Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
HAINE POUR HAINE d'Eva Dolan

Chronique Livre : HAINE POUR HAINE d'Eva Dolan sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Ils ont été assassinés à coups de pied, dans la rue, sauvagement. Leur seule faute : être étrangers. Quant à leur agresseur, il n’a même pas songé à éviter les caméras de surveillance. Visage masqué, il s’est planté devant elles pour signer son acte barbare d’un salut nazi.

Et comme si cela ne suffisait pas à la section des crimes de haine, trois travailleurs immigrés sont renversés par un chauffard qui prend la fuite.

L’inspecteur Zigic et sa partenaire, le sergent Ferreira, reçoivent alors une consigne claire : ne surtout pas ébruiter la piste raciste auprès des médias, que les deux affaires soient liées ou non. La ville de Peterborough est déjà au bord de l’implosion.

D’ailleurs la police n’est pas la seule à s’inquiéter : pour Richard Shotton, député local d’extrême droite en pleine campagne électorale, ce serait une publicité fort malvenue…


L'extrait

« Zigic regarda le porte de la cage d'escalier se refermer doucement derrière elle, prenant conscience de la légère douleur qui s'était installée entre ses omoplates. Il accrocha sa parka au portemanteau et ouvrit les fenêtres qui donnaient à l'est du bâtiment pour faire rentrer un peu d'air frais.
La nuit précédente, peinant à s'endormir, il avait repensé au délit de fuite, finissant par se demander si l'accident avait vraiment eu une cible précise. Le conducteur de la voiture cherchait peut-être à s'attaquer à des immigrés, n'importe lesquels, et le petit groupe avait été assez malchanceux pour se trouver à l'endroit de Lincoln Road où il savait qu'il pourrait facilement prendre de la vitesse et faire un maximum de dégâts.
Un acte spectaculaire, pour attirer l'attention des médias et relancer l'éternel débat sur l'immigration dans la ville. Si c'était ça que le conducteur cherchait, c'était une réussite. L'accident avait fait l'ouverture du journal du soir sur la chaîne locale puis avait été brièvement mentionné sur BBC News un peu avant minuit, et ce matin, il figurait en page 11 de l'Independent.
Quant aux vidéos des caméras de surveillance qui montraient les autres meurtres sur lesquels ils enquêtaient, il n'y avait aucun doute : l'homme masqué et vêtu de noir qui levait le bras face à l'objectif s'adressait à un public, la police en l'occurence. Mais ils n'avaient pas encore réagi. En tout cas pas publiquement. Cinq jours s'étaient écoulés depuis le meurtre de Manouf, quatre semaines depuis celui de Didi, et l'homme restait un parfait inconnu, son message gardé sous silence. » (p. 91-92)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Il n'y a pas que la nouvelle année qui tombe début janvier, après tout ce n'est que la continuation de la précédente, pas de quoi faire un foin pareil. Non, non, désormais, ce que j'attends avec impatience, c'est le nouveau polar d'Eva Dolan ! Par sa faute. Quand on écrit un premier roman aussi éblouissant que Les chemins de la haine, on est attendue au tournant. C'est le risque. Ses deux flics, L’inspecteur Zigic et le sergent Ferreira travaillent toujours à la section des crimes de haine, on va forcément, se dit-on, encore avoir droit aux méchants employeurs exploitant sans vergogne, parfois assassinant - faut savoir varier les plaisirs -, des gentils migrants ayant fuit un malheur pour tomber dans un autre... ce qui peut devenir redondant.

Je vous rassure tout de suite, certes, nous sommes toujours à Peterborough, ses quartiers miteux, peuplés à majorité d'immigrés, ses Anglais, pâles et un tantinet xénophobes, lorsqu'ils ne sont pas carrément fachos, ses soirées de beuverie et ses crimes qui fleurent bon le racisme. Néanmoins, dans cet opus, Eva Dolan élargit sa palette, creuse son sujet, aborde d'autres aspects, tout aussi passionnants, peut-être moins consensuels que les thèmes abordés dans son premier récit. Bravo à elle. Amis manichéens, passez votre chemin...

