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Chronique Livre :
HÔTEL WALDHEIM de François Vallejo

Chronique Livre : HÔTEL WALDHEIM de François Vallejo sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Une banale carte postale sème le trouble dans la vie d’un quinquagénaire paisible. Anonyme, la photo au recto présente un hôtel de Davos, l’Hôtel Waldheim, dans les montagnes suisses, où il s’est rendu plusieurs fois au cours de son adolescence en vacances en compagnie de sa tante se faisant passer pour sa mère. Il a croisé là toute une galerie de personnages insolites, qu’il pensait bourgeois et un peu austères pour la plupart.

La missive n’est pas unique et, empli de curiosité, Valdera, rencontre finalement l’expéditrice qui lui demande des comptes sur son attitude à l’époque lointaine de ses séjours. Interrogations sans objet pour Jeff qui ne se revoit, au cours de ces vacances, que comme un adolescent taquin, en marge de la bonne société compassée fréquentant l'établissement.

Ensemble, ils vont remonter le cours du temps afin d’examiner en détail les événements qui se sont déroulés plus de trente ans auparavant et Jeff va aller de surprise en surprise au fur et à mesure que la mémoire lui revient et qu’il pose des explications sur ce qu’il n’avait pris, en ce temps-là, que pour des vétilles.

L’adolescent Jeff Valdera n’aurait-il été qu’un pion sur un échiquier où s’affrontaient l’Est et l’Ouest au temps de la guerre froide ?


L'extrait

« Personne n’arriverait à croire qu’une survivance des moyens de communication les plus archaïques comme une carte postale puisse bouleverser un homme, moi, la vie d’un homme, la mienne ; une carte postale.
Inhabituelle dans mon courrier. Je tombe dessus ce matin. Tout de suite frappé par ses particularités, pour ne pas dire ses anomalies : un modèle ancien, aux couleurs défraîchies, la partie réservée à la correspondance d’un blanc jaunissant. J’ai pensé : une de ces histoires où une lettre égarée parvient à une adresse donnée, parfois en l’absence de son destinataire disparu pour cause de déménagement ou de décès, après vingt ou trente ans d’errance.
Ce n’est pas le cas, le nom de Jeff Valdera, le mien, précède mon adresse actuelle, d’ailleurs récente. Le timbre, d’un rouge vif, porte la mention de l’année en cours, le tampon, noir, net et frais, indique la date du 1er février dernier. Nous sommes le 3.
Je cherche une trace du signataire : nouvelle anomalie, il n’apparaît pas à la place usuelle, sous le message, pas plus ailleurs, introuvable. Le message, parlons-en, est-ce un message ? Réduit à une brève question, inscrite en travers, dans une langue à la fois familière et fautive : « Ça vous rappel queqchose? » (p. 7-8)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Quoi de plus anodin qu’une carte postale ? Certes, aujourd’hui, ce genre de courrier dénote, à notre époque de Whatsapp, Skype et autres textos, nul besoin de ces photos figées, souvent un peu kitchs pour se rappeler au bon souvenir de ses amis. En l'occurence, ce sont les mauvais souvenirs, les souvenirs enfouis et longuement érodés par les ans que cette image vieillotte est censée réveiller. L’homme, mûr et sûr de lui, Jeff Valdera va se trouver confronté à l’adolescent Jeff Valdera, accompagnant sa tante, trente ans auparavant, celle-ci se faisant passer pour sa mère, en vacances dans cet Hôtel Waldheim. Un établissement de standing, situé à Davos, qui accueillait la bourgeoisie suisse ou allemande, des gens guindés, sans histoire, surtout sans histoire, dans lequel les conversations devaient être ampoulées et anodines, sans éclat aucun. Bref, d’un ennui profond pour un jeune homme avide de découvrir le monde, le sexe et l’aventure.

Piqué au vif par les messages qui se suivent, de plus en plus précis, tous montrant la salle à manger de la pension à l’époque de ses séjours, Valdera veut tirer cette énigme au clair et n’aura de cesse de retrouver son mystérieux correspondant qui, manifestement, cherche à lui extirper des révélations qu’il se sent bien en peine de faire. Surprise, c’est, en fait, une correspondante qui l’attend. Une très jolie jeune femme blonde qui n’a pu connaître l’Hôtel Waldheim du temps où ont été pris les clichés qu’elle lui envoie. Par curiosité, par défi, pour prouver sa bonne foi lorsqu'il prétend ne rien se rappeler de précis ou de particulier, parce que soudain il en ressent le besoin, Jeff va, toute affaire cessante, entamer un voyage mémorielle en sa compagnie. Alcool et flirt aident au départ. Il est comme envoûté par la belle inconnue et revit peu à peu les moments qu’elle lui suggère.

