Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
Ground Zero de Jean-Paul Chaumeil

Chronique Livre : Ground Zero de Jean-Paul Chaumeil sur Quatre Sans Quatre

 photo : les rues de New-York en feu après l'attentat du WTC (Wikipédia)


L'extrait

« Dans une sorte d'anticipation calculée je répète les gestes à venir mais sans les émotions qui les accompagneront dans quelques instants. J'ai besoin de ce double pour vérifier les enchaînements qui vont suivre : je sors mon arme vivement mais sans brusquerie, je tire une fois, je l'abandonne sur place, je récupère la mallette que ma cible vient de sortir du coffre, je me dirige d'un pas vif mais sans hâte vers la sortie, je remets la mallette à quelqu'un qui doit me bousculer légèrement, puis je me fonds dans la foule qui, à cette heure-ci arpente les couloirs en tous sens. Voilà, c'est fini, j'en ai donné pour leur argent à ceux qui ont eu cette idée, mais pas plus, j'ai exécuté leur commande en temps et heure prévus, sans excès de violence ni bavure. Ensuite j'irai flâner dans les allées du marché sur le parvis, si c'est le jour. Peut-être que je proposerai à Jack qu'on se retrouve à midi au restaurant du 103° étage de la tour pour manger un morceau et on en profitera pour faire le point sur l'état des marchés et les dernières transactions qu'il aura effectuées pour mon compte. Quand aux autres traders, dérangés un instant dans leur course-poursuite avec les capitaux fuyants tout autour de la planète, ils en seront quittes pour se charger un peu plus en fin de semaine en imaginant que c'est parce qu'ils courent des risques qu'ils sont nerveux et déprimés le week-end. »


Le pitch

Walter ou William alias W et tout un tas d'autres pseudonymes est un tueur respecté, un artisan du décès rapide efficace qui met un point d'honneur à être professionnel avant tout, loin de toute contingence morale. Un rescapé de l'organisation Gladio, l'officine plus que louche, fondée par l'OTAN en pleine guerre froide, censée résister aux communistes en cas d'invasion de l'Europe de l'ouest par les soviétiques. Aux meurtres politiques des années quatre-vingt ont bien vite succédé ceux plus alimentaires qui ont permis sa grande aisance financière.

La quarantaine bien sonnée, cynique, pro jusque dans les moindres détails, il exécute désormais des contrats comme d'autres vont à l'usine - sauf que son activité est beaucoup plus lucrative - et qu'il se fait aider pour gérer son pognon et lui faire faire des petits. Il est de son temps, prend exemple sur ceux qui « s'en sortent ».

Le 11 septembre 2001, il doit justement refroidir un quidam dans une des tours jumelles dès l'ouverture des bureaux, récupérer une mallette et la transmettre. Évidemment, il est un peu dérangé dans son boulot par des barbus volants qui, paradoxalement, lui sauvent la vie. Son ou ses commanditaires ont manifestement décidé qu'il fallait se débarrasser de lui et le job a été confié à une concurrente tenace, particulièrement douée, ainsi qu'à un gars qu'il a déjà croisé à l'occasion d'une simplification de certaines négociations autour de Gazprom. Ils y avaient surtout réduit le nombre des négociateurs.

W va essayer de survivre et, ce faisant, des bribes de sa « carrière » lui reviennent en mémoire, sa fuite étant jalonnée de personnages qu'il a déjà croisés. Pourquoi en veut-on à sa peau et que peut bien contenir cette mallette qui pousse ses clients ou d'autres à désirer l'éliminer ?


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un bon ouvrier ce pauvre W, un honnête artisan, orfèvre du meurtre et du nettoyage qui devient la proie de ses employeurs. Il essaie de nous - et de se - convaincre une bonne partie du livre que son métier est somme toute assez banal. Que l'important est de bien l'exécuter et qu'il ne fait que suivre les préceptes de base de notre société libérale, pas de quoi fouetter un chat fut-il armé comme un porte-avion. Seul le but compte, ne pas se faire avoir comme les pauvres, thésauriser, être au sommet pour ne pas se laisser piétiner.

Particulièrement habile, ce premier roman allie un propos très actuel au cynisme moderne à un style proche des anciens grands du polar. W nous prend à témoin, il partage avec le lecteur ses réflexions et ses doutes, se justifie. Un récit à la première personne qui rappelle les premiers privés américains. Il flotte un parfum de Raymond Chandler ou Dashiell Hammett sur cette histoire qui a les deux pieds aujourd'hui. Je ne sais pas si c'est un hommage mais c'est redoutablement efficace pour allier le public à son héros et W mériterait son diplôme de la « Hard-boiled School ».

Un récit vif au rythme endiablé, comme un mec qui fuit, qui surveille tout et qui pense en même temps à son passé. W nous fait partager sa vie, ses galères, la détermination inébranlable de ses clients qui ne tolèrent aucune erreur. Des actions politiques du Gladio au free lance, il a traversé la fin du siècle dernier, de la lutte anticommuniste hystérique au libéralisme triomphant aux valeurs boursières dépourvues d'éthique.

Décidément cette brillante idée du Gladio a le vent en poupe ces derniers temps, de nombreux thrillers et polars y font référence, pêle-mêle : Le Dernier Pape de Luis Rocha, Abomination de Jonathan Holt ou L'Ange Gardien de Jérôme Leroy. Ce dernier d'ailleurs est très proche par le pitch de Ground Zero, un tueur poursuivi par ses commanditaires, styles très différents mais le sujet est dans l'air du temps.

Une histoire passionnante, un rythme de dingue, très bien écrit, ce roman très très noir est une belle réussite. Le lecteur est par la forme d'écriture choisie directement dans le roman, il accompagne quasiment en acteur W et sue avec lui tout au long de ce périple speed pratiquement sans pause, c'est « marche ou crève » pour tout le monde. À découvrir absolument.


Notice bio

Jean-Paul Chaumeil vit à Bordeaux où il est prof. Ground Zero est son premier roman.


La musique du livre

Il y en a partout, à chaque page, à chaque action correspond sa musique. W vit les écouteurs vissés aux oreilles malgré les conseils de ses formateurs. Du rock hard, du rap, tous les styles selon l'intensité ou la couleur qu'il souhaite donner à l'instant. Juste quelques exemples ci-dessous mais la bande originale est largement suffisante pour vous occuper les tympans le temps de lire le roman. Quelques groupes me semblent néanmoins inventés - ou du moins les noms modifiés - par l'auteur. Ce qui n'a aucune importance, il y a largement de quoi faire avec ceux facilement trouvables.

On attaque avec MC5 et son Kick out the Jam mythique, Ray Baretto et Latino con Soul ensuite. Wu-Tang Clan, C.R.E.A.M. pour le rap et Fela Kuti pour le funk : Teatcher don't teach me no nonsense suivi par Noir Désir, Le Grand Incendie.

Une fin cool, en ce qui concerne la musique du moins, avec John Coltrane et son Blues for Elvin...

Ground Zero – Jean-Paul Chaumeil – Rouergue Noir – 217 p. janvier 2015

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