« Les Anglais ils sont fous, c'est plus important les animaux pour eux que les gens. »

L'intrigue débute par un sordide accident de la circulation, enfin pas tout à fait un accident : le conducteur a, semble-t-il, accéléré en direction d'un abri-bus, sous lequel patientaient trois travailleurs venus des pays de l'est. Deux sœurs, Jelena et Sofia, plus un homme, non identifié. Jelena et le type décèdent, reste Sofia, sauvée in extremis par l'inconnu qui y a laissé la vie, le chauffeur a pris la fuite. Zigic et Ferreira sont chargés du dossier, une affaire qui pourrait tout aussi bien relever du meurtre raciste, des errements d'un mauvais conducteur, que d'une vengeance contre l'une des victimes. Un surcroît de travail pour les flics déjà bien occupés par deux autres assassinats, à l'évidence haineux ceux-ci. Deux tabassages à mort d'immigrés africains, le tueur finissant son show devant les caméras de surveillance par un salut nazi surjoué.

La hiérarchie policière, souhaitant ne pas envenimer le climat social et garder ces deux massacres sous l'éteignoir, préfère montrer sa section des crimes de haine affairée en train d'enquêter sur le chauffard et n'hésite pas à médiatiser cet épisode pour détourner l'attention du public, à la manière d'un illusionniste. Avec un peu de chance, le dossier sera clos rapidement, la section aura un nouveau succès à mettre à son actif et les chefs de la police à présenter au ministre, tout le monde sera content. Il y a trop peu d'éléments sur les deux tabassages pour espérer trouver un coupable dans des délais raisonnables.

C'est le jeu, connu dès le départ par l'équipe des crimes de haines, elle a une fonction policière, certes, mais subordonnée, ou presque, à son utilisation politique. Dans l'Angletterre d'avant Brexit, en pleine crise économique, le curseur de la détestation de l'autre est un de ceux avec lequel les politiciens aiment jouer afin de canaliser les rancoeurs populaires. Zigic l'accepte, fait son boulot et navigue à vue afin de venir à bout de ses enquêtes, Ferreira, plus impulsive, fonce souvent tête baissée...

Tout ce tintouin n'arrange pas du tout les affaires du récent député nationaliste Richard Shotton, membre de l'English Patriot Party, parvenu à arracher son siège grâce aux voix et aux bras musclés de l'ENL, un groupuscule ouvertement fasciste. Il doit bientôt retourner devant les électeurs et aimerait présenter une image de respectabilité bourgeoise, que ses crânes rasés d'amis mettent à mal. En pleine dédiabolisation, genre une députée française, aux origines bretonnes, tentant de faire oublier que son parti a été porté sur les fonds baptismaux par d'anciens SS et d'ex-collabos vichystes, cette comparaison pour vous donner une idée du problème de Shotton et vous signaler que les affaires narrées dans ce roman pourraient se produire un peu partout en Europe, et ailleurs...

Shotton a pourtant payé cher pour avoir la paix, arrosé de paquets de livres sterling les bandes de hooligans bas du front, amateurs de ratonnades, afin qu'ils se tiennent tranquilles le temps de la campagne. Ce qui ne l'empêche pas de conserver au sein de sa garde rapprochée des individus plus que louches, issus des réseaux fascisants. Tout autant que des jeunes technocrates, frais émoulus de grandes écoles, prêts à se poser sur n'importe quelle charogne pourvu qu'ils sentent les premiers cercles du pouvoir à portée. À force de proclamer partout que l'idéologie et le dogmatisme sont les deux fléaux de la vie politique, plus personne n'a de colonne vertébrale, les appartenances deviennent des mots creux que l'on peut vendre tels des produits manufacturés.

