Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
FACE MORT de Stéphane Marchand

Chronique Livre : FACE MORT de Stéphane Marchand sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans Quatrième… de couv…

Le sous-lieutenant Georges Kabla, petit génie tout juste sorti de Polytechnique, effectue son stage au centre radioélectrique des Alluets-le-Roi, en réalité une base d’écoute de la DGSE.

Sa mission ? Paramétrer Face Mort, un algorithme de reconnaissance faciale extrêmement sophistiqué. Quand la machine déclenche une alerte après avoir détecté et analysé une vidéo, la France se retrouve en première ligne face à une conspiration impitoyable…

À des milliers de kilomètres de là, de l’autre côté de la Méditerranée, en Afrique du Nord, une femme traque dans le plus grand secret les djihadistes français pour les éliminer. Maxime Barelli, capitaine dans les forces spéciales, affronte ses vieux démons, mais obéit aux ordres. Jusqu’à ce matin où elle découvre qu’une arme inconnue vient d’être testée dans une petite ville de Libye.

Une arme qui choisit ses victimes, aussi insaisissable que l’air, et qui menace l’Hexagone !


L’extrait

« La femme qui se faisait appeler Ibtissam chercha le regard de l’Italien, mue par un réflexe de partager la stupeur qu’elle éprouvait. Le sentiment qu’ils venaient tous les deux de manière irréversible dans un monde nouveau. Elle vivait depuis des années au beau milieu d’une guerre atroce, elle n’avait jamais hésité à éliminer ses ennemis, mais rien ne l’avait préparée à cette expérience de mort invisible venue de nulle part. Les blessures du champ de bataille, même les plus graves, au moins se voyaient. Une intimité qui permettait d’apprivoiser la violence et le sang. Cette mort-là défiait l’entendement. On ne pouvait tout simplement pas s’y faire. Elle en avait la chair de poule.
Il ne la regardait pas, comme fasciné par l’affreux spectacle qui s’offrait à lui. Elle bredouilla :
- Mais c’est quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Sa voix d’ordinaire autoritaire, tremblait légèrement. Elle inspira profondément pour calmer les battements de son cœur. Pas question de passer pour une âme sensible auprès de l’Italien. Elle n’avait vraiment rien d’une âme sensible.
L’Italien se tourna enfin vers elle et son excitation fut perceptible.
- C’est l’avenir. L’avenir de votre guerre.
- Mais qu’est-ce que c’est ? Un gaz ?
- C’est une solution, tout simplement. La solution.
Elle prit conscience que sa propre voix dérapait dans les aigus. Elle devait absolument parler plus lentement. Elle cherchait ses mots, une idée, pour se donner une contenance. Après tout, c’était elle, la cliente.
- Les bêtes sont mortes. Ça ne fonctionne pas. Nous avons toujours été clairs : nous voulons une arme qui détruise les fonctions motrices sans être mortelle.
Elle retrouvait son ton hautain.
- Nous n’allons pas payer pour ça. Et nous sommes pressés.
- Il y a encore des petits réglages à faire. Soyez patiente. L’expert que nous attendons sera bientôt là. Mais détrompez-vous, ça ne fonctionne pas si mal. Un des chiots a survécu sans aucune séquelle, comme prévu. Grâce à son patrimoine génétique.
À peine dix minutes s’étaient écoulées depuis le premier rayon du soleil, mais la chaleur était déjà intense. L’implacable fournaise du désert s’infiltrait par l’ouverture et percutait de plein fouet le Plexiglas. Il regarda sa montre.
- Vous pouvez retirer votre combinaison. Il n’y a plus de danger, mais faites attention à ne pas en toucher l’extérieur. » (p. 12-13)


L’avis de Quatre Sans Quatre

Au centre radioélectrique des Alluets-le-Roi, bâtiment centralisant les écoutes et surveillances satellites de la DGSE - le service de renseignement extérieur français - Face Mort végétait, inemployé. Cet algorithme, dotée d’une intelligence artificielle, d’une sophistication jamais atteinte, faisait peur à tous ceux qui auraient pu, et dû, l’utiliser tant son maniement était complexe. Inintérêt lié peut-être à l’absence de manuel explicatif, ou de son potentiel gigantesque pouvant, par incompétence de l’usager, provoquer de gigantesques bévues... Comme dans toute entreprise, lorsqu’on ne sait pas quoi faire d’un truc, on le refile au stagiaire. S’il y a une ânerie à faire, et des engueulades à ramasser, autant que ce soit lui...

Mais le stagiaire en question, le sous-lieutenant Georges Kabla, polytechnicien et informaticien de génie, ne reculant jamais devant l’obstacle, parvient peu à peu à dompter la machine, puis à la nourrir des milliards d’informations qui vont lui donner du grain à moudre et lui permettre d’effectuer des recoupements. Georges, de plus en plus intrépide, lui fait avaler tout ce que la DGSE compte de dossiers, puis toutes les archives possibles et imaginables, croise les bases de données les plus diverses. L’inéluctable arrive, évidemment : au cours d’une recherche sur des images d’un acte de barbarie djihadiste provenant de Libye, Face mort affiche une image sibylline mettant en émoi le colonel Flache, le responsable du centre, numéro 2 du service. Le sous-lieutenant vient de mettre au jour le dossier Sauterelle, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour de nombreuses personnes, parfois très haut placées...

