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GANGS OF L.A., UNE ENQUÊTE D’ISAIAH QUINTABE de Joe Ide

Chronique Livre : GANGS OF L.A., UNE ENQUÊTE D’ISAIAH QUINTABE de Joe Ide sur Quatre Sans Quatre

Joe Ide a grandi dans les quartiers chauds de South Central L.A. en dévorant Conan Doyle… Gangs of L.A. est son premier roman.


« Il faisait frais et sombre dans le salon, les barreaux antieffraction des fenêtres faisaient alterner de douces bandes de soleil et d’ombre, sans le moindre grain de poussière pour y danser tant la propreté régnait en ces lieux. Isaiah ne releva pas les yeux lorsque Deronda, pieds nus, quitta la cuisine américaine pour avancer sur le béton poli. Il n’avait pas obtenu l’effet escompté, mais ce sol lui plaisait ainsi, avec ses taches informes grises et vertes qui lui évoquaient la carte satellite d’une forêt vierge. Deronda s’affala sur le sofa, face à lui, et posa les pieds sur la table basse. Sur la plaque de verre se trouvaient des clefs de voiture, un téléphone portable, une casquette de Harvard et la matraque télescopique.
Deronda remarqua la boîte noire qui se trouvait juste en-dessous. « C’est quoi, ce truc? demanda-t-elle, comme s’il s’agissait d’une mine antipersonnel.
- Un caisson de basse, et enlève tes pieds de là.
- C’est qui qui est allé à Harvard ?
- Personne.
- On peut regarder la télé ?
- Est-ce que tu vois une télé ici ?
- T’as pas de PlayStation ?
- Non, je n’ai pas de PlayStation.
- Faut que tu t’achètes des meubles. »
En plus du canapé et du fauteuil de cuir bordeaux, il y avait la table basse en chrome et en verre, un pouf en osier, un guéridon en cerisier et une lampe de lecture, manifestement une antiquité. Et c’était tout, sans compter les étagères qui du sol au plafond dissimulaient un mur entier. Une énorme collection de vinyles et de CD, aussi impeccablement alignés qu’un code-barres, et une chaîne hi-fi impressionnante. Le saxo de Coltrane mugissait dans les haut-parleurs, rauque et furieux.
« On peut mettre autre chose ? demanda Deronda, grimaçant comme s’il s’agissait du vacarme d’un broyeur d’ordures.
- Non. »
Isaiah, la tête toujours baissée, lut un autre e-mail. Deronda avait quelque chose à lui demander. Il l’avait senti dès le moment où il l’avait laissée entrer, à son air qui sous-entendait qu’elle ne recherchait pas uniquement un père pour son futur enfant. Le fait qu’il ait repoussé ses avances l’avait privée de son ouverture, et il percevait nettement les couinements du cuir sous ses fesses alors qu’elle se tortillait sur le sofa, à l’affût de la moindre occasion. Peut-être que s’il l’ignorait assez longtemps, elle finirait par abandonner.
« Je peux te demander quelque chose ? interrogea-t-elle.
- Non.
- Est-ce que tu pourrais, genre, tu sais, me brancher ?
- Te brancher avec qui ?
- Blasé. Vous êtes super proches, tous les deux, à ce qu’il paraît. » Elle oberva une courte pause avant d’ajouter : « IQ. »
Le magazine The Scene avait publié un article intitulé « IQ. Isaiah Quintabe : sans peur et sans licence. » » (p. 18-19-20)


IQ comme Isaiah Quintabe : c’est par ces initiales qu’on se réfère ordinairement à Isaiah, un jeune homme aussi doué pour réparer une voiture – il a travaillé dans un garage – que pour commettre des casses ou confondre les malfaiteurs. Un gars en or, ordonné, posé, gentil – il s’occupe avec beaucoup de sollicitude d’un jeune garçon handicapé – et qui transporte des explosifs dans son coffre, au cas où…

Et d’ailleurs, il a bien fait car une toute jeune ado se fait kidnapper et, par la force de son esprit de déduction et sa finesse d’observation, IQ localise l’agresseur et le met hors d’état de nuire (merci le matos stocké dans le coffre) et puis, comme tout héros normalement constitué, s’en va sans attendre les remerciements, encore moins la gloire.

C’est qu’il est plutôt solitaire, IQ, si l’on excepte le volatile, Alexandro, qui se balade en liberté chez lui et qu’il a reçu en paiement pour service rendu à un de ceux à qui l’argent fait souvent défaut et qui font l’ordinaire de sa clientèle et la visite impromptue de Deronda, une fille qui pense que son anatomie plantureuse doit lui assurer gloire et célébrité.

Cependant, là, IQ a besoin de sous, de pas mal de sous même et ce ne sont pas les petits boulots qu’il a enchaînés avant de devenir détective qui vont les lui fournir. C’est ce qui le conduit à accepter de travailler pour un célèbre rappeur complètement en perte de vitesse, un type à la carrière en berne complètement déjanté.