« Il fallait juste qu'il parvienne à créer de la distance entre l'ENL et son parti. Ça avait été un problème depuis le départ, mais il savait aussi que tout mouvement politique qui prenait de l'ampleur avait à gérer ce genre de difficultés avec ses adeptes de la première heure. À un moment donné, il fallait trouver un moyen de se débarrasser des plus enragés et des allumés. »

Le député se rassure un peu en constatant que l'enquête se dirige vers le petit ami - ex ? - de Jelena, apparemment éjecté depuis peu, connu des services de police pour harcèlement et violences. Un coupable idéal, arrangeant tout le monde, foin de la xénophobie, de la haine, jalousie ordinaire et horreur banale causée par un esprit fragile et narcissique. Voilà, tout est en place, un théâtre d'apparences, apparence de respectabilité pour l'extrémiste représentant du peuple, apparence de vengeance pour l'assassinat de l'abri-bus, apparence d'amour déçu, apparence de police efficace, apparence d'une société où l'on est pas assassiné pour sa couleur de peau... Reste les deux massacrés, qui ne demeureront pas les seuls bien longtemps, mais comme il ne faut pas en parler...

Partant de là, Eva Dolan va pouvoir aller fouiller derrière tous ces faux-semblants, débusquer la haine dans ses derniers retranchements, en analyser la portée et les origines des tensions sociales. Zigic et Ferreira sont ses yeux et ses oreilles, sans préjugés, ils analysent tout, décryptent la ville et ses faubourgs, la hiérarchie de la haine, les rivalités entre les différentes nationalités, entre anciens et nouveaux arrivants, l'espèce de hiérarchie absurde entre les couleurs de peau, les religions, les origines ethniques. Les proies d'hier se transformant en prédateurs pour une poignée de fric ou une promesse d'intégration. Elle ose mettre le doigt sur les comportements racistes et violents entre les différentes communautés, balayant par avance les sempiternelles accusations d'angélisme frappant tous ceux qui racontent l'ignominie du sort réservé aux pauvres gens ayant été contraints, le plus souvent, de quitter leurs pays.

« Derrière les pancartes Chambres à louer se cachaient toutes sortes d'activités illégales, du bordel à l'atelier clandestin. »

L'auteure ne raconte pas une histoire, elle raconte l'histoire en marche, celle quotidienne de millions de gens, les humiliations, la violence, le rejet, celles aussi des tortionnaires, des abrutis dangereux, sûrs de leur supériorité du simple fait de leur lieu de naissance ou de leur nationalité, celle aussi des manipulateurs qui les animent dans l'ombre, se gardant bien de salir leurs mains manucurées dans le sang coulant des plaies qu'ils ont provoquées. Comme ses enquêteurs, elle ne lâche pas l'affaire, ronge le sujet jusqu'à l'os, multipliant les rebondissements, les scènes d'action bourrées d'adrénaline, les fausses pistes, les vrais espoirs ou les certitudes transitoires dont l'abandon entraîne l'abattement des limiers de la section des crimes de haine.

Outre le témoignage quasi documentaire de ses livres, Eva Dolan a l'art de rendre ses scénarios captivants, ses personnages crédibles et complexes comme la réalité qu'ils fréquentent. Loin du pamphlet militant, ses polars décrivent les coulisses d'une ville de province anglaise, la cruauté de certains, sottise ou calcul politique selon les cas, les contradictions traversant le paysage d'une Angleterre en déclin, l'acharnement d'autres à y faire régner un semblant de vivre-ensemble, l'indifférence aussi...

Un fantastique polar, un voyage au bout de la haine ordinaire, une description lucide et rude d'une société malade d'avoir perdu son humanité sur le chemin du libéralisme et de la désindustrialisation.


Notice bio

Eva Dolan est originaire de l’Essex mais vit aujourd’hui près de Cambridge. Un temps critique de polar, elle est passée brillamment côté auteurs avec son premier roman, Les Chemins de la haine, qui remporte en 2018 le Grand Prix des lectrices de ELLE dans la catégorie «Policier». Auteur de trois autres romans, Eva Dolan ne pose sa plume que pour jouer au poker, sa seconde passion.


La musique du livre

Coldplay - Paradise


HAINE POUR HAINE – Eva Dolan – Éditions Liana Levi – 424 p. janvier 2019
Traduit de l'anglais par Lise Garond.

photo : Pixabay

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