Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
HAUTE VOLTIGE d'Ingrid Astier

Chronique Livre : HAUTE VOLTIGE d'Ingrid Astier sur Quatre Sans Quatre

photo : Chess-Boxing -Enki Bilal


Le pitch

«Combien d'apocalypses peut-on porter en soi?»

Aux abords de Paris, le convoi d'un riche Saoudien file dans la nuit. Survient une attaque sans précédent, digne des plus belles équipes. «Du grand albatros» pour le commandant Suarez et ses hommes de la brigade de répression du banditisme, stupéfaits par l'envergure de l'affaire. De quoi les détourner un temps de leur obsession du Gecko – une légende vivante qui se promène sur les toits de Paris, l'or aux doigts, comme si c'était chez lui, du dôme de l'Institut de France à l'église Saint-Eustache...

Derrière l'attaque sanglante, quel cerveau se cache? Le butin le plus précieux du convoi n'est pourtant ni l'argent ni les diamants.
Mais une femme, Ylana, aussi belle qu'égarée.

Ranko est un solitaire endurci, à l'incroyable volonté. Mais aussi un homme à vif, atteint par l'histoire de l'ex-Yougoslavie.
L'attaque du convoi les réunit. Le destin de Ranko vient irrémédiablement de tourner.
Son oncle, Astrakan, scelle ce destin en lui offrant un jeu d'échecs. Le jeu de Svetozar Gligoric, le grand maître qui taillait ses pièces dans des bouchons de vin. Et lui demande de se battre – à la boxe et aux échecs, pour infiltrer le monde de l'art et dérober ses plus belles œuvres à Enki Bilal, le célèbre artiste.
La guerre et l'amour planent comme des vautours.

De la police, d'une femme ou du destin, qui est capable de faire chuter Ranko?


L'extrait

« Alexis avait fui sans un mot. Nasser repartait. Au fond de chaque homme, que trouverait-on : un lâche qui quitte le navire, un marin obsédé par le lointain ? Bien plus, sans doute. Mille visage, mille paradoxes. Un doigt sur la vitre embuée, elle se tourné vers le paysage dévoré d'ombre. Personne ne méritait de finir étiqueté, classé. On ne mettait pas les gens dans des boîtes à chaussures. Même Alexis, elle ne pouvait le fourrer dans une boîte à chaussures. De oute façon, les souvenirs sont des fugitifs-nés. Même enfouis, ils s'échappent.
Un voile passa sur son visage.
Ylana détestait les nuages gris, logés dans les plis de ses pensées. Elle ouvrit son sac à main et en sortit un rouge à lèvres parme givré. Le champagne lui montait à la tête et elle ne tenait plus en place. D'un geste sûr, elle écrasa le tube sur ses lèvres et le fit glisser. Exagérément. Jusqu'à rire comme une enfant. Le chauffeur se retourna et la considéra un instant. Plutôt beau gosse, avec cette petite fossette qui la faisait craquer. Mais elle n'était pas d'humeur à minauder. Elle prit son air de petite fille sérieuse. Sérieuse avec des lèvres de clown – ou de pute après la fellation. La fellation, cette autre patinoire. L'amour-glissade. » (p. 32-33)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Dynamique des fluides...

Ingrid Astier, pour moi, tout de suite, sans réfléchir, ce nom évoque Angle Mort, un roman magnifique qui m'avait scotché, un condensé de subtilité et d'émotions, puis, dans une moindre mesure, l'originalité de la Seine et sa brigade fluviale. Des histoires où la poésie et l'onirisme affleurent à chaque page, où l'extraordinaire côtoie le banal et le quotidien sans qu'il soit toujours possible de distinguer l'un de l'autre, emporté que l'on est par la force de la narration. Haute voltige pousse encore plus loin la singularité propre à cette auteure, du tout en un, fiction et réalité se mêlent dans un polar, âpre, rude, méticuleux cruel, un souci du détail à la DOA qui emballent un grand récit romanesque nourri d'images quasi surréalistes, belles comme des lueurs d'espoir dans le noir des destins. Paradoxalement, c'est l'accumulation des précisions qui permet l'irruption de la poésie et du symbole comme ce temps inexorable qui file sur les montres de luxe ou la relation spéciale à son flingue qu'entretient un tueur ou un garde du corps, la fusion de Ranko avec la paroi rugueuse...

