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Chronique Livre :
FAUSSES ROUTES de Gilles Verdet

Chronique Livre : FAUSSES ROUTES de Gilles Verdet sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Fausses Routes, ce sont cinq nouvelles, des destins entrecroisés, interférents plus ou moins, des chemins de vie soumis au choix ou à l'indécision, de circonstances ou d'un hasard qui ne fait pas si souvent que ça bien les choses, soyons honnêtes.

Au fil des rencontres et des mots, François, Roger, Grégoire, Tahir, Mathilde, Bernadette, Jeanne et les autres vivent et forment récit, ajoutent à l'histoire même en s'abstenant, jouent une comédie qui a tout du drame, racontent sans en avoir l'air. Une logique implacable imprègne ces fragments de vie, les relie pour distiller une intrigue riche au dénouement ahurissant.

La langue fourmille des mots pour dire ou amender l'hésitation, l'indécision, les dilemmes qui nous rongent seconde après seconde, les aiguillages de notre destin qui nous amènent très souvent à penser que le préposé était facétieux, ou malintentionné, quand on constate que la voie empruntée n'était pas, loin de là, la plus judicieuse. C'est au fil de cette langue que Gilles Verdet trace ses histoires déroutantes, drôles, intelligentes, surprenantes, à vous de choisir, moi, j'hésite...


L'extrait

« J'ai toujours hésité.

Hésiter c'est une façon de vivre, une façon de prolonger la vie. Choisir, c'est mourir un petit peu à chaque fois. J'ai toujours hésité à choisir, mais j'ai pas choisi d'hésiter. C'est comme ça. Comme ça depuis toujours.

J'étais arrivé devant la porte. Et devant la sonnette. J'ai tendu le bras, ma main s'est avancée. J'ai effleuré le bouton. Je l'ai senti sous mon doigt. Il était doux, il m'attendait. Fallait que je pousse, que j'appuie. Juste un peu. Juste ce qu'il fallait.

J'ai hésité.

J'ai retiré ma main. Puis je l'ai tendue à nouveau. J'ai choisi enfin de sonner. Puis j'ai renoncé. Je réfléchissais. Y avait le pour et il y avait le contre. Il me fallait encore un peu de temps pour peser l'un et peser l'autre. Tous les deux avaient leur argumentaire, leur vérité intrinsèque. Je la connaissais bien, la raison de chacun, je l'avais étudiée en venant jusqu'ici. J'étais venu à pied, j'avais eu le temps de considérer leurs avis, plusieurs fois. Pourtant j'y pensais encore. J'essayais de rien oublier. Ce que j'allais gagner ou ce que j'allais perdre. Le risque ou l'avantage. Si je choisissais l'un sans examiner entièrement l'autre, je trahissais. Et ça me faisait douter. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Avant toute chose, un conseil : lisez ces nouvelles dans l'ordre. Ne naviguez pas de l'une à l'autre, leur succession est subtilement agencée, vous perdriez beaucoup à faire fausse route dans les pages de ce recueil, à divaguer sans discernement, à musarder l'oeil au vent. Ceci posé, qu'y a-t-il donc dans ces nouvelles ?

Tout commence avec François, hésitant, c'est son fond de commerce, sa façon d'être, presque une philosophie de l'existence à ce point-là. Il vient rendre visite. Reste, une fois arrivé, à se décider à appuyer sur le bouton de la sonnette. C'est un point de départ, miniature, mais tout de même. Et il mène à tout quand Gilles Verdet s'en empare. Jugez plutôt : d'un rendez-vous raté, d'un bouquet de roses jaunes, il trame un fait divers gigogne qui entraîne toute une série de conséquences, plus ou moins fortuites, mais toutes reliées entre elles par le verbe, le mot, les mots. Mathilde ou Bernadette, le paillasson de droite ou celui de gauche... Tout à ses ratiocinations, François traverse ce premier récit. Il s'adapte fort bien à tout. Principal acteur, il accepte plus q'il n'agit directement sur le déroulement, ou alors il cache bien son jeu...

Emilia, chef de choeur, est mise en difficulté par Antoine qui, soudain, semble incapable de faire la différence entre un do et un ré dièse. La belle affaire me direz-vous, mais c'est tout de même très ennuyeux pour chanter à l'unisson. Il s'agit d'entendre et d'écouter, de respirer, de faire vibrer ses cordes vocales. Encore et toujours des verbes qui s'empilent s'accumulent, qui pèsent, changent le cours des vies et des événements. Des mots en entraînant d'autres, devenant des faits, des actes qui échappent à ceux qui les ont déclenchés.

