Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
FAUX PAS de Maria Adolfsson

Chronique Livre : FAUX PAS de Maria Adolfsson sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Dans les brumes du Doggerland, ces îles que menace l’océan, personne n’est tout à fait innocent...

C’est le lendemain de la grande fête de l’huître à Heimö, l’île principale du Doggerland. L’inspectrice Karen Eiken Hornby se réveille dans une chambre d’hôtel avec une gueule de bois légendaire, et, à son plus grand regret, au côté de son chef, avec qui les relations ne sont pas au beau fixe.

Au même moment, une femme est découverte assassinée. Karen est chargée de l’enquête, qui se révèle on ne peut plus délicate quand elle découvre que son chef a été marié à la victime… S’il est, à ce titre, le premier suspect, hors de question pour l’inspectrice de révéler, pour l’innocenter, cette nuit passée avec lui.

Il lui faudra alors agir vite et avec précaution, au risque de déchirer cette petite communauté en apparence si unie.


L'extrait

« Avant même d'ouvrir les yeux, elle sait que quelque chose ne tourne pas rond. Vraiment pas rond.
Elle devrait être allongée dans un autre lit. N'importe lequel, mais pas celui-ci. Les légers ronflements qui emplissent la pièce devraient être ceux que quelqu'un d'autre, de n'importe qui. Mais pas les siens. Avec une certitude absolue qui chasse toute autre pensée, elle sait qu'elle doit partir. Immédiatement. Avant qu'il ne se réveille.
Avec des gestes aussi lents et silencieux que possible, Karen Eiken Hornby repousse le drap et s'assied, évitant de se tourner vers l'autre côté du grand lit. Elle balaie du regard la chambre d'hôtel. Sa culotte et son soutien-gorge gisent par terre, juste à côté de ses pieds nus ; sa robe forme un tas sur la table basse près de sa veste en daim verte ; son sac à main a échoué sur un fauteuil. Un peu plus loin, elle devine ses baskets à demi cachées derrière la porte entrouverte de la salle de bains.
Elle prépare chaque mouvement avec minutie. Objectif : déguerpir rapidement. Derrière elle, les respirations de l'homme sont lourdes, tandis que les siennes sont légères, silencieuses. Tâchant de contenir la vague d'angoisse qui lui tord les boyaux, elle répète mentalement les gestes à exécuter. C'est parti. Elle inspire longuement avant de se pencher pour saisir sa culotte qu'elle enfile dans la foulée, et son soutien-gorge. Puis elle se lève avec délicatesse, pour éviter qu'une secousse n'ébranle le matelas. La pièce tournoie autour d'elle. Elle attend. Respire. L'é »chine courbée, elle esquisse une série de pas, ramasse les collants d'une main, la robe et la veste de l'autre. Assaillie par une nausée de plus en plus violente, elle se faufile dans la salle de bains et tire la porte derrière elle sans un bruit. Un instant d'hésitation, puis elle ferme le verrou, décision qu'elle regrette aussitôt qu'elle entend le cliquetis de la serrure. Elle plaque l'oreille contre la porte, mais n'entend que les palpitations assourdissantes de son cœur et le vacarme du sang qui bat dans ses tempes.
Elle se retourne. » (p. 11-12)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Y a des jours comme ça où l'on aurait mieux fait de ne pas se lever. L’inspectrice Karen Eiken Hornby, elle, aurait mieux fait de ne pas se coucher. Ou si, mais pas avec Jounas Smeed. D'abord parce que ces deux-là ne s'apprécient pas vraiment, ensuite parce que c'est son chef au sein de la police de Heimö, l'île principale de l'archipel du Doggerland, un pays imaginaire situé entre le Danemark et le Royaume-Uni. C'est exactement ce qu'elle se dit en se réveillant dans une chambre d'hôtel avec une gueule de bois phénoménale au doux son des ronflements de son amant d'un soir de cuite. La veille, la capitale célébrait Oïstra, la fête de l'huitre, leur 14 juillet, le mollusque servant avant tout de prétexte à une consommation excessive de bière et gnôle locale. Karen se dit qu'il y a peut-être moyen que cet accident reste sous les radars et tente une sortie en catimini de la chambre.
Naturellement, c'est lorsque l'on veut être discret que l'on croise des gens connus, pour Karen ce sera deux agents de police qui la contrôle la voyant regagner, encore à titubante, sa voiture.