C'est d'amour qu'il est question ici, d'amours, de toutes sortes, comme les gens que connaissaient Apollinaire dont les cœurs battaient comme leurs portes. Là également, les cœurs tapent des rythmes dissonants, jamais vraiment synchrones, mais vivants et vrais comme la vie qui ne fait pas de cadeaux, jamais. Surtout à ceux qui ne savent pas sortir les mots au bon moment. Des albatros comme Ranko qui ne retrouve la légèreté et la sérénité qu'en s'élevant sur les parois vertigineuses. Plus haut vers le ciel pour échapper à l'attraction terrestre qui le cloue dans sa solitude.

Tout commence avec ce prince saoudien détroussé, l'attaque de la diligence dans un tunnel par des cow-boys rusés et sûrs d'eux. Pas un pli. Juste la bêtise qui fait tirer une pièce rapportée de l'équipe et une fille ramassée en même temps que le butin. Une fille à tout faire qui va imprégner tout le roman par sa farouche volonté de vivre, Ylana.

« Elle était faites pour la joie, ça, elle le savait, pas pour le venin de la nostalgie. »

Immergée dans cette bande de truands serbes, sans pitié, elle va séduire le chef, Astrakan,lui ravir son âme, l'habiter totalement. Ylana, c'est la vie, le naturel, l'instinct sauvage de poursuivre encore le chemin. Elle va s'imposer comme la reine que personne n'attendait. Lui qui passait de femme en femme, ne va plus voir qu'elle. Il veut lui offrir la beauté suprême et n'hésite pas à prendre des risques insensés pour un sourire d'elle. Le braquage du convoi saoudien est un succès, mais ses conséquences vont servir de fil rouge et seront le terrain idéal pour permettre à Ingrid Astier de dérouler des personnages époustouflants de vérité et d'humanité. Tous ses protagonistes se révèlent dans l'action, les événements furieux ou discrets, les crises qui traversent ce polar implacable comme une partie d'échecs où tous les coups sont forcés. Les pions tombent pour sauvegarder les pièces nobles mais un inexorable étau se resserre autour de la position et il faut protéger la dame, peu importe le prix. Ranko est un fou, sublime et magique, il traverse l'échiquier, affole l'adversaire, escalade les tours, terrasse les cavaliers mais il ne peut pas tout.

« L'être humain finit par dire oui quand il n'a plus le temps de dire non. »

Astrakan, richissime caïd, est l'oncle de Ranko, un lion, il a mis la patte sur Ylana et ne la lâchera plus. Elle a su le toucher au-delà de tout, atteindre cette zone que personne n'avait découverte qui va le rendre heureux, mais aussi affaiblir quelque peu ses défenses.

Ranko. Un seigneur, roi des façades de Paris, des falaises à-pics des immeubles, les flics le surnomment le Gecko, du nom de petit lézard qui a des ventouses sous les pattes. L'or et les diamants, l'art et l'élégant, il vole, dans tous les sens du terme, s'empare des trésors et les cache comme un pie dans un de ses nids d'altitude avant de les refourguer à La Murène, son recéleur. Mais son vrai plaisir, c'est la grimpe, il est fait une ascèse, une mystique, la vie en équilibre sur le faîte d'une toiture ou sur une glissière d'autoroute, il fascine par son aisance. La mort à la première prise ratée, à la moindre erreur.

