Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
ET TOUT SERA SILENCE de Michel Moatti

Chronique Livre : ET TOUT SERA SILENCE de Michel Moatti sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

« Enlèvements, trafic d'êtres humains, séquestrations, abus sexuel, meurtres... Il y a un monde à côté du nôtre, invisible, effrayant, silencieux et pourtant terriblement réel. Ça se passe aujourd'hui, en Europe, et tout le monde ferme les yeux. Alors il faut bien que quelqu'un en parle. »

Grand Londres, hiver 2019. Anna Kaczor est retrouvée assassinée à coups de tournevis et tout le monde s'en fout... jusqu'à ce qu'on découvre que la jeune femme a été impliquée dans un scandale politico-sexuel retentissant.

Dès lors, la police et la presse se jettent sur l'affaire dans une grande confusion. Et Lynn Dunsday, web-reporter aux méthodes expéditives et à la plume aiguisée, décide de remonter la piste.

Débute alors un terrifiant voyage entre Londres, l'Italie et le nord de la Pologne, où les femmes sont recrutées par des organisations criminelles dont la violence est sans limites. Convoyées comme des marchandises vers l'Europe de l'Ouest, elles y nourrissent de vastes réseaux de prostitution...


L'extrait

« Mourir au Moon & Spoon

Elle ne vit rien venir. Le type l'avait suivie. Le type du bar, celui qui avait de la mousse de Guiness dans sa moustache blonde. Qui ne la lâchait pas des yeux. Il était sur ses talons. Il était trop près. Beaucoup trop près. Les effets du crack s'inversaient maintenant. Elle savait que cet instant allait venir. Inéluctablement. À l'euphorie de la dernière demi-heure succédait ce sentiment de perte absolue, de détresse. Il n'y aurait plus jamais de jours heureux. Plus de tendresse. Plus rien. Plus rien de bon ni de doux. Un sifflement suspect montait de ses poumons. Elle était exténuée. Sa gorge semblait enflée et saturée de fumée. Comme si elle avait avalé les émanations toxiques d'une pile de vieux pneus en flammes. Elle sentit la main se poser sur son épaule. Elle savait aussi qu'il ne fallait pas se retourner. Ne pas lui faire face. Elle savait ça, intimement, depuis toujours. Elle savait, et elle se retourna. Elle fit face. C'était bien le gros type blond avec la petite moustache, le regard gris et glacial. Il était là. Tout près. À côté de lui, un autre balaise, en blouson de l'armée allemande, taché et fripé, s'était lui aussi invité aux toilettes pour femmes. Il levait un énorme tournevis de chantier dont le manche de plastique orange lui sembla ridicule. Elle toussa. Le costaud lui avait bloqué les bras et elle n'esquissa pas le moindre geste. L'autre frappa. Deux fois, juste au-dessus de sa cuisse droite. La douleur lui coupa le souffle. Elle sentit l'acier lui déchirer le ventre. De l'acier encore plus froid que les yeux de tout à l'heure. Elle chercha à se rattraper au bras de l'homme qui l'accompagne au sol.
Voilà, c'était fini, regretta-t-elle à peine. La douleur avait déjà disparu. Vingt tonnes de nuit la recouvrirent. » (p. 19-20)


L'avis de Quatre Sans Quatre

« « L'opinion publique se fout des putes polaks... On se fout tous des putes polaks. Qu'est-ce que les gens attendent de nous ? Qu'on les protège contre les attentats au Novitchok ou les attaques au couteau dans le métro quand ils vont bosser le matin... Pas qu'on passe des heures à trouver qui, comment, pourquoi on a dézingué une pute dans un bled comme Slough. » »

Lynn Dunsday est sur un gros coup, depuis quelques semaines, en cette fin d'année 2019 à Londres, 29 attaques au couteau ont été perpétuées, sans lien apparent entre les victimes qui sont de tous âges et de toutes les couches de la société. Elle travaille comme journaliste au Bumper, un média d'actualités en ligne, et Tony Grant, son rédac-chef, veut du scoop. Lynn Dunsday, nous la connaissons déjà, elle est un des principaux personnages de Tu n'auras pas peur. Elle et son compagnon, le flic de la Metropolitan Police Andy Folsom, y avaient traqué un tueur en série très médiatique. Ce roman est en quelque sorte une suite, les deux titres accolés forment même une jolie phrase : Tu n'auras pas peur Et tout sera silence...

À Slough, banlieue déshéritée de Londres, Andy a également touché le gros lot. Une prostituée polonaise est retrouvée dans les toilettes d'un pub, une lame de tournevis dans la tempe. Ce n'est pas la mort de cette femme qui pose problème, une pute de l'Est en plus ou en moins n'agite pas la hiérarchie policière ni la presse, mais la dénommée Anna Kaczor a fait le une des journaux dans une affaire qui a précipité la chute d'un pair du royaume. Celui-ci, surnommé Lord Dégueu dans les tabloïds, sniffait de larges rails de coke sur le corps dénudé d'Anna et avait dû démissionner à la suite du scandale produit par la publication de photos. Aussitôt, Grant assigne Lynn à cette nouvelle enquête, elle est bien placée pour avoir des renseignements puisqu'elle vit avec le policier chargé du dossier. Ce qui ne va pas d'ailleurs sans poser des problèmes dans le couple, Folsom risque sa carrière si la journaliste dévoile trop d'éléments, et il sait que les mafieux mêlés au crime qui l'occupe ne reculent devant aucune violence, Tony a vraiment peur pour elle.

