Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
GALEUX de Bruno Jacquin

Chronique Livre : GALEUX de Bruno Jacquin sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Au milieu des années 1980, en toute illégalité, ils ont fait régner la terreur dans les rangs des indépendantistes basques. On les appelait.... Galeux.

Qui étaient les « galeux », surnom donné aux membres des GAL, organisation paramilitaire financée par l’État espagnol pour lutter contre ETA, dans les années 1980 ?

Mai 2005. Casimiro Pozuelo, paisible retraité espagnol est victime d’un attentat au Pays basque français dont il réchappe miraculeusement. Avide de vérité, Inès cherche à comprendre pourquoi on en veut ainsi à son grand‐père. Elle se penche alors sur son passé et découvre des informations terrifiantes qui la tirent du mensonge permanent dans lequel elle était maintenue depuis sa naissance.

Inspiré de faits réels, « Galeux » est une plongée à rebondissements, sans tabous, au coeur des années noires de la « guerre sale » (1983‐1987) menée en France contre les indépendantistes basques.

Un scandale d’État dont la plaie n’est pas complètement refermée aujourd’hui encore.


L'extrait

« Terexa Ekiza n'a jamais rien fait promettre à son fils. Cependant elle n epeut rien contre la haine qu'il porte en lui depuis que son père, etarra chevronné, a été abattu, en France, lorsqu'il était enfant. Aussi, Terexa ne peut que lui transmettre son amour par son regard humide à l'instant de lui dire au revoir. Tout en en regrettant la brièveté, elle sait que celle-ci est obligatoire. C'est sûr, il a reçu LE message, celui qui recommande la fuite. « Ils » arrivent.
À peine son fils s'est-il éclipsé par la fenêtre de sa chambre donnant sur une rue parallèle à l'entrée principale de la petite maison familiale, qu'un poing lourd s'abat sur la porte d'entrée et frappe plusieurs fois.
- Mikel Ekiza, c'est bien ici ?
- Oui, c'est mon fils... mais...
Sans lui laisser le temps de terminer sa phrase, six GEOS bousculent Terexa et pénètrent à l'intérieur de son domicile, arme au poing, hurlant et renversant tout sur leur passage dans un vacarme épouvantable. Pendant que d'autres hommes empêchent les voisins ou les curieux de s'approcher, l'officier qui dirige le groupe avertit Terexa :
- Madame, nous avons un mandat d'arrêt contre votre fils, Mikel, délivré par la chambre pénale de l'Audience nationale. Dites-lui qu'il est dans on intérêt de se rendre.
- Mais je ne l'ai pas vu depuis des semaines. Que lui reprochez-vous ?
- C'est un terroriste d'ETA, madame. Ne me dites pas que vous l'ignoriez. Tout comme l'était votre mari. » (p.15/16)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Anatomie d'une sale guerre au Pays basque...

Il n'y a pas que les spots de surf et les frontons de pelote du côté de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, il y demeure de profondes cicatrices des terribles années 80 pendant lesquelles des tueurs payés par de hautes autorités espagnoles, les GAL, ont assassiné en toute impunité, ou presque, des militants basques et d'innocents touristes sur le territoire français. Une période folle où les meurtres se sont multipliés, commis au début par des policiers fascisants venus d'Espagne, exaspérés de devoir stopper leurs investigations à la frontière. Quelques succès plus tard, grâce à des fonds quasi illimités, ce furent des mercenaires portugais et français, dont d'ex policiers ou flics en activité, qui firent la sale besogne, sans trop d'égard pour les dommages collatéraux occasionnés par des tirs en rafale, les bévues lors d'enlèvements ou des explosions ciblant (mal) des militants etarras.

En 2005, près de vingt ans après les dernières exactions des GAL, Inès et Mikel s'aiment mais le jeune homme disparaît et le grand-père de la jeune fille est victime d'un attentat, manque d'y laisser sa vie. Le mot « galeux » peint sur le capot de la voiture dans laquelle il est abattu. Partant de ce fait divers, Bruno Jacquin crée avant-tout une atmosphère, celle du soupçon généralisé, de la méfiance au sein même des familles des victimes, d'une région qui se tait parce que la plus petite allusion à ces événements fait surgir des douleurs et ds failles impossibles à combler dans la communauté.

Puisque rien n'est jamais dit, tout est toujours possible, et l'imagination porte souvent à accréditer le pire. L'ambiance est lourde, vénéneuse. En bon journaliste, l'auteur donne les faits, habilement intriqués dans un récit où le réel rejoint la fiction, sans que l'on sache bien parfois si on est dans le factuel ou dans l'imaginaire, peu importe, et même tant mieux. Toujours est-il que ce roman est passionnant par son intrigue et édifiant par son cadre. On y retrouve les tragédies, les hommes, les femmes, veuves trop tôt ou mères éplorées, les paysages et l'exécrable guerre sans loi décrite déjà par Marin Ledun dans L'homme qui a vu l'homme ou Au fer rouge (Éditions Ombres Noires). Un pays fracturé, martyrisé, des familles endeuillées, des orphelins et jamais de coupable, aucune justice à attendre, l'état de droit ayant cédé la place à un champs da bataille clandestin et destructeur. À chaque question pertinente, la raison d'état vient clore le bec du curieux.

Inès, la jeune héroïne, va, comme le lecteur, découvrir un univers trouble où personne n'est ce qu'il est, où toutes les apparences sont forcément trompeuses. La confiance ne peut être de mise, tout le monde ment, certains pour se protéger, d'autres pour piéger, tout le monde a quelque chose à cacher dans l'entourage de la jeune fille, même son grand-père, son amant, son amie. De la banlieue parisienne, au Pays basque jusqu'au Vénézuela, le mensonge et la trahison la suivent, la précèdent, la côtoient à chaque instant et forment un cocon menaçant de la broyer.

À l'intérieur du récit actuel, l'auteur relate les crimes anciens à l'origine du drame vécu par Inès, expose ainsi la genèse des GAL, les raisons de leur développement, quelques faits saillants, quelques personnalités marquantes, mettant ainsi en perspective les difficultés de la jeune femme à obtenir des réponses, l'omerta qui règne autour de ces massacres passés.

Galeux, c'est un polar à l'intrigue diablement bien bâtie, un roman d'amour torturé et la dénonciation d'un scandale d'États, au pluriel, État, la France n'ayant pas montré une motivation extraordinaire à mettre hors d'état de nuire les Galeux. En remontant l'histoire de sa famille, Inès va découvrir, horrifiée, celle de la région de son enfance, toucher du doigt l'ignominie d'une guerre civile, se prendre en pleine face des secrets qui lui ont toujours été cachés avec soin.

Bruno Jacquin, tout en distrayant grâce à l'enquête périlleuse d'Inès, livre quelques vérités bonnes à connaître. Il me semble que c'est exactement la définition d'un excellent polar lorsque, de surcroît, il est aussi bien écrit que Galeux !


Notice bio

Ancien journaliste de presse écrite (quotidiens, hebdos, mensuels puis agence), Bruno Jacquin embrasse ensuite une carrière dans la presse institutionnelle pour le compte d’un service public. Ressentant un grand besoin d’air, il quitte ce dernier pour assouvir sa passion de l’écriture. Féru de littérature noire et policière ainsi que d’histoire contemporaine et de politique, il mélange habilement les genres. Galeux est son deuxième roman.


La musique du livre

Amel Bent – Ma philosophie


GALEUX – Bruno Jacquin – Éditions du Cairn – collection Du Noir Au Sud – 266 p. mai 2017

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