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Chronique Livre :
FILLE DE JOIE de Kiyoko Murata

Chronique Livre : FILLE DE JOIE de Kiyoko Murata sur Quatre Sans Quatre

Illustration : prostituées japonaises en cage


L'auteur

Kiyoko Murata, écrivaine japonaise, est née en 1945
Elle a vendu des journaux, a été ouvreuse de cinéma et serveuse dans un café. Elle a écrit plusieurs romans dont certains ont remporté des prix prestigieux. L'un de ses romans a même été adapté par Akira Kurosawa sous le titre Rhapsodie en août. Pour Fille de joie, elle a reçu le prix Yomiuri.


De quoi ça parle ?

« Gagner de l'argent, c'est gagner sa vie. »

La découverte de la vie dans une maison close japonaise au tout début du xxème siècle. Notre guide est une jeune fille, Ichi, une adolescente native d'une petite île, vendue par ses parents et donc obligée de rembourser la dette ainsi contractée en se prostituant. Elle est tout à la fois naïve et animale, frondeuse et lucide, résiliente et courageuse.

Sa conscience politique s'éveille grâce, en partie, à l'attention discrète, douce et bienveillance d'une enseignante, elle-même ancienne prostituée, et de tous les petits et grands événements, de toutes les rencontres qui jalonnent sa vie.


Un extrait

« Pourquoi une femme de bonne famille était-elle pure et respectable, tandis qu'une femme venue d'un quartier de plaisir, impure et vulgaire ? »

« Le tour de la fille de l'île arrive.
- Aoi Ichi !
- Oui, souffle-t-elle comme si on lui avait donné une bourrade dans le dos.
Elle se lève et entre doucement dans l'autre pièce où un bel homme bien en chair, vêtu d'un kimono en tissu lisse et brillant, est assis en tailleur sur un matelas. Il respire la santé, son teint est florissant, ses cheveux noirs huilés luisent. L'adjectif « beau » désigne ce genre de personnes pour Ichi qui est née et a grandi sur une île pauvre. Son père est maigre et laid.
D'un geste, l'homme l'invite à s'approcher. Elle obéit, attirée par le moelleux futon de coton, comme une grenouille fascinée par un serpent. Il la fait basculer sur le dos, la soulève par les hanches, lui fait écarter les cuisses d'un mouvement fluide, introduit un doigt tiède dans son entrejambe, puis son sexe, qui est encore plus chaud. Ichi ouvre la bouche pour crier : « Ah. » Elle a mal.
L'homme remue les hanches en comptant un, deux, trois et se retire quand il arrive à neuf et dix. Il lui fait signe du menton de partir.
C'était l'inspection que le tenancier de la maison close faisait subir aux filles qu'il venait d'acheter.
Ichi se relève. Elle marche avec difficulté, comme si quelque chose était coincé entre ses jambes. Elle s'approche de la cloison en titubant et sort. » (p. 6-7)


Alors j'en dis que :

« 15 mai
Aoi Ichi
J'ai oublié mes sandoles
J'me suis fait traiter
De chien et de chat
Sur mon île
Mon père à moi ma mère à moi
Ils vont pieds nus
Ici j'mets des sandoles
Faut des sandoles pour être humain ? »


La vie dans une maison close. Les femmes y vivent retranchées du reste de la population, la maison étant elle-même située dans un quartier clos dont elle ne peuvent sortir sans permission. La claustration est partout, les femmes attendent leurs clients derrière des grilles de bois, elles vivent enfermées dans leurs appartements et dans leurs vêtements, leurs coutumes, leurs interdits. Elles sont dans une maison de haut rang et l'attention portée à leurs toilettes et à leur apparence physique est extrême, on les soigne aussi, elles sont examinées par un gynécologue une fois par mois. Quand une oïran (prostituée prestigieuse) tombe enceinte, on laisse l'enfant venir à terme pour préserver son corps, on lui offre les secours des meilleurs médecins et un long temps de repos même si, bien entendu, le bébé, si c'est une fille, deviendra à son tour, prostituée. On leur apprend à épargner leur corps qui est leur véritable atout, leur outil de travail, il faut le soigner, le reposer, ne pas accéder à toutes les demandes des clients mais s'économiser.

« Les signes faciles à écrire ne suffisaient pas à décrire le monde. »

Les jeunes recrues de cette maison prestigieuse vont à l'école des prostituées - un luxe qui leur est offert pour qu'elles soient capables d'écrire des lettres poétiques et charmeuses à leurs clients fortunés - la maîtresse est une ancienne prostituée, fille de samouraï désargenté, qui a à cœur de donner suffisamment d'éducation à ses élèves pour qu'elles puissent lire les contrats qui les lient et défendre leurs intérêts souvent spoliés. Elle les encourage de plus à tenir leur journal. Elle sait par expérience que ceux qui les achètent font en sorte de toujours rajouter à leur dette en abusant de leur confiance et de leur naïveté. Un beau personnage de femme, cette institutrice, qui s'est sortie de la prostitution et aide maintenant les jeunes filles à ne pas se laisser spolier. Chaque passe leur rapporte quelque chose mais elles doivent payer leur entretien, depuis leurs vêtements jusqu'à leur nourriture, et leur tabac qu'on leur facture plus cher évidemment que si elles allaient l'acheter en ville quand on ne leur ajoute pas des frais tout à fait fictifs en plus, histoire de gonfler la note. Rembourser leur dette est donc très très long et s'apparente à de la servitude, d'autant plus que leurs parents, peuvent, quand ils le désirent, alourdir encore leur dette en empruntant à nouveau de l'argent. C'est ce que fait le père d'Ichi, en cachette d'elle . « … mes parents à moi me dévorent vivante.» dit une compagne d'Ichi, Hanaji, que ses parents viennent de revendre afin de rembourser une dette.

