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Chronique Livre :
GYMNOPÉDIE POUR UNE DISPARUE de Ahmed Tiab

Chronique Livre : GYMNOPÉDIE POUR UNE DISPARUE de Ahmed Tiab sur Quatre Sans Quatre

photo : statue à Antioche - Turquie. Lieu de rendez-vous pour Boris. (Pixabay)


Le pitch

Boris Sieger était un enfant abandonné, élevé à Paris par Rose, une femme au cœur d'or très à gauche. Il est devenu un jeune homme discret, employé de mairie, ne sachant pas trop quoi faire de lui, aux amours oscillantes entre Gino, le fils de la concierge, et une collègue avenante. Il n'est pas possessif Boris, il partage volontiers, y compris lui-même.

Le hasard le met en contact avec Oussama, dit Oussa, il préfère, on comprend pourquoi, un jeune de banlieue parisienne qui lui montre quelques photos troublantes prises au Moyen-orient. Boris aurait manifestement un sosie, peut-être un frère ? Cette révélation le laisse pantois, il ne se connaissait plus aucune famille. Mais à qui demander ? Il décide de retrouver les traces de sa mère disparue lorsqu'il avait 8 ans, le laissant seul, planté devant la porte de chez Rose.

Ses recherches vont le conduire à Honfleur, puis beaucoup plus loin vers l'est et le sud, Turquie, Algérie, si bien qu'il croisera le commissaire Kémal Fadil à Oran après un périple périlleux et plein de révélations. Fadil, aidé de son complice, le légiste Moss, enquête sur une série d'assassinats dans le milieu de la médecine charlatanesque qui a connu un essor considérable en Algérie depuis l'arrivée des islamistes dans le paysage.

Quête initiatique d'identité pour Boris, traque d'un serial killer dans les arcanes des croyances archaïques de la société algérienne d'aujourd'hui pour le commissaire, chacun des deux possède une partie des réponses nécessaires à l'autre...


L'extrait

« Trois jours qu'il essayait de négocier. Amadouer, séduire. Il avait tout tenté, hôtel luxueux et restaurants, pour lui montrer que désormais il avait les moyens. Qu'il pouvait subvenir à leurs besoins si elle désirait revenir. Il était rageusement épris d'elle et il se reprochait de l'être à ce point ; du moins il voulait s'en persuader, sinon pourquoi éprouvait-il ce besoin irrépressible de la cogner après une si longue séparation ? Il était encore amoureux, c'est sûr.
Ici, il croyait pouvoir s'en tirer sans problème, qu'il serait tranquille sur ce lointain bout de rade pour obtenir d'elle qu'elle revienne, moyennant une bonne grosse rouste, comme à l'époque... mais elle refusait obstinément.
Au contraire, elle le frappait, encore et encore.
Il se disait qu'il n'aurait jamais dû boire autant. Il avait fait le con. Faut pas jouer les habitués quand on ne tient pas l'alcool. Il se sentait faible ; ses coups ne portaient pas aussi fort qu'il voudrait. Il n'avait plus de jus, comme s'il était vidé. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Ahmed Tiab ne raconte jamais d'histoire, il décrit de belle manière les réalités. Celles des pauvres gens d'Algérie ou d'une Afrique plus lointaine, venus tenter de chercher refuge en Europe, échoués sur le sable du désert, pillés, violés, massacrés par les passeurs, des fils immigrés de longues dates qui ne savent plus où est leur place. Son héros récurrent, le commissaire Kémal Fadil redresse les torts, cherche à comprendre, sans tenir compte des souhaits toujours réducteurs de sa hiérarchie. Il porte un regard parfois désabusé sur la société algérienne et son évolution. Même si le flic oranais est un peu moins présent dans ce volume, la philosophie est la même, parler de ceux dont on ne parle jamais, les oubliés de l'immigration ou du système.

Boris, fils de personne, de vagues souvenirs d'une mère alcoolo qui l'a laissé devant une porte, comme un déchet, s'éloignant d'un talon titubant. Il s'est construit comme il a pu, sans jamais vraiment trouver sa place, ni se révolter non plus. Il est porté par la vie, suit un cours tranquille égayé des films de Johnny Deep qu'il regarde avec son copain/amant Gino. Pas vraiment homo, il répond aux désirs, sans s'investir réellement. C'est dans cette existence morne, que pour lui comme pour tous les occidentaux, Oussama va faire irruption. Pas le même Oussama, mais le changement de paradigme sera aussi violent pour Boris que pour un Américain moyen au lendemain du 11 septembre.

