Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
GAZA DANS LA PEAU de Selma Dabbagh

Chronique Livre : GAZA DANS LA PEAU de Selma Dabbagh sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Gaza est bombardée.

Rashid est en train de regarder les obus tomber en fumant un joint quand il reçoit l’e-mail lui annonçant qu’il peut partir à Londres.

Iman, sa sœur jumelle, ne supporte plus les atrocités et l’inaction qui les entourent, elle envisage de rejoindre un groupe de résistance islamique.

Sabri, leur frère aîné, a perdu sa famille et ses deux jambes dans un attentat à la voiture piégée. Leur mère semble avoir un passé trouble. Leur père a fui pour s’établir dans un pays du Golfe.


L'extrait

« « Leurs sources militaires prétendent que cette attaque aérienne agressive était une réponse directe au bombardement d’un parc hier après-midi, dont le parti islamique de la justice a revendiqué la responsabilité… » C’était la station de radio locale, qui avait choisi de ne pas nommer la kamikaze.
« Tu sais que c’était une Hajjar ? demanda sa mère. Cette idiote a donné une excuse à ces salauds pour bombarder l’hôpital.
- Je les ai vus faire. »
Rashid se déplaça afin qu’elle puisse atteindre l’évier et leva les lunettes de soleil sur sa tête. Elles étaient rayées et couvertes d’empreintes de doigts, ainsi que de graisse de cuisine. Sa mère retroussa ses manches au-dessus des coudes et tapa de nouveau sur le fond de la casserole avec une cuillère en bois. Sous un gros morceau de viande, semblable à de la cervelle, un filet de vapeur s’échappa en sifflant.
« Ils ont coupé l’électricité pendant plus de cinq heures ce matin. tout est à moitié décongelé ; du sang gouttait du congélateur quand je l’ai ouvert. Tout ce que je peux faire, c’est cuisiner le stock entier, le remettre au congélateur et espérer qu’ils ne toucheront plus à l’électricité. Il me reste au moins quinze kilos à cuire. »
Disposés par terre sur une bâche étanche, des épaules d’agneau et des cubes de boeuf suintaient dans leurs sacs en plastique transparents. » (p.47)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Gaza. mince bande de terre brûlée par le soleil et les obus. Un vaste camp de prisonniers à ciel ouvert où s’entassent pêle-mêle femmes, hommes, enfants, vieillards, coincés comme des rats par la mer d’un côté et le blocus israélien pour le reste. Une champs de ruines, de maisons détruites par les bombes et les soldats sionistes. Et pourtant, malgré tout, il y fleurit encore, de temps en temps, l’espoir de la jeunesse, une espérance fragile, mal nourrie par le terreau de haine, d'humiliation et de mépris de la puissance dominante, pouvant à tout instant basculer dans un nihilisme meurtrier pour une injustice de trop ou une insulte au mauvais moment. Le rêve reste difficile à éradiquer, même dans cette patrie d’apatrides usés par les combats vains et dispendieux en vies humaines, ce décor de taches sanglantes des  crimes de guerre aveugles commis par une des premières armées du monde sur une population aux abois, ballotée entre les représentants corrompus de l’Autorité palestinienne ou les “pousse-au-martyr” intégristes. Le simple récit de la vie quotidienne dans ce paysage infernal suffirait amplement à donner un sordide roman noir.

La famille Mujahed habite Gaza, respire Gaza, ressemble à Gaza. Un mélange de souvenirs d’anciens combattants glorieux, de jeunes plein de vie et d’envies - déjà mille fois déçues -, de blessures profondes et de rêves fous comme seuls peuvent en faire des garçons et des filles alors que les adultes sont résignés. Il y a là Rashid, fragile et défoncé la plupart du temps, qui lance des imprécations en réponse aux missiles sionistes qui bombardent l’hôpital. Il vient de recevoir son visa pour se rendre étudier à Londres, un bon de sortie inespéré. Iman, sa soeur jumelle, se lasse des réunions de femmes palestiniennes où nulle ne l’écoute, ses propositions et idées ne sont même pas discutées, la représentante de l’Autorité concluant chaque séance par la parole officielle qui ne saurait être amendée. Elle en vient à imaginer rejoindre un groupe islamique fort intéressé par la récupération de la fille d’un ancien dirigeant de l’OLP.

Leur père n’est plus là, il est quelque part dans le Golfe, ayant abandonné la lutte depuis des années, délaissant femme et enfants dans ce enfer. Sabri, le fils aîné, amputé des deux jambes, travaille à un mémoire sur les exactions israéliennes, un travail de Romain qui l’occupe jour et nuit. Leur mère les fait subsister comme elle peut, maîtresse-femme, elle négocie régente son petit monde et le voisinage, entre solidarité compassionnelle et militantisme politique.

Leur immeuble est le seul debout, tous les autres alentours ont été rasés par les bulldozers israéliens au cours de représailles indifférenciées. Gaza toute entière est coupable. A priori . Pour l’occupant, il faut tuer, il faut faire mal, comme le proclame le premier ministre sioniste d’extrême-droite. Chaque enfant, chaque vieillard est un condamné à mort en puissance pour cet état qui viole des dizaines de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sans subir la moindre sanction. Les habitants de Gaza vivent sous la menace constante de Tsahal, coupures d’eau, de courant, routes fermées, fouilles humiliantes, perquisitions, tirs de missiles, bombardements, pas un jour sans une exaction ou une tuerie disproportionnée touchant l’ensemble de la communauté.

