Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
FEMALE de Laure Lapègue

Chronique Livre : FEMALE de Laure Lapègue sur Quatre Sans Quatre

photo : Bordeaux (Pixabay)


Le pitch

Bordeaux. 2052. Dans un monde où le féminisme est érigé en loi, les femmes continuent à faire face à des choix cornéliens pour assurer leur réussite.

Axel, 31 ans n’échappe pas à la règle. Tiraillée entre les envies de son compagnon et les attentes de sa famille, la jeune femme décide de raser ses cheveux longs pour obtenir le poste qui lui permettra d’acquérir son indépendance.

Mesure t-elle alors la portée de ce choix symbolique sur sa vie de couple et son destin de femme ?


L'extrait

« À bientôt trente-deux ans Axel en avait assez de vivre comme une étudiante. Et encore ! Au moins les universitaires étaient-ils logés près de la fac. Le studio du couple, lui, se trouvait à plus de trente kilomètres au nord de la Grande Bordeaux. En dix ans, les lignes de transports en commun avaient été étirées comme des chewing-gums et les habitants de la ville la plus touristique de France après Paris s'étaient peu à peu retrouvés condamnés à vivre à presque deux heures du centre. L'objectif de Sam et Axel était de se rapprocher de ce dernier, de redevenir plus ou moins des citadins. D'ici deux mois, son ancienneté chez Mon Meuble Eco aurait dû lui permettre de présenter la caution nécessaire pour louer un duplex à une distance raisonnable de leurs amis et du travail d'Axel. Mais à présent, ils n'étaient même plus certains de pouvoir rester dans ce gourbi ! » (p. 25/26)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Anticipation ou pas, même en 2052, la relation mère/fille, c'est pas du gâteau ! Axel, l'héroïne du roman ne vous dira pas le contraire, toute sa vie a tourné et tourne encore, la trentaine passée, autour des avis et diktats de son influente mère ayant réduit la figure du père en un vague ectoplasme hantant les repas de famille. Certes, elle s'est révoltée, elle a pris un boulot bien en dessous de ce qu'elle aurait pu espérer en restant dans le giron familial, mais la réalité la rattrape et il lui faut passer sous les Fourches caudines maternelles. Son compagnon, Sam, est au chômage, elle loge dans une sorte de placard crasseux et vient de se faire proprement licencier avant le passage en vigueur d'une nouvelle loi favorisant les femmes au travail. Bref, tout va mal. C'est le vilain petit canard de la couvée, son frère Camille a toujours été le préféré, adoré par sa maman, un paradoxe dans un univers où le féminisme semble triompher.

Autre nouveauté à venir, les bébés se commanderont presque sur catalogue. Pas à la cigogne, pas encore, mais des femmes pauvres, deviendront mères porteuses professionnelles, avec un statut social proche de celui des prostituées actuelles. Devenir mère ralentit les carrières, abime les corps, le futur de Female a la bonne idée de confier cette tache rebutante aux miséreuses qui ne savent pas s'intégrer autrement. Clairement, Laure Lapègue pose la bonne question sur une pratique qui va, je le pense, loi ou pas, se développer et connaît un bel essor aujourd'hui déjà : le transfert des grossesses à la seule classe défavorisée. Ce qui n'est pas franchement un progrès vu du côté de la lutte pour les droits des femmes et l'auteure le démontre fort bien. Cette vente par correspondance pouvant, évidemment, devenir un marché de tous les tripatouillages génétiques possibles du moment qu'il y ait de l'argent et du pouvoir à la clé.

Mais la lutte féministe en elle-même n'en est pour autant pas terminée en 2052 et les associations de femmes s'activent secrètement à dépouiller les mâles de leurs derniers pouvoirs, infiltrent les cercles restreints des décisionnaires et agissent en commando, de moins en moins légaux, dans ce qui semble être l'hallali contre le genre masculin. Rétive au début, c'est poussée par la nécessité qu'Axel va intégrer une de ces associations, les JTNL, sigle dont vous découvrirez la signification en cours de lecture. Un monde peu tranquille donc que celui de Bordeaux dans une trentaine d'années, où les humains ne savent plus trop vivre ensemble, remplace une domination par une autre toute aussi stupide et infondée, où les femmes peinent à se situer et où les hommes subissent ce qu'il faut bien appeler une forme de vengeance pour leur discrimination passée.

Axel prend son destin en main, redresse la tête, bombe la poitrine et progresse, mais, en sous-main, on sent bien que quelqu'un tire d'obscures ficelles, qu'elle n'est qu'un pantin, un soldat envoyé dans un combat qui la dépasse et que d'autres tireront les fruits de la victoire ou, du moins, ne subiront pas les affres de la défaite. Tout n'est qu'apparence, faux-semblant et trompe-l'oeil, le gynécée dirigeant la manoeuvre n'est pas plus bon enfant que n'importe quel QG de campagne. Peu importe les chromosomes, la saloperie humaine est transgenre et les organes génitaux ne sont pas des gages de bienveillance.

Le récit tourne bien, les personnages fonctionnent, bougent en fonction des événements qui se précipitent et des nombreux rebondissement, Laure Lapègue sait mener une histoire et ménager ses suspenses. Un style efficace et sobre, enthousiaste quand il le faut, combattif comme Axel, le lecteur n'a aucun mal à entrer dans ce monde étranges aux repères troublés. Car tout, bien sûr, dans cette société paraît décalé, à moins d'y regarder de plus près et d'y déceler que rien vraiment n'a réellement bougé. À quelques détails près, cette intrigue pourrait se dérouler aujourd'hui et les errements d'Axel, de son amie Lou, seraient sensiblement les mêmes. Toujours ce bon vieux principe des romans d'anticipation de trouver un biais pour nous parler de nous-mêmes en nous laissant croire que nous découvrons une autre planète. Susciter un regain d'attention, changer d'orientation au regard du lecteur qui ne voit plus ce qui se passe sous ses yeux quotidiennement, pari réussi pour l'auteure qui parvient à délivrer son message sur l'inanité de toutes les dominations et de tous les jeux de pouvoirs qui traversent notre espèce.

Reste le final, et là, c'est saisissant ! Inattendu, totalement impossible à déduire des éléments du récit, c'est une apothéose qui change toute la couleur du roman et en modifie le sens. Pour un dénouement pareil, c'est un plaisir de se laisser mener en bateau sur la Gironde !


Notice bio

Laure Lapègue vit à Bordeaux . Elle est à ce jour l’auteur de cinq romans à suspense, Comme un garçon (2011), La Bascule (2013) Mea Culpa (2015) , Une Vie Meilleure (2016) et Female , sorti en février 2017 . Elle est depuis mars 2014 la fondatrice et dirigeante de Booknseries, le premier site de promotion et de publication en épisodes de séries et de romans à suspense indépendants . Elle est aussi conseillère en communication d'auteur.


La musique du livre

Ray Charles - I've got a woman

Beyoncé - Run the World

Led Zeppelin - Whole Lotta Love


FEMALE – Laure Lapègue – éditons BookNseries – 282 p. février 2017

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