Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
GRISE FIORD de Gilles Stassart

Chronique Livre : GRISE FIORD de Gilles Stassart sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Lorsqu’il sort du centre pénitentiaire d’Iqaluit, au nord du Nunavut, Guédalia retrouve ses démons familiers, l’alcool et la défonce, mais aussi les fantômes de ses aïeux, implantés de force par l’État canadien sur les terres hostiles de Grise Fiord. À Amarok, communauté de mille cinq cents âmes que l’été venu un réseau de chemins caillouteux peine à relier au monde, il travaille au magasin coopératif, y menant en parallèle de petits trafics.

Alors que son frère aîné se bat pour les droits des autochtones, lui a tout perdu de l’ambition qui l’a mené jusqu’à Montréal où il n’a jamais terminé ses études. Des légendes que lui racontait son père n’émanent plus que des ombres sans force, rien qui puisse le retenir sur cette pente mauvaise. Peut-être Dalia, la vieille chamane venue du Groenland qui fréquente régulièrement le magasin, pourrait-elle l’avertir du destin qui menace. Bientôt, la seule solution qui s’offrira à lui sera de remettre son pas dans celui des anciens chasseurs, pour fuir la tragédie qu’il aura lui-même provoquée.

Avec ce grand roman du peuple des glaces où l’homme et le chien défient l’ours, l’orque et le béluga, Gilles Stassart ranime l’esprit du loup noir, Amarok le bien nommé, qui veille à la survie des Inuits. Guédalia, l’homme qui a goûté à la culture des Blancs et traverse l’Arctique comme une conscience perdue, saura-t-il trouver son chemin dans les périls de la mer gelée ?


L'extrait

« Guédalia, le regard brillant de Guédalia.
- Oui, un peu comme Archimède, vous savez. Om comprend à l'envers, par défaut. Inversement au poids du volume d'eau déplacée. Les spaghettis ramollissent dans l'eau chaude. Le corps humain durcit dans l'air froid.
Qu'est-ce qu'il peut bien en avoir à foutre d'Archimède ? Il serait bien mieux chez les dingues. Le docteur hésite, cherche l'inspiration en contemplant la file de détenus, mal à l'aise, humiliés dans leurs sous-vêtements élimés, qui attendent leur tour sous la vigilance d'un maton blasé. Une bande d'hommes nus, un échantillon des corps que la nature fabrique ici : cagneux ou harmonieux, débiles, velus, ventrus.
Revenant à Guédalia, son œil accroche innocemment son propre embonpoint qui se prend d'une contraction inconsciente. Une coquetterie abdominale pour essayer de dérober le résultat de son alcoolisme à lui.
Malgré sa polytoxicomanie et son délire de cadavre aux spaghettis, ce jeune homme a visiblement fait des études. Le médecin constate encore une fois d'un œil désolé la proéminence de cette bedaine, symptôme et commentaire sur son impuissance à soigner une plaie. Hein, le toubib ? Que faire de ces jeunes taulards ? Ils auraient davantage besoin d'un chaman et de la crainte qu'il inspire, que de ta médecine de Kabloonak.
L'amphithéâtre de la faculté de médecine, les cours de santé publique, tout ça, des souvenirs classés, poussiéreux. Il y a trente ans. Maintenant, il est là. Il est toujours là, à Iqaluit, à poursuivre, le jour, les chimères de l'Observatoire sanitaire des prisons du Nunavut et, le soir, au Walrus Bar, à noyer les siennes.

- Vous souhaitez savoir ce qui se passe dans le corps humain au moment de la mort par hypothermie ? » (p. 10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Guédalia a suivi des études, un des rares de sa communauté, il y a brillé d’ailleurs, embrassant toutes les spécialités, s’intéressant à tout dans l’idée d’intégrer sa propre culture et celle des Blancs dans une sorte d’oecuménisme, un grand tout rassemblant les hommes. Mais voilà, Guédalia est un Inuit, un de ceux dont le peuple a été expulsé des terres de ses ancêtres parce que le gouvernement canadien voulait récupérer les sols riches en minerais et hydrocarbure. Il est victime de racisme, de ségrégation, par ses congénères et se réfugie de plus en plus souvent dans l’alcool et la drogue afin de s’apaiser. Jack, son frère, a suivi lui-aussi des études, de droit, elles vont lui permettre de prendre la défense des intérêts des Inuits, de préserver ce qui peut encore l’être. L’un rêve, l’autre est pragmatique. L'affrontement est inévitable.