À des milliers de kilomètres de là, la capitaine Maxime Barelli, des Forces spéciales, et son commando d’une dizaine d’hommes, parcourent le désert à la recherche de membres français de Daesh dans le but de les éliminer avant qu’ils ne puissent revenir sur le territoire national suite à la défaite militaire en Syrie et en Irak. La liste est longue de celles et ceux à identifier, pister et « neutraliser ». L’officier comme ses hommes sont épuisés, vidés par ce « travail » peu reluisant et leurs conditions de survie en milieu très hostile.

Maxime est l’une des rares à avoir entendu parler du dossier Sauterelle, ce qui ne lui a pas évité une mise à l’écart. Il faut dire que tuer son général n’est pas la meilleure des façons de se faire bien voir... Aux exécutions sommaires quasi quotidiennes, s’ajoutent le stress de la clandestinité et la crainte des embuscades, pourtant le groupe est soudé autour de cet officier d’exception qui peut tout lui demander.

Toujours en Libye, loin dans le désert, à l’écart de toute habitation, se cachent une jeune femme d’une trentaine d’années, Ibtissam Al Charouk, fille d’un trouble, richissime et influent personnage du Moyen-Orient, respectueusement nommé rais ou le Cheikh, agent double/triple/quadruple, on ne sait plus, à ses heures. Elle mène des essais sur une arme d’une sophistication inconnue jusqu’alors en compagnie d’un étrange savant italien.

Tous deux attendent le renfort d’un autre scientifique de renom, et ses lumières afin de finaliser la mise au point de cette arme aux propriétés révolutionnaire, d’une puissance terrifiante, jamais vue jusqu’alors. Un progrès technologique extraordinaire au service de la terreur. Leur invité, Fakir, doit arriver dans peu de temps, convoyé par une petite escouade de djihadistes repliés de Mossoul, commandé par Thur (le Taureau), aussi stupide que féroce. Barelli reçoit l’ordre de suivre les terroristes et de s’assurer que Fakir reste en vie jusqu’à destination... Le centre des Alluets-le-Roi surveille tout le monde et tente de gérer au mieux une situation qui pourrait s’avérer catastrophique, pas uniquement à cause de l’arme...

Yanis Calvert, le tout-puissant directeur de la DGSE, surveille l’évolution minute par minute, il a décidé de confier Face mort au jeune Georges, assisté de deux jeunes scientifiques, Jade, informaticienne, et Clémence, historienne. Cette affaire semble vraiment particulière, pour Calvert et d’autres hautes personnalités, d’une importance capitale, surtout lorsqu’est évoqué la présence du rais dans l’équation. Une course contre la montre est lancée dès le début du roman, de plus en plus haletante avec la progression de l’intrigue, que rien ne viendra ralentir.

Thriller géopolitique, à la manière de Sept jours avant la nuit, de Guy-Philippe Goldstein (Série Noire - 2017), Face mort terrifie parce que la technologie mise en scène est proche de celle que nous connaissons aujourd’hui. Rien ici ne ressemble à du délire scientifique, même s’il y a quelques extrapolations, elles ne sortent guère du champ des possibles. Le récit se développe selon trois plans : le centre d’écoute et la direction de la DGSE, Ibtissam, Fakir et la katiba de Thur, et la capitaine Barelli, son passé, ses états d’âme, ainsi que la guerre sale menée par son groupe, coupé de tout, hors de la légalité dans un des endroits les plus dangereux du monde, la Libye, totalement déstructurée par la France et devenue le plus grand marché aux esclaves du monde.

Dans ce chaos arrivent des files ininterrompues de migrants, venus du sud, pour embarquer sur des rafiots de fortune, ayant parfois du mal à sortir du port sans sombrer. Face mort raconte aussi leur misérable sort. Ces êtres humains sont devenus une matière première : manne financière, main d’œuvre illimitée et gratuite, chair à prostitution et vecteur idéal d’infiltration. Ces pauvres gens, utilisés, manipulés, après avoir déjà traversé l’enfer, parviennent en Libye, pire encore que tout ce qu’ils ont surmonté.

Le roman, bien construit, à base de chapitres courts, alterne les théâtres d’opération, avec une tension allant crescendo de la première à la toute dernière page. On passe d’une scène de guerre à une infiltration au plus près de l’ennemi avant de revenir au siège de la DGSE ou au palais de l’Élysée et les affres des décisionnaires ne possédant que des informations partielles. Les nouvelles technologies sont hyper présentes, drones, reconnaissances faciales, satellites, mais n’occulte pas les qualités humaines nécessaires pour survivre au cours d’une aventure de cette intensité. Un accessit pour Barelli, le personnage le plus attachant et le plus riche, soldate perdue d’une guerre sale qui n’existe pas.

Stéphane Marchand met également le doigt là où ça fait mal lorsqu’il évoque la confusion, de plus en plus fréquente, entre intérêt national et intérêts privés, entre des politiciens, issus des banques et autres puissants lobbies, contraints d’assumer les conséquences d’anciens marchés de dupes dans lesquels ils ont trompé leurs partenaires. Les multinationales ont tiré les profits, la nation paie les conséquences.

Thriller apocalyptique entre la Libye et la France, un suspense hallucinant, la technologie de pointe des Occidentaux contre celle du terrorisme islamique, un roman glaçant !


Notice bio

Ingénieur et économiste de formation, Stéphane Marchand est journaliste et écrivain. Il situe l’intrigue de Face Mort au Moyen Orient et en Afrique, où il fut grand reporter pour Le Figaro.


La musique du livre

Amr Diab - Amaken El Sahar

Maurice Ravel - Rhapsodie Espagnole - Berliner Philharmoniker · Pierre Boulez


FACE MORT - Stéphane Marchand - Fleuve Éditions - collection Fleuve Noir - 459 p. octobre 2020

photo : Comfreak pour Pixabay

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