Même Stéphan Suarez, le commandant qui ne respire que dans la perspective de l'accrocher à son tableau de chasse ne peut qu'être émerveillé par le fluidité de ses mouvements et sa façon aérienne de gravir les murs les plus abrupts sans donner l'impression de l'effort. Suarez épuise son groupe à coller le Gecko, néglige Tamara, son épouse tant aimée, pour ne se consacrer qu'à sa traque. Il le veut, c'est le but de sa vie, lui voue une admiration furieuse, un gibier à sa mesure qui mérite le respect. Ils sont un peu pareil tous les deux, Ranko et lui, gêné par les autres à qui ils ne savent pas parler.

Ranko a ses racines profondément enfouies dans la guerre en Yougoslavie, dans les tombes de ceux qui lui étaient chers, il n'a plus qu'Astrakan qui l'aime comme un fils, non sans oublier de profiter de ses talents. Pour plaire à Ylana, le vieux Serbe décide de faire participer Ranko à un tournoi de chess-boxing, discipline imaginée par Enki Bilal, et de lui faire voler quelques œuvres originales du peintre et dessinateur de génie. Tout au long de ce polar, Ranko est seul, contre Suarez, contre La Murène, contre lui-même. Il mène un infinité de duels, véritable personnage de tragédie, Cid moderne.

« Ce qui n'est pas dit est mort à jamais. »

Six cent pages d'intrigues, d'amours, de saloperies et de belles réalisations humaines, du corps et de l'esprit, de gestes purs ou de pulsions profondes, ça ne se résume pas comme ça à la demande. Toute tentative est d'avance vouée à l'échec. Tout au plus donner envie au lecteur de se confronter à ce texte d'une richesse inouïe qui parle à ce qui est enraciné en l'être humain et ne peut se dire que d'un geste parfait ou par une œuvre d'art. Les mots sont inefficaces, patauds, il faut le talent d'Ingrid Astier pour s'en servir et suggérer d'aussi puissants et complexes sentiments. La peinture et l'imaginaire d'Enki Bilal pour enjoliver encore le tout, qui planent au-dessus de l'histoire, imprègnent les personnages et apportent encore du rêve et de la couleur.

Haute voltige, c'est le confluent des littératures, l'endroit mystérieux de l'échange entre les genres et les styles. Ce livre dépasse largement le cadre du polar, il touche au plus près à l'humain et à l'art, au sentiment fugace de possession qui n'a pas besoin de temps pour exister et à l'amour et la fascination qui peuvent prendre bien des visages.


Notice bio

Ingrid Astier est née à Clermont-Ferrand en 1976. Elle vit à Paris. Normalienne, agrégée de Lettres, elle se passionne pour la cuisine et les goûts. Son premier polar, Quai des enfers, Série Noire 2010,est sélectionné pour le Prix du Roman Noir 2010 , se déroule sur la Seine avec la brigade fluviale de Paris. Elle obtient, entre autres, le Prix Polar en plein cœur, le Prix Lafayette, le Grand prix Paul-Féval. Le deuxième, Angle Mort, toujours à la Série Noire (2013) est couronné par le prix Calibre 47.


La musique du livre

De très nombreuses références musicales dans ce fantastique roman, vous en trouverez une sélection tout à fait arbitraire ci-dessous, extraites de la playlist où vous pourrez aussi trouver :

La BO de Superman, Ravel - Boléro, Marilyn Monroe – Diamonds are..., Summertime, El condor Pasa, Alex Gaudino – Destination Calabria, Arvo Pärt, London Grammar, The Bug...

Jimmy Sommerville – Smalltown Boy

The Clash – Police and Thieves

Serge Gainsbourg – La Javanaise (215)

Nicolas Jaar et Dave Harrington – Heart

Fantastischen Vier – Der Shlafende muss erwachen

Murcof, Erik Truffaz, Enki Bilal - Being human being


HAUTE VOLTIGE – Ingrid Astier – éditions Gallimard – collection La Série Noire – 601 p. mars 2017

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