Guédalia n’ira pas au bout de son cursus, il finira en prison, emporté par la toxicomanie et les délits qui vont avec. Comme tant d’autres des siens. Exilés loin dans le nord, à Amarok par les politiciens et les industriels, bien des années auparavant. Les enfants avaient été pris et emmenés dans des institutions catholiques qui les maltraitaient, voire pire. Ceux qui survivaient ne savaient plus vivre sur la glace. Les adultes furent contaminés par des maladies inconnues sur la banquise, apportées par ceux qui les déportaient. « Nous aussi avons été contaminés : la tuberculose, la grippe espagnole, la syphilis. Au même moment, le gouvernement, envoyait les enfants autochtones dans ses lugubres écoles religieuses. » Les chiens des meutes furent abattus, alors qu’ils étaient essentiels à la survie du groupe. Les chiens des meutes furent abattus, alors qu’ils étaient essentiels à la survie du groupe.

Malgré tout cela, les Inuits survécurent, vaille que vaille, s’adaptèrent, chassèrent, prirent de nouveaux repères. Mais leur culture s’effondra, l’alcool fit des ravages, le gibier se fit de plus en plus rare, les meilleurs chasseurs devinrent guides pour touristes en mal de sensations glacées. Comme le père de Guédalia, blessé par un ours au cours d’une de ces expéditions avec des étrangers, qui vit aujourd’hui, paralysé, à contempler le désert blanc par la fenêtre.

À sa sortie de prison, Guédalia prend un petit boulot de vendeur dans un magasin, mais continue ses trafics. La tension avec Jack, dans la maison familiale atteint son paroxysme, leur mère ne parvient plus à les freiner, le père bave, inerte sur sa chaise. Un drame survient qui va tout faire exploser. Alors Guédalia sangle le vieux sur un traîneau, attelle les chiens et part vers le nord, rejoindre les terres des légendes, accompagné par la voix d’une chamane morte depuis bien longtemps. C’est, pour une grande part, ce voyage qui est conté dans Grise Fiord, cette quête d’absolu sur une banquise emplie de pièges et de songes, de fantômes et de sortilèges. Un long voyage initiatique en compagnie du père handicapé, réduit au silence, et de l’esprit des anciens et des dieux portés par une morte.

« Guédalia est un autre, un être retenu, perdu comme les âmes se perdent parfois sur le chemin en cherchant le septième ciel, le paradis des Inuits. »

Gilles Stassart décrit un monde qui s’étrécit, un univers en train de fondre au rythme du dérèglement climatique dans lequel l’espace vital des animaux et des hommes disparaît peu à peu. Son anti-héros, Guédalia, pollué par le savoir des Blancs, a perdu l’humilité nécessaire à la survie sur ces terres arides, dangereuses qui réclament une soumission sans partage. On croise les animaux-totems, le loup, le phoque, le béluga, et, surtout l’ours, figure tutélaire des Inuits. Guédalia, poussé par la culpabilité, et une forme de folie, voyage autant dans son esprit et dans l’inconscient collectif de son peuple que sur les congères ou la débâcle.

« Nous autres ne croyons pas à la mort. La survie est l'objet de notre culture. »

Grise Fiord est un roman noir pétrifié par le blanc des glaces, un itinéraire épique aux confins des rêves et de la banquise rapidement anéantie par l’industrie des hommes. Le roman d’un peuple qui s’efface et d’un biotope qui s’effondre. Pas un instant de repos, le climat l’interdit, les personnages sont sans cesse en mouvement, les actions et les rebondissements se succèdent à toute vitesse, tout est urgent, pressé, obligatoire, périlleux. Le danger est partout, il est déjà là, derrière ou devant, dans les traces des chiens qui s’enfuient, dans l’esprit perturbé de Guédalia, dans les griffes de l'ours, sur la glace qui s'enfonce dans les vagues...

Un conte dramatique, une fable au pays des glaces qui ne sont plus éternelles et entraînent les hommes qui y vivent et toute leur mythologie au fond des océans...


Notice bio

Gilles Stassart est un journaliste, écrivain et cuisinier, familier de la confrontation entre arts plastiques et alimentation. Il a publié, chez le même éditeur, 600° (2012) et Tribulations plastiques (2012). Grise Fiord, son premier roman noir, lui a été inspiré par un séjour dans le Nunavut, territoire arctique.


Musique du livre

Un peu de katajjak ?

Kathy Keknek and Janet Aglukkaq - Inuit Throat Singing


GRISE FIORD – Gilles Stassart – Éditions du Rouergue – collection Rouergue Noir – 234 p. mars 2019

photo : Pixabay

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