Le gouvernement encadre un peu et depuis peu le travail des prostituées, mais pas suffisamment pour qu'elles puissent recouvrer facilement leur liberté.

Paradoxalement, mais, à bien y réfléchir, le paradoxe n'est qu'apparent, les prostituées accomplies se glorifient de leur statut et se trouvent supérieures aux femmes mariées qui subissent leur sexualité sans pouvoir avoir le choix de leur partenaire ni en tirer un quelconque bénéfice. Elles savent qu'elles sont admirées et vantées tant pour leur beauté que pour leur aptitude à combler les désirs d'un homme et elles en tirent gloire et assurance. Elles se pensent au-dessus des femmes ordinaires, par leur beauté, leur savoir-faire et par le fait qu'elle gagnent leur vie et ne sont pas mariées.

C'est faire peu de cas de la réalité de la prostitution, de la défloration initiale pour commencer, abjecte et répugnante, par le propriétaire qui teste ainsi la conformation du sexe de chaque nouvelle recrue, et les classe ensuite sur une échelle de beauté. Car la beauté du visage est une chose, celle du sexe de la femme en est une autre, tout aussi essentielle, et qui fait monter sa cote auprès des clients. Puis de la vie qui n'est qu'esclavage et soumission, avec l'illusion d'être une femme glorieuse dans le quartier réservé, mais la certitude de n'être rien, en réalité, qu'une marchandise à laquelle on donne un nom d'emprunt, un nom qui est destiné à attirer les clients. Toute fille doit se défaire de son véritable moi pour devenir une prostituée, ça et rien d'autre. Beaucoup de peuvent s'y faire et préfèrent se suicider, ou tentent de s'enfuir. Les hommes paient aussi pour le prestige d'acheter cher ce qui est beau, pour avoir le privilège de se l'être acquis quelques heures : exhibition de son argent et de ce qu'il peut obtenir.

Ichi, d'abord trop jeune pour travailler, apprend à se défaire de son patois incompréhensible, à lire, à écrire et compter. Elle montre de grandes aptitudes intellectuelles et une forte personnalité.

« La mère d'Ichi est libre.
C'est elle qui fait vivre mon père et nous autres.
Sa mère ne reçoit d'argent de personne et nourrit son mari et ses enfants. Les plongeuses gagnent plus que leurs maris, c'est normal sur son île. Ichi ne pense pas que la vie de sa mère est plus misérable qu'une courtisane contrainte de vendre son corps. »

Elle compare le corps de sa mère et des femmes de son île, des corps de plongeuses robustes et hâlés par le soleil, fermes et libres, à ceux des prostituées, blancs, poncés, épilés, artificiels et se demande ce qui fait leur beauté, à elles et en quoi cette vie-là est supérieure à celle, infiniment plus spartiate mais plus libre, à celle de sa mère. Elle n'accepte pas les règles avec peur et soumission comme les autres, elle se pose des questions et cherche à comprendre avant d'obéir. Elle est confiée à Mlle Shinonome, une très belle prostituée très cotée, une oïran au prestige immense, qui se charge de son éducation et d'une partie de son entretien, tant qu'elle ne gagne pas sa vie. Une oïran est précieuse car elle donne son cachet à la maison qui l'emploie et elle gagne assez d'argent pour payer des tenues, des médecins, des coiffeurs... « Une oïran faisait véritablement vivre son entourage. », elle est donc révérée et traitée avec déférence. Elle n'en vend pas moins son corps nuit après nuit.

Ichi apprend petit à petit son métier, grâce à l'enseignement de Mlle Shinonome mais aussi grâce aux travaux pratiques auxquelles les jeunes recrues doivent se soumettre devant toutes les autres filles, les domestiques jouant le rôle du client, scènes d'humiliation intense pour tous, hommes et femmes, et bien sûr l'enseignement qu'elle reçoit à l'école des prostituées. Elle s'y montre assidue, seul endroit de bonheur et fait preuve d'un talent particulier pour écrire des haïkus et de petits textes poignants, drôles et caustiques dans lesquels elle dévoile son esprit vif et insoumis.

Le roman raconte la vie d'Ichi par le menu, ses rêves de revenir son son île où les tortues sont des dieux, son travail, ses peurs, ses souffrances. Dans ce gynécée très particulier, elle réussit à se faire des amies, des alliées, elle apprend à mieux se connaître et se comprendre. Un chemin intérieur dense et captivant, un roman initiatique, comme on a coutume de dire, et quelle initiation ! mais c'est plus encore le roman d'une volonté têtue de dire non à l'absurdité et à l'adversité parce qu'il n'y a pas de fatalité et qu'on peut modifier le cours des choses, à plusieurs.

La vie d'Ichi et son parcours intellectuel, politique et moral qui mène à sa prise de conscience et à son engagement militant est émouvant et enthousiasmant. Les femmes, asservies et cloîtrées, réduites à leur corps et à l'argent qu'elles rapportent, trouvent chacune une façon de se révolter, qui en ayant un enfant, qui en s'enfuyant, qui en devenant professeur et en donnant le savoir comme un trésor émancipateur aux jeunes filles, qui en faisant grève et en apposant fièrement son nom sur la liste des grévistes. Filles de joie.
Une belle leçon de lutte politique.


Musique ?

Du shamisen, évidemment.


FILLE DE JOIE - Kiyoko Murata - actes sud - 272 p. avril 2017
Traduit du japonais par Sophie Refle

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