Parallèlement, le lecteur suit le long et douloureux chemin de croix de Magdalena Lewandowska, partie de Sopot, petit village de l'est de la Pologne, recrutée par un homme lui ayant fait miroiter un bon emploi à l'ouest. En compagnie d'autres jeunes filles, elles vont traverser en camion une partie de l'Europe, dans des conditions atroces. Le trafic d'êtres humains dans ce qu'il a de plus abject, à l'image de ce que l'on a pu lire dans des romans récents comme Abattage (Lisa Harding – Éditions Joëlle Losfeld 2019) ou 3 heures (Anders Roslund – Éditions Mazarine 2019).

Moins oppressant, quelques articles du blog d'une jeune fille anglaise, Lulubelle, narrant ses terribles aventures durant les soldes, ou ses prises de bec avec son petit ami, parsèment le roman. Des non-événements qui recueillent un nombre impressionnant de visiteurs sur le blog. La Polonaise et l'Anglaise, des univers qui ne se croiseront jamais mais coexistent, deux jeunes filles vivant sur la même planète, au même moment : Magdalena rêve de survivre, un jour de plus, de ne pas être abattue comme une bête sur le bord de la route, Lulubelle ne vit que pour le sac à main Machin ou les baskets Truc sans lesquels son existence n'a plus de sens...

Plus que les investigations en elles-mêmes, bien qu'elles soient riches en actions, décrites avec ce qu'il faut de suspense, coups de théâtre et dangers propres aux thrillers, Michel Moatti nous parle de notre société, de sa façon d'appréhender les informations, de la manière dont ces informations sont transmises par les médias, et de la pression de l'opinion sur la conduite des affaires judiciaires et criminelles. L'émotion a éradiqué la raison, la réflexion, il faut du buzz, vite, à tout prix. Qu'importe une pute de plus ou de moins, sauf si celle-ci est mêlée à un scandale politique. Son cadavre devient vendeur, sa pauvre histoire se hisse en une, les complotistes de tous poils peuvent se lâcher, le public, qui ne lèverait pas le petit doigt pour venir en aide à Magdalena, s'émeut du sort d'Anna, exige que la police obtienne des résultats. Si peu de choses pourtant séparent les deux jeunes femmes. Lynn rue dans les brancards, s'insurge contre ce voyeurisme infâme, se heurte de front à son patron... et se retrouve sur la touche. Ce qui ne l'empêche pas, bien au contraire, de continuer à fouiller dans les quartiers abritant des immigrés venus des ex-pays de l'Est, malgré les menaces pour sa vie et les suppliques de son compagnons. Reste la grande question : qui influe sur l'autre : les médias ne font-ils que répondre aux attentes du public ou le formatent-ils afin de l'éloigner des sujets politiquement sensibles ?

Dans cette Angleterre du Brexit, il n'y a pas que les natifs pour être xénophobes et racistes, les communautés d'origines diverses se haïssent autant entre elles que les plus farouches partisans de UKIP détestent tout ce qui n'est pas anglais. On retrouve l'atmosphère lourde et délétère de Haine pour haine (Eva Dolan – Liana Levi 2019), les affrontements communautaires entre migrants blancs et noirs, le racisme exacerbé parce qu'il faut un coupable à l'angoisse ou à la misère, et que c'est toujours le plus faible. Sans être inquiétées, les mafias oeuvrent sous couvert d'institutions religieuses ou d'organismes d'entraide et nul ne vient mettre son nez dans ces affaires qui ne sont pas assez médiatiques pour mériter une inspection approfondie.

Sauf Lynn et Tony. Car pendant que les députés britanniques s'écharpent au parlement, tandis que les supputations vont bon train sur les conditions de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, les organisations criminelles, elles, ne se posent pas de questions : elles ont depuis longtemps fignolé leurs circuits de libre circulation des marchandises (femmes, armes, drogue) et des capitaux qui proviennent de ces trafics. Des sommes colossales, à tel point qu'elles n'hésitent pas à sacrifier parfois tout un groupe de jeunes femmes, le bétail comme les truands les nomment, plutôt que de risquer un contrôle. Il y a suffisamment de candidates, là-bas, à Sopot ou ailleurs, pour remplacer celles qui ne verront jamais le bout du voyage.

Le monde tel qu'il est et son reflet médiatique, voilà la substance de ce thriller poignant dénonçant les destins brisés et les hypocrisies terribles, les malheurs de l'exil et la haine ordinaire qui se nourrit de peu, qu'il suffit de savoir attiser pour déclencher l'incendie. Et tout sera silence raconte deux mondes, l'un de ceux-ci est aveugles, ébloui par les feux de l'individualisme triomphant, l'autre, fabriqué par les mafias, a tout compris de l'idéologie libérale et applique scrupuleusement les règles du marché.

Un passionnant thriller âpre, dur, racontant sans concession le sort des femmes aux mains de trafiquants, le racisme omniprésent dans une Europe en déclin au sein de laquelle deux mondes coexistent sans jamais se croiser, la dérive des médias...


Notice bio

Michel Moatti est docteur en sociologie des médias, professeur à l'université de Montpellier III et ancien journaliste. Il signe ici son cinquième roman, après Retour à Whitechapel, Blackout Baby, Alice change d'adresse, Tu n'auras pas peur (prix du polar de Cognac 2017) et Les retournants 2018), tous parus chez HC éditions avant d'être publiés dans la collection Grands Détectives 10-18.


La musique du livre

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, sont évoqués dans ce roman : Beth Ditto, et Search and Destroy (The Stooges), surnoms des brigades d'intervention de la police anglaise.

Yann Tiersen - Pell

Metronomy – Reservoir

Massive Attack - Teardrop

Nina Hagen - So Bad


ET TOUT SERA SILENCE – Michel Moatti – HC Éditions – 314 p. mai 2019

photo : Londres - Visual Hunt

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