Valdera se souvient du jeune homme qu’il était, de son amitié avec la patron des lieux, Herr Meili, ancien professeur d’histoire, avec qui il échange sur sa spécialité, se rengorgeant d’être pris comme interlocuteur par un adulte. Avide de sortir du cercle convenu des riches clients qui ne l’attire guère, il se laisse entraîner à lier connaissance avec la plus ancienne locataire de l’hôtel, Frau Finkel, octogénaire exégète de Thomas Mann, de sa Montagne magique et de Mort à Venise. Il passe son temps entre la découverte de cet auteur, ses entretiens cultivés avec Meili et des parties de go et d’échecs disputées contre deux clients un peu étranges…

Double je, Jeff l’adulte explore Jeff l’ado, double jeu, se partageant entre stratégie du go, où Valdera ne se débrouille pas si mal, allant jusqu’à gagner des parties, et stratégie des échecs, bien plus ardue, à moins que le joueur adverse ne soit plus redoutable, dans lequel il n’enregistre que des défaites. Peu à peu, en ombres chinoises se dessinent les contre-portraits en sombre de tous ces personnages banals décrits au début. Nul n'est ce qu'il semble être. La mémoire de Valdera mêlée aux éléments apportés par Frieda offrent un autre aspect à ses vacances ennuyeuses, une toute autre partie de déroule en coulisse, sans que le jeune homme s’en soit aperçu. Son interlocutrice le laisse volontairement dans le vague, pour ne pas se heurter à ses dénégations, la jeune femme le pousse à mettre des mots afin d’expliquer quelques énigmes qu’elle suggère et la magie opère, le voile se déchire.

Valdera va voir derrière les apparences, renouer des fils qu’il n’avait pas les moyens de mettre bout à bout à l’époque, loin de se douter qu’il faisait partie d’un jeu qui le dépassait, rien moins qu’un épisode de la guerre froide se déroulant partout en Europe, même dans la Suisse neutre. Le jeune Jeff, un peu hâbleur, taquin, convaincu de ne pas respecter les convenances et fier d’y parvenir, n’aurait été qu’une marionnette manipulée par un service d’espionnage, la STASI, et ceux qui tentaient de lui échapper. Voilà qui change tout, voilà qui apporte de la culpabilité là où il n’y avait qu’insouciance et révolte (bien douce) d’adolescent. Jeff a-t-il influencé le cours de l’histoire par des propos imprudents, tenus en compagnie de personnes qui n’étaient pas ce qu’elles prétendaient être ? Il refuse tout d’abord de l’imaginer, puis, peu à peu, découvre des indices qui l’emmènent vers d’autres déductions, au risque de s’y perdre, surtout que Frieda le pousse, l’envahit de ses thèses qu’elle doit absolument valider par fidélité envers son père, envers ses origines.

François Vallejo s’en donne à coeur joie au milieu des miroirs biaisés des souvenirs et des réalités impossibles à appréhender, par manque de recul, parce qu’on est trop jeune pour voir le vice, parce qu’on y est pas préparé. Valdera adulte, quinquagénaire, en Gustav von Aschenbach, héros vieillissant de Mort à Venise, suivant, fasciné et intrigué, dans le dédale de la cité des Doges, le jeune Tadzio, Jeff des séjours suisses, inconscient de l’intérêt qu’il suscite. Les analogies ne s’arrêtent pas là, dans la nouvelle, Aschenbach meurt du choléra, épidémie sévissant alors dans la lagune, Valdera, au cours de cette exploration temporelle, verra disparaître l’innocence qu’il pensait être la sienne à cette époque. La galerie de personnages, riche, drôle, finement décrite, d’Hôtel Waldheim a bien entendu à voir avec l’autre grande oeuvre de Thomas Mann, amplement citée dans le roman : La montagne magique, se déroulant également à Davos. Chaque intervenant est un symbole, une partie de l’intrigue et une partie de sa résolution, tous sont doubles, telles les pierres du go ou les pièces de l’échiquier, blanches ou noires, bien ou mal, mais jamais dissociés, toujours cohabitant au sein d’un même corps.

La quête de Frieda Steigl est vitale, essentielle, ses racines en dépendent. Au fil du récit elle semble phagocyter sa proie, Valdera s’épuise, elle en tire sa substance, le parasite, fait s’étioler son adolescence et par-là même le mensonge sur lequel il s’était construit, le ramenant à la faute originelle, commise ces étés-là dans cette auberge de Davos. La jeune femme, aux abois, contraint Valdera à être son propre procureur et son avocat, il investigue, analyse, déduit, s’accuse, se défend, au bord du précipice, de la condamnation, cherchant des plans de fuite dans sa mémoire, comme on cherche de l’oxygène pour survivre, jusqu’au dénouement… que je vous laisse découvrir…

Hôtel Waldheim est un beau roman, noir, passionnant, labyrinthique comme peut l’être la mémoire, un duel sensuel, mais à mort, entre deux protagonistes en équilibre précaire sur le fil tenu des certitudes...


Notice bio

François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest. La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998. Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du XVIIIe siècle, avant de retrouver l’Ouest du XIXe en 2006, puis le XXe avec les Sœurs Brelan. Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le XXIe siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps. Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver.


HÔTEL WALDHEIM – François Vallejo – Éditions Viviane Hamy – 298 p. août 2018

photo : scène champêtre à Davos - Pixabay

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