Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
FIOUL de Stéphane Grangier

Chronique Livre : FIOUL de Stéphane Grangier sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Fioul est un naufrage. Celui d'un pétrolier qui provoque une marée noire.

Celui d'un écrivain pas tout à fait raté qui se retrouve mêlé à une histoire sordide : trafics en tout genre, prostitution, drogue, règlements de compte boursier, une intrigue aux multiples ramifications qui semble remonter jusqu'à une multinationale du pétrole et de l'énergie, Optal.

Pour survivre, il devra fuir, seul ou mal accompagné, et au détour d'un marché, rencontrer son destin.


L'extrait

« - Monsieur Riplé ?
- Lui-même. Non mais sérieux, vous avez vu l'heure ?
- C'est Sandrine qui m'a donné votre numéro. Ils l'ont tuée...
Elle a sangloté, de multiples variations dans la voix.
- Écoutez mademoiselle, je comprends que vous vous emmerdiez, que ces profs ou parents qui passent leur temps à crever de trouille de vous voir adhérer au djihadisme vous gonflent, mais appeler à 4 heures du matin, putain, non.
Et j'ai continué à divaguer ainsi avant de m'arrêter net. Comme d'habitude, cette volubilité post-écriture qui me ferme les écoutilles à toute vie alentour. Notamment à ce que venait de me dire la dame, qui n'était pas volubile, et encore moins étudiante. Elle a profité de mon silence.
- Ça vous dit quelque chose, le Blue Dee ? J'ai connu Sandrine là-bas. Il y a quelques jours, elle m'a donné votre nom et ce numéro. Elle vous aimait bien... Si je dis « aimait », c'est parce qu'ils l'ont tuée... Elle a remis ça, avant de renifler, soupirer et sembler temporairement se remettre : « Aidez-moi, je vous en prie, je sais que vous ne me connaissez pas, mais s'il vous plaît, elle, vous la connaissiez, alors ne raccrochez pas, je n'ai que vous, je vous en prie... »
Elle suppliait.
Sandrine. Pas vraiment une étudiante, comme l'étaient pourtant la plupart des filles qui bossaient dans ce genre de bar, à chauffer le clampin contre une commission sur les boissons. Là où je l'avais rencontrée et où j'avais sympathisé avec elle, malgré le forcing de sa patronne : ce mec ne consomme rien, qu'il dégage. Sandrine lui avait tenu tête. Je l'avais revue dans un concert, puis plus tard, dans un bar. Puis nous étions restés en contact. Elle passa même plusieurs fois chez moi. Sandrine, son grand rire délirant, ses boots qui me faisaient marrer. Mais pourquoi cette fille me parlait de Sandrine, et qu'est-ce qu'elle foutait là, dans mon téléphone, à 4 heures du matin ?
- Vous êtes qui, vous ? Vous avez gobé des trips ou quoi ? Sandrine est avec vous ?
- C'est pas une blague... Elle a paru épuisée... Sandrine m'a donné votre contact, mais elle se savait menacée, même si elle ne m'en avait rien dit pour ne pas m'inquiéter... Elle a à nouveau fondu en larmes, « me laissez pas tomber, je vous en prie, ces types vont me tuer si vous ne m'aidez pas ! »
- MAIS ON NE TUE PAS LES GENS COMME ÇA ! J'ai rugi, songeant trop tard aux El Hadji.
- Si. Elle a dit. » (p. 12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Monsieur Riplé, Marc, est écrivain dans ce roman, il est en pleine phase créative, phase de doute donc également. Il habite à Rennes, dans un appartement décoré de façon plus que sommaire, et s'échine à trouver une suite à son texte lorsque le téléphone sonne et qu'une jeune fille éplorée lui demande de l'aide. La belle inconnue, Gladys, est l'amie d'une amie dont elle lui apprend l'assassinat. En plus de ses charmes, elle trimballe un sacré paquet de fric et de dope que lui a laissé sa copine avant de mourir. Avec elle, débarquent dans la vie de Marc : la parano, la trouille et le chaos qui transformera son quotidien à jamais. Son coup de sonnette est le début d'un road-trip qui mènera l'écrivain, peu doué et désargenté avant la manne apportée par Gladys Oppenmüller, de la capitale bretonne à Fréjus, en passant par Aurillac, pour finir dans les environs du Cap en Afrique du Sud. Jolie promenade, jalonnée de macchabées...