Sur le chemin du retour à son domicile, elle aperçoit les lève-tôt du dimanche, dont, avec un brin de gêne, l'ex-épouse de Jounas. Karen élabore déjà différentes stratégies afin que son chef et elle effacent cette nuit de leurs souvenirs et que nul autre au commissariat n'apprenne ce faux pas. Réveil en fanfare par le commissaire Viggo Haugen qui l'enjoint de se rendre sur les lieux d'un décès pouvant paraître suspect. La victime n'est autre que Susanne Smeed, l'ex de Jounas, croisée en rentrant chez elle.

Catastrophe ! Si c'est un assassinat, Jounas sera forcément suspecté, le meurtrier dans 90% des cas est le mari ou un proche, elle devra donc lui servir d'alibi et révéler qu'elle a passé la nuit avec lui à l'hôtel. De plus, elle se trouve être une des dernières personnes, peut-être la dernière, à avoir vu Susanne vivante. Un imbroglio très désagréable et fort délicat, Karen va débuter son enquête en marchant sur le fil du rasoir. Elle qui aime travailler en équipe, associe systématiquement ses subordonnés à ses investigations, va les surprendre en interrogeant Jounas en solo, chez lui, plusieurs jours de suite. Celui-ci, très désagréable et machiste, cherche à manipuler Karen et ne fait rien poiur lui faciliter la tâche.
Karl Björken, son adjoint et ami, va très vite se poser des questions et la situation devenir intenable pour l'inspectrice dans une île où tout se sait, même si rien ne se dit à visage découvert...

Très intéressant personnage que Karen Eiken Hornby, la cinquantaine hyperactive, on sent d'emblée chez elle un passé compliqué, des failles sentimentales profondes, des deuls, des drames. Elle a dû lutter avec acharnement pour s'imposer dans l'ambiance sexiste du commissariat de l'île, et son moment d'égarement le soir d'Oïstra risque de lui coûter cher. C'est sa première enquête en tant que responsable, Jounas, trop impliqué, ne peut la diriger, et ce qu'elle cache à Viggo Haugen peut lui valoir de se voir retirer l'affaire, et même pire... D'autant plus que l'assassinat de Susanne connaît des suites tragiques, d'autres agressions, d'autres meurtres qui mettent la pression sur la responsable de l'enquête, prise en deux feux à courir sur les traces d'un passé que peu veulent évoquer et d'un présent où elle doit en même temps veiller à conserver le dossier et stopper la vague de crime...

Comme souvent, la solution de l'intrigue se trouve dans l'histoire de Heimö et il faudra maints interrogatoires et suivre de nombreuses fausses pistes avant de commencer à comprendre. L'intrigue est tortueuse, complexe, et on aime toujours ces affaires en vase-clos dans lesquelles chaque protagoniste - policiers compris - peut être soupçonné. Un bon point à celui ou celle qui devine avant les révélations finales les ressorts de l'énigme.

Faux pas se lit bien, de nombreux dialogues aèrent l'enquête et une étude approfondie de la psychologie des différents personnages permet de d'entrer pleinement sur cette île un peu particulière. L'ensemble aurait sans doute gagné en rythme à être un peu élagué, on sent tout de même trop parfois le goût du détail et de la lenteur propre à nombre de romans policiers scandinaves. On devrait rapidement retrouver Karen Eiken Hornby sur de nouveaux dossiers puisque ce roman est le premier d'une série qui a connu un beau succès en Suède.

Un roman policier original, une intrigue solide et des personnages bien construits, des îles scandinaves imaginaires : un bon gros volume pour les soirées automnales !


Notice bio

Maria Adolfsson est née en 1958 et vit à Stockholm. Ancienne directrice de communication, elle se consacre aujourd'hui totalement à l'écriture. Faux pas est le premier titre d'une série intitulée Doggerland qui a reçu un excellent accueil du public suédois, elle est, à ce jour, traduit en dix-sept langues.


La musique du livre

Country Joe McDonald - I Feel Like I'm Fixin'to Die-Rag


FAUX PAS – Maria Adolfsson – Éditions Denoël – Collection Sueurs Froides – 516 p. août 2019
Traduit du suédois par Anna Postel

photo : Pixabay

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