La terrasse d'un troquet parisien : attendre, observer, espionner, écouter, surprendre des conversations privées, des propos de comptoir, des banalités qui misent bout à bout livrent une vérité. Incroyable tout ce qui est en suspension au-dessus des petits noirs, des demis et autres consommations, dingue ce qu'on peut y apprendre, capter de secrets et petites machinations, trahisons ordinaires et vrais complots. Entre petits trafics et micro-commerces, les roses, jaunes, toujours, dispersent leurs épines aux quatre vents, nouant les destins d'étranges liens. Le hasard a placé les comédiens, reste à crier « action » et tout se met en branle.

Acheter, vendre, stocker, distribuer, payer, facturer, survivre, se débrouiller... Grégoire et Roger, deux êtres qui ne se croiseront jamais alors qu'ils sont si proches, du théâtre de poche, auquel personne ne comprend goutte, aux répliques lancinantes en Farsi qui glissent sur le lamento de l'oud. Sous la plume de l'auteur, les verbes, adjectifs et adverbes prennent vie, enflent, respirent, dupent, jouent à surprendre et déroulent toute l'étendue de leurs nuances fines, s'amusent des bobos intellos se régalent de nourritures spirituelles bidons mais exotiques, se glissent derrière les déguisements, dévoilent peu à peu...

Courir et tomber, se vautrer, mourir, décéder, cavaler, fuir... Du mouvement, de l'action, le résultat de tous les choix précédents, ou du refus de décider, l'aboutissement de tous les nœuds faits dans ces récits qui s'entrecroisent et s'appellent l'un l'autre.. Les masques tombent, les corps aussi, les illusions les suivent comme une bande de moineaux effrayés. La peur aux trousses et la camarde toujours prête au croche-pied le plus vicieux

Des mots, des verbes et des scènes qui se succèdent tout au long des cinq nouvelles intrigantes pour nouer une intrigue passionnante et une fin hallucinante, un récit qui hante. Le temps nécessaire pour conjuguer les trajectoires, rencontrer les carrefours et accepter les sorties de routes inopportunes, créer l'embouteillages de destins qui s'entrechoquent par inadvertance, atermoiements ou volonté dévoyée et finalement explose à la face de ceux qui n'ont rien voulu voir. Fausses Routes entraîne son lecteur mine de rien, en douceur, vers les pires chemins notre monde..

À noter que Fausses Routes a reçu le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres de la Nouvelle 2016 !


Notice bio

Gilles Verdet est né le 21 juillet 1952 à Ménilmontant et a vécu une partie de son enfance dans la banlieue nord. Des études classiques chez les bons pères oratoriens ont favorisé son penchant naturel pour l’hédonisme. Père de famille à vingt ans, rêveur mais volontaire, il est rentré très tôt dans la vie active et a exercé nombres d’activités diverses – brancardier, disquaire, photographe, marchand de bière et whisky, dialoguiste pour la télé, co-auteur de documentaire… – avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Il a publié il y a quelque années Une arrière-saison en enfer à la Série Noire Gallimard, Larmes Blanches chez Buchet Chastel et La Sieste des hippocampes aux Éditions du Rocher, puis, chez Jigal Polar, Voici le temps des assassins, un polar saisissant.


La musique du livre

Elle est présente. Furtive. Déclenche même quelques événements fâcheux mais, hélas, pas identifiable réellement. Il y a du ré et du do dièse, dont la nuance, subtile à l'oreille du non-initié, peut amener tout un pataquès aux conséquences incroyables dans les rangs d'une chorale. Aussi une vague référence à Brel ou à du lied en forme de berceuse. Fausses Routes ? Comme ceux qui veulent aller voir Vesoul ?

Que pourrais-je ajouter ? Pour rester dans le ton de la première nouvelle, je doute, je pèse, je mesure, ne parviens pas à trancher... C'est Hot Tuna, et plus particulièrement Jorma Kaukonen, qui me tire une belle épine du pied avec Hesitation Blues, ça ne devrait pas déplaire à Gilles Verdet, la musique, l'époque, à moins que... je ne sais... j'hésite...

FAUSSES ROUTES – Gilles Verdet – Éditions Rhubarbe – 211 p. décembre 2015

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