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Chronique Livre :
ET PUIS APRÈS de Kasumiko Murakami

Chronique Livre : ET PUIS APRÈS de Kasumiko Murakami sur Quatre Sans Quatre

Photo : après le tsunami au Japon (Wikipédia)


L'auteur

Arrivée en France à vingt ans, Kasumiko Murakami est traductrice depuis 1974. De 1985 à 2005 elle dirige le bureau de Paris des magazines House et Figaro Japan. Depuis son retour dans son pays elle a publié deux livres.

L'auteur a décidé d'écrire sur cette tragédie et de monter un projet Ama Project pour récolter des fonds et venir en aide aux femmes sinistrées dont la vie était encore en ruines en 2013, deux ans après la tragédie. Elle s'en explique dans la postface du roman.


De quoi s'agit-il ?

11 mars 2011, un tremblement de terre suivi d'un tsunami, une terrible catastrophe s'abat sur le Japon, dans la région du Tôhoku, à environ 300 km au nord-est de Tokyo.
La tragédie humaine, évidemment, les morts, les disparus, toute une vie à reconstruire.
Yasuo est un pêcheur et il décide, pour sauver ses bateaux, de foncer au-delà du tsunami avec ses collègues.

Pendant qu'ils attendent l'accalmie, la côte est martyrisée. Comment le retour se fera-t-il ? Est-il possible de trouver sa place parmi les survivants et l'ombre des morts ?


Un extrait ? Mais bien sûr.

« C'est juste à cet instant que cela arriva. Il sentit sous ses pieds des tremblements sur le sable mouillé. Il n'y accorda que peu d'attention au début car les tremblements de terre au large des côtes de Sanriku étaient fréquents ces derniers temps. Cela allait sans doute cesser. Mais quelque chose était différent. Des poussées se suivaient avec force, les tremblements ne s'arrêtaient pas. Et cela se faisait de plus violent.
Les autres pêcheurs, penchés en avant pour réparer leurs filets au bord de l'eau, sentirent probablement quelque chose et se retournèrent vers Yasuo. Ils semblaient chercher conseil auprès du directeur syndical. Yasuo ressentit une terrible inquiétude, semblable à un épais liquide tiède coulant soudain dans sa gorge. L' instant d'après il se précipitait à toutes jambes vers l'endroit où se trouvait son bateau.
Les nuées de mouettes qui jusque-là volaient haut dans le ciel s'étaient approchées de la terre.
Vite ! Il faut aller vers la colline !
Il se souvenait de s'être retourné vers l'ingénieur hydrographe de la mairie et de lui avoir crié ces mots. Il ressentait l'étrangeté de la situation mais il eut la sensation d'avoir la conscience curieusement en éveil. Sur la plage silencieuse, seules les nuées d'oiseaux qui volaient bas faisaient entendre leurs cris.
Il restait peut-être trente à quarante minutes avant l'arrivée du tsunami. C'est ce que lui dit son intuition de pêcheur chevronné. Au large, la mer continuait à se retirer et le grondement des vagues était presque inaudible, il régnait un calme inquiétant. Ce fur juste après qu'il entendit l'alerte parvenant du haut de la pinède sur la colline.
« Un tsunami de six mètres de haut est annoncé, fuyez vers les hauteurs ! » » (pages 15-16)


Et ce qu'on peut en penser. Si on veut.

La grande histoire collective et l'histoire individuelle se télescopent cette après-midi du 11 mars 2016 quand, à 14h46, un tsunami ravage totalement la côte pacifique dans la région de Sanriku ; Yasuo, qui dirige le syndicat des récoltants de wakamés, ces algues comestibles qui poussent près des côtes, va sauver sa flotte et la vie des autres pêcheurs en allant au-delà de la vague se réfugier en haute mer.

Mais comment revenir légitimement à la vie quand on a réchappé à la catastrophe ?
Yasuo est vivant, certes, mais il est désormais seul, coupable d'être en vie, de n'avoir pas sauvé les autres et d'avoir évité si facilement la mort qui est venue en prendre tant.
Même si personne ne lui reproche rien, Yasuo se retranche lui-même, se décompte des autres survivants.

Habitué à commander, à être énergique et obéi, Yasuo se transforme en sa propre ombre. Sa maison a été rasée par la vague, il lui faut maintenant vivre avec sa femme Tokie dans un centre d'hébergement temporaire mal équipé, insalubre, sans aucune intimité. Incapable de se remettre à travailler, il végète, passivement témoin des lambeaux de vie de ceux qui l'entourent.

La vie autour de lui ne l'intéresse plus, il dort, boit, sombre petit à petit dans une apathie dont rien ne le tire.

Yasuo se débat avec ses propres démons : sa mère impotente est morte dans l'hôpital où il avait fini par la laisser, renonçant à s'en occuper et à en infliger les soins à sa femme. Il ne cesse de se reprocher sa négligence, sa lâcheté face à la vieillesse de sa mère qui l'avait élevé dans la certitude d'être le préféré parce que l'aîné, celui dont les droits surpassent tous ceux des autres. Dans une très belle scène sensuelle, il se remémore la tendresse de sa mère et se revoit petit garçon, partageant son lit, jouant avec un téton, mettant ses pieds au chaud contre sa peau.

Le contraste est immense avec la solitude intense de Yasuo au moment où il partage son sort avec des centaines de personnes aussi démunies que lui, dans le centre d'hébergement mis à leur disposition.

Incapable désormais de partager avec les autres car il se sent coupable, il vit, paradoxalement, sans aucune intimité dans la plus grande solitude. Lui qui était l'aîné, le chef, celui vers lequel les autres se tournent, se réfugie dans le néant d'une existence qui n'a plus de légitimité.

L'après tsunami est un immense désordre, les autorités ont du mal à faire face, les conditions de vie sont dures et pénibles. Les gens se retrouvent subitement sans plus rien au monde et le désordre provoqué est matériel aussi bien que psychologique. Une mère ne reconnaît plus sa fille adulte et la charge de retrouver sa fillette, cette jeune femme doit donc chaque jour faire semblant de se chercher elle-même, un petit garçon hurle toutes les nuits. Il faut du courage pour affronter chaque journée mais Yasuo se retranche petit à petit de la communauté des humains, refuse le contact avec les autres et de prendre ses responsabilités de chef.

Il faudra le sourire très doux d'une jeune femme pour que Yasuo reprenne goût à la vie et reprenne la mer.

Pas de psychologie, pas de pathos, la vie revient, tout doucement, cinq mois après la tragédie, Yasuo est enfin capable de regarder autour de lui et de remarquer la beauté d'une fleur, de s'émerveiller de la force des fourmis et de renouer des liens forts avec sa femme, Tokie.


De la musique ?

Pas de musique, mais Jane Birkin et sa fille Charlotte Gainsbourg s'étant associées au projet de Kasumiko Murakami , j'ai pensé à :

Charlotte Gainsbourg - Everything I cannot see

Jane Birkin - L'Aquoiboniste

ET PUIS APRÈS - Kasumiko Murakami - Actes Sud - 94 p. mai 2016
traduit du japonais par Isabelle Sakai
Avec une postface de l'auteur

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