Normalement, si la vie avait tenu ses promesses, IQ n’aurait pas dû avoir à faire ce genre de choses. Il aurait dû, étant donné ses capacités intellectuelles hors norme et son naturel minutieux et industrieux, faire de hautes et brillantes études entièrement payées par son frère Marcus, contraint de remplacer leurs parents, morts tous deux alors qu’Isaiah était encore tout jeune. Marcus s’occupe de son petit frère avec dévouement et une bonne humeur communicative dont il ne se dépare jamais. Il croit en IQ, en ses capacités et son talent et il veut le voir réussir ses études. Mais hélas, Marcus est victime d’un chauffard qui le renverse et s’enfuit. Au début, bien qu’il soit écrasé de chagrin, Isaiah fait face en continuant sur sa lancée, à aller au lycée et à travailler d’arrache-pied mais il s’aperçoit vite qu’il va lui falloir trouver une solution pour avoir de l’argent et garder la maison qu’il occupe.

Cette solution va se matérialiser sous la forme de Juanell Dodson, un jeune dealeur prêt à à peu près toutes les arnaques, désireux de quitter le sinistre squat où ils sont trop nombreux à faire leurs petites affaires.

Dodson et IQ, c’est le feu et l’eau, l’un ne réfléchit pas à grand-chose quand l’autre est hyper vigilant et rationnel. Au bout d’un moment, comme l’argent tarde à rentrer, ils vont commettre des cambriolages dans des commerces dont ils peuvent facilement écouler la marchandise : prothèses capillaires en cheveux véritables, cannes à pêches hyper sophistiquées, médicaments pour animaux de compagnie…, peu importe. La méthode est signée IQ, elle est balèze et prudente. Mais pas assez rapidement rentable pour Juanell, bien sûr. Entre eux deux, une guerre larvée se déclare, avec l’adjonction d’une jeune et replète jeune femme qui achève de convaincre Juanell de la nécessité d’obtenir de l’argent, et plus vite que ça. La maison d’Isaiah devient un paradis pour boîtes de pizzas vides, piles de fringues sales et préservatifs usagés, alors IQ préfère prendre le large en attendant de trouver comment se débarrasser des intrus.

Des années plus tard, IQ retrouve Dodson pour travailler avec lui sur cette enquête concernant Calvin Wright, alias Black the Knife, rappeur qui ne rappe plus rien – ses deux derniers enregistrements effectués dans son propre studio sont indicatifs de son état de paranoïa arrosée à l’alcool et à une bonne dose de chimie parfois même toute légale – au grand dam de son producteur qui voit tout le fric à se faire sur la bête fondre comme neige au soleil.

La solitude de Cal est extrême et d’une tristesse infinie : à la fois insupportable et malheureux, complètement à la masse et d’une lucidité confondante, le rappeur fait du mieux qu’il peut pour s’engourdir dans tout ce qui se boit, se fume, se renifle ou s’avale. Autour de lui, les inévitables gardes du corps-copains-parasites dont la grande motivation est de vivre une vie de luxe et de loisirs – certes douteux mais quand même – et qui ne font que renforcer le sentiment de peur et de solitude de Cal. S’ajoutent à cela l’ire de son ex qui le poursuit de sa haine au travers de tous les journaux et réseaux sociaux que ces histoires-là, qui font du clic pour pas cher, intéressent… et la concurrence qui rend son retour dans les charts chaque jour un peu plus problématique…

Mais tout ça pourrait être soluble dans la vodka. Non, ce qui justifie qu’on appelle IQ à l’aide, c’est qu’on a voulu le tuer, oui, le tuer, à l’aide d’un chien monstrueusement gigantesque, genre celui des Baskerville, qui est entré chez lui et l’a presque égorgé…

Il y a des images de surveillance d’ailleurs, et tout est vrai. Cal est persuadé que c’est son ex qui a mis un contrat sur sa tête. D’ailleurs il va changer de vie, tout est clair maintenant pour lui depuis qu’il a entendu un certain Dr Freeman expliquer qu’il faut se détacher de ses biens matériels qui encombrent et nous empêchent d’être libres.

Mais IQ a une autre idée.

Et pour suivre les ramifications de cette idée, en compagnie de Dodson, il va rencontrer un des plus effrayants cinglés qui soit, avec son armée de super chiens surdimensionnés obtenus avec amour et patience par des croisements de molosses amateurs de chair fraîche…

C’est un roman très drôle, avec une belle satire du milieu des rappeurs et de la musique en général, un duo qu’on suit avec plaisir, l’élégance intellectuelle et le calme d’IQ contre le côté brouillon et vite énervé de Dodson, le vrai bonheur des déductions à la Sherlock Holmes ou Poirot auxquelles se livre IQ…

On est séduit par l’aisance avec laquelle Joe Ide raconte, pimente, décrit : les scènes sont visuelles et pas seulement cocasses, elles sont aussi pleines de suspense et de frousse, de détresse et de cauchemars.

L’intelligence d’IQ triomphe de tout, son empathie aussi, comme son humanité. Un héros dont on souhaite qu’il revienne régulièrement déjouer avec élégance et maestria les affaires dont on lui confie la résolution.


Musique

Outre les titres sélectionnés ci-dessous, est évoqué : John Coltrane

Marvin Gaye - Let’s Get it on

The Temptation - I Wish it Wouldn’t Rain

The Four Tops - Sugar Pie Honey Bunch

David Ruffin - My Girl

Tupac Feat Dr Dre - California Love

Mary J Blige - Family Affair


GANGS OF L.A., UNE ENQUÊTE D’ISAIAH QUINTABE - Joe Ide – Éditions Denoël – collection Sueurs Froides - 389 p. janvier 2019
Traduit de l’anglais (E.-Unis) par Diniz Galhos

photo : Visual Hunt

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