Sandrine et Gladys travaillaient pour un gang composé de deux amis d'enfance, Serge et Boris, inséparables, aussi mauvais l'un que l'autre, associé à Ramdam, un séducteur pas très malin, utile mais pas indispensable au duo. Bien entendu, les trois compères vont se lancer aux trousses de Marc et Gladys, la police non loin dans leur sillage. Un flic têtu, obstiné, méticuleux, Rouvière, heureux jeune papa, flanqué d'un stagiaire futé, Chambon, et affligé d'un collègue alcoolo-dépressif en plein divorce et d'un commissaire à cheval sur ses prérogatives, n'appréciant pas les initiatives de son limier de choc, ne ménagera pas sa peine et ses efforts pour comprendre dans quel imbroglio il a mis les pieds.

Peu de temps auparavant, une terrible marée noire, causée par l'état de délabrement du navire affrété par Optal, une multinationale des hydrocarbures, a mazouté le littoral français. Le PDG, Auguste Marest, fin tacticien sans aucun scrupule, s'emploie à minimiser le rôle de son entreprisel et, en sous-main, échafaude un montage complexe afin de faire le ménage pour que sa société ne soit pas mise à contribution. Nettoyer les dégâts à moindre frais, sauver l'image de marque et faire traire ceux qui pourraient l'ouvrir. Pour cela, il lui faut dégager des liquidités sur des comptes hors des radars de l'administration et faire des montages offshores dans des contrées exotiques ou au Luxembourg. Les tueurs ne sont pas donnés par les temps qui courent.

Marc Riplé cavale, les tueurs aux trousses, les flics derrière les tueurs : tout le monde suit tout le monde dans une sarabande hasardeuse et mortelle – on décède beaucoup, et pas du rhume des foins, dans Fioul. Les intrigues s'enchevêtrent, plus personne n'a une vue d'ensemble. De mystérieux meurtres d'élus du RN de la région de Fréjus viennent encore compliquer un peu le paysage, et bien d'autres événements transforment vite la banale histoire de Gladys en un torrent boueux dans lequel aucun protagoniste ne sait précisément quelle est sa place et ce qui se passe juste devant ou derrière lui. Sauf l'ordonnateur de foutoir qui possède plusieurs coups d'avance sur tout le monde.

Sur plus de cinq cent pages, les énigmes et coups de théâtre s'accumulent, le hasard s'en mêlent souvent, ce qui ne simplifie rien. Imaginez la tambouille lorsque sont intriqués trafic d'êtres humains, prostitution, drogue, politique, manipulations financières et pollution aux hydrocarbures... Riplé, en quasi candide, avance au gré du vent et de ses coups de chance, de ses conquêtes féminines également, sans avoir aucune idée de la galère dans laquelle il est embarqué, ni du tas de cadavres qui se constitue petit à petit dans son sillage. L'intrigue tentaculaire ne souffre aucun relâchement et réclame du lecteur une attention permanente sous peine de se perdre dans les méandres de coups fourrés, trahisons, arnaques boursières et financières parsemant le récit. Celui-ci aurait peut-être gagné à être élagué de trop nombreuses anecdotes détaillées. Et nul doute qu'il aurait dû bénéficier d'un travail éditorial - et de correction - plus performant.

Une description tout à fait crédible des liens de la haute finance et du grand banditisme, l'explication des montages bancaires frauduleux entre gens de bonne compagnie, l'omniprésence de sinistres salauds, corrompus et corrupteurs, fascistes, font de Fioul un thriller de plain-pied dans notre formidable époque, il n'y a pas de doute. Celle où les entreprises les plus polluantes se paient de façades vertes, même si quelques crimes sont nécessaires pour calmer les remous d'un scandale.

Un thriller bouillonnant dans lequel l'humour n'est pas absent, une marée noire masquée par une nappe d'hémoglobine...


Notice bio

Stéphane Grangier est un auteur rare mais truculent. Son œuvre est publiée chez divers éditeurs de Bretagne comme Les éditions La Gidouille, Les éditions de la Rue Nantaise ou les éditions Goater. Son précédent roman Hollywood Plomodiern publié en 2014 aux éditions Goater a été très remarqué pour son humour et sa fantaisie. Il est l’auteur de plusieurs nouvelles dont une dans Maillot Noir et dans le recueil Sandinista, toujours aux éditions Goater.


La musique du livre

Miles Davis - Tutu

Rocky - Eye of the Tiger


FIOUL – Stéphane Grangier – Éditions Goater – collection Goater Noir – 506 p. mars 2018

photo : Pixabay

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