Gaza 2

Ce n’est plus de la résignation ou un sentiment d’abandon qui habite les têtes, mais bien celui d’une déréliction. La perspective d’un séjour, même temporaire, à l’étranger est une aubaine, mais même à des milliers de kilomètres de Gaza, ils restent suspects, comme marqués du sceau d’infamie. Même à Londres, ils sont bouclés à double tour dans Gaza.

Au sein même de la communauté palestinienne, les divisions sont profondes, irréconciliables. Les Islamistes manipulent les jeunes désespérés afin de séparer les familles influentes, membres de l’Organisation de Libération de la Palestine. Les Sionistes frappent à la plus petite provocation, entretenant savamment une spirale de violence qui sert les intérêts des plus acharnés poussant à l’élimination pure et simple de toute la population arabe de Palestine . Islamistes et extrême-droite israélienne sont complémentaires et ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Les Barbus prospèrent sur les exactions du régime sioniste qui ne peut se maintenir que grâce au besoin sécuritaire dans sa population. Une relation saprophyte malsaine qui ensanglante toute la région, les modérés des deux bords, impuissants, comptent les cadavres.

Rashid et Iman iront donc à Londres, même si la Palestine n’est qu’une des nombreuses bombes à retardement laissées par les Anglais lors de ses diverses décolonisations. Au Pakistan, en Afghanistan ou au Moyen-Orient, au Cachemir, partout dans les conflits actuels, on sent la patte des politiciens anglais, traçant des frontières, apparemment absurdes, au crayon et à la règle, sans tenir aucun compte des peuples ni de l’histoire, préparant ainsi les discordes futures et les possibles manipulations post-coloniales. Une façon comme une autre de garder son influence, de passer d’un empire impossible à conserver à un impérialisme dont on constate tous les jours les dégâts meurtriers.

C’est tout cela et bien plus encore que conte Selma Dabbagh à travers les portraits des membres de la famille Mujahed et de celles et ceux qui la côtoient : la paranoïa constante, la peur, l’angoisse, les tremblements de murs à chaque bombe, à chaque attentat à la voiture piégée, chaque tir de roquette du Hezbollah annonçant des représailles terribles et des enfants en charpie. Elle raconte ce peuple qui voit son territoire rétrécir de jour en jour, de façon tout à fait illégale, sans intervention de la communauté internationale, ce peuple partagé entre des vieux dirigeants corrompus et avides ou des manipulateurs sordides envoyant ses enfants à la mort inutilement. Elle explique cette culture du martyre, ce culte de ceux qui sont tombés au combat ou, plus récent, des jeunes qui se sont transformés en bombes humaines.

La jeunesse palestinienne est une des plus éduquée du Moyen-Orient, elle étudie sur place ou à l’étranger grâce à des bourses de l’Union Européenne, par exemple, ou de diverses fondations humanitaires, pourtant, diplôme en poche, elle n’a aucun avenir ne pouvant espérer trouver de poste à Gaza où elle est confinée. Il ne reste que la résignation, l’exil, la drogue ou la mort comme ultime délivrance au cauchemar. Lire Selma Dabbagh, c’est oser mettre le pied à Gaza, avoir le courage de regarder derrière les infos truquées des médias et braver les incantations et les anathèmes absurdes qui confondent malhonnêtement antisémitisme et répulsion envers la sale guerre qu’Israël mène contre le peuple palestinien.

Sans nier les responsabilités des diverses factions palestiniennes, la faillite politique, la corruption qui gangrène l'OLP et disqualifie ses dirigeants auprès de la jeunesse gazaouie, l'auteur s'attarde, à raison, sur la disproportion des moyens employés par Israël, l'iniquité de ses interventions et la longue liste de crime de guerre qui ne cesse de s'allonger. Moyens qui n'entament pas néanmoins la détermination des adolescents, répondant d'un jet de pierre à un tir de missile, réplique dérisoire mais essentielle afin de se sentir exister, de retrouver son statut d'humain alors qu'on est parqué comme du bétail attendant l'abattage aléatoire.

Gaza dans la peau est un beau roman, une galerie de personnages attachants, un témoignage puissant et militant, tout en restant une magnifique histoire d’hommes et de femmes confrontés à l’indicible quotidiennement. Un coup de chapeau à Benoîte Dauvergne dont la traduction est encore une fois parfaite.

Pour comprendre ce qui se joue sur cette langue de terrain, autrefois féconde et couverte de cultures vivrières, aujourd’hui pelée et vouée au sang, pour dépasser les préconçus et les préjugés, obstacles bien connus de la pensée, plongez-vous dans le témoignage palpitant de la famille Mujahed !


Notice bio

Selma Dabbagh ancienne avocate des droits de l’homme, est née en 1970 en Écosse, d’un père palestinien de Jaffa et d’une mère anglaise. Elle se rend chaque année en Palestine. Gaza dans la peau est son premier roman.


La musique du livre

Un des combattants martèle une Dabkeh palestinienne sur une table de café.
Dans une boîte de nuit de Londres, Rashid pense reconnaître un titre de Prince, au hasard, Purple Rain...


GAZA DANS LA PEAU – Selma Dabbagh – Éditions de l'aube – Collection L'aube Noire – 351 p. septembre 2017
Traduit de l'anglais (Palestine) par Benoîte Dauvergne.

photos : Pixabay

Chronique Livre : MORT SUR LE TAGE de Pedro Garcia Rosado Top 10 : Les ROMANS NOIRS pour Noël 2017 Top 10 : la sélection 2017 de Dance Flore !