Le télescopage de deux mondes, s'opère sous les yeux du lecteur. Boris, falot, un peu inexistant, se voit projeter dans la réalité d'Oussa, de ses copains partis au Sham, participer au conflit syrien, dans ce djihad dont on parle tant mais qui est tout de même un peu abstrait. Entre deux attentats, deux commémorations, la vie continue et les images des journaux télévisés restent un peu abstraites. L'indifférence s'installe vite, les préoccupations immédiates prennent le pas, même si l'on manie de grands mots comme sécurité, terrorisme, plan vigipirate, le quotidien reprend ses droits entre deux flambées médiatiques. Alors imaginez découvrir que votre seule famille soit dans le désert, vêtue d'un treillis...

Ce polar est un voyage initiatique, un retour aux sources pour un Boris qui n'en soupçonnait pas l'origine. Ahmed Tiab précipite son personnage dans le monde tel qu'il est. Pas méchant, il lui adjoint une jeune fille, Mary, rencontrée au début de l'aventure, et Oussa, guide indispensable dans ces dédales de précautions nécessaires aux contacts dont Boris ne sait pas décrypter les signes. Le périple sera épuisant, déstabilisant, il est obligatoire pour permettre au jeune homme de changer sa façon de se penser et d'envisager son existence et la suite à y donner. Boris y rencontrera des jeunes revenus de tout, plus si volontaires, mais sachant que le retour en arrière est impossible, que leur mort ne changera rien au destin du monde mais qu'elle est le seul soulagement à attendre d'une vie qui se dérobe à eux depuis le début dans les cités oubliées des banlieues.

De son côté, Fadil se heurte aux croyances stupides, à la sorcellerie chamanique qui a tendance, depuis l'avènement des barbus dans les villes algériennes, à prendre la place de la médecine pour guérir tous les maux de gens qui subissent avant tout la misère. Une enquête un peu désespérante lorsqu'il songe aux sommes englouties pour l'éducation par le gouvernement. Il va retrouver le fil d'une ancienne affaire, décrite au début de l'histoire, lorsque les truands suivaient le vent politique du pays, dans les années 80, tantôt alliés du FLN, tantôt des islamistes, selon qui tenait le bâton, quittes à dénoncé aujourd'hui leurs amis d'hier pour prendre la place.

Gymnopédie pour une disparue est un très beau polar, riches d'intrigues mêlées et passionnantes, de personnages criant de vérité et d'actualité. Tiab relie les faits entre eux, explique, mine de rien, le pourquoi du comment, les racines des catastrophes d'aujourd'hui qui ne sont énigmatiques que parce que tout le monde se satisfait qu'elles le soient. Il rattache les bribes d'histoires personnelles de ses protagonistes à l'Histoire tragique de ces dernières années. Il nous fait arpenter les incohérences d'Oran ou la Turquie secouée de sursauts tragiques


Notice bio

Ahmed Tiab est né à Oran (Algérie) en 1965. Il vit et enseigne aujourd'hui à Nyons en France depuis le début des années 90. Son premier roman, Le Français de Roseville est paru début 2016 aux éditions de l'Aube, dans la collection L'aube noire, tout comme le deuxième, Le désert ou la mer, sorti en mai 2016, mettant déjà en scène le commissaire Kémal Fadil et son compère Moss.
Auteur prolixe donc, trois polars en un an !


La musique du livre

Boris et Mary vont boire un verre et une chanteuse reprend, maladroitement des paroles de John Keats, celles déjà utilisé par Genesis pour The Chamber of 32 Doors.

Dans un train, Boris entend sortir des écouteurs d'un jeune les mots ,toujours les mêmes, des rap US, "fuck, nigger"..., genre 2PAC dans Fake Ass Bitches.

La musique de Léla, la mère de Fadil, Oum Kalsoum, bien sûr qu'elle adule, Enta Omry (ام كلثوم انت عمرى), ou Faïrouz dans Nassam Alayna Al Hawa, ou encore Sabah - Zay El Asal ( زي العس).

Pour finir, le morceau qui a donné le titre à ce polar doux-amer, Gymnopédie N°1 du génial Erik Satie.


GYMNOPÉDIE POUR UNE DISPARUE – Ahmed Tiab – Éditions de l'aube – 275 p. janvier 2017

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