson scoute apprise par son grand-père, En Traineau.

L'Internationale pour finir, les hommes aiment les chants porteurs d'espérance. Ils ressoudent le groupe, transcendent les phénomènes de foule même s'ils ne sont pas toujours entonnés à bon escient. Parole d'Eugène Pottier sur musique de Pierre Degeyter composée en 1888.

Et ils oublieront la colère – Elsa Marpeau – La Série Noire – 233 p. décembre 2014

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