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Chronique Livre :
HIER OU JAMAIS de Elisabeth Herrmann

Chronique Livre : HIER OU JAMAIS de Elisabeth Herrmann sur Quatre Sans Quatre

Photo : Potsdamer Platz - Berlin (Pixabay)


L'auteure :

Elisabeth Herrmann a travaillé comme journaliste de radio et de télévision. Elle a réalisé des documentaires pour la télévision. Elle a écrit plusieurs romans policiers qui ont reçu des prix et dont certains ont été adaptés à la télévision.


Un extrait :

« La femme qui s'était aventurée aujourd'hui dans notre jardin n'était pas là pour le jardin. Elle était plantée devant la fenêtre d'un des bureaux, et essayai vainement de jeter un coup d'oeil à l'intérieur. Je me dirigeai vers elle et l'interpellai. Effrayée, elle se retourna. Elle était petite, âgée, et semblait très, très pauvre.
- Pacholsta, dit-elle en serrant contre sa poitrine un sac à main en plastique sombre. Je cherche Utz.
Je me figeai, interloqué.
- Monsieur von Zernikow ?
Elle acquiesça.
- Il est là ?
Elle parlait un allemand heurté. Une Russe, supposai-je.
- Que lui voulez-vous ?
Elle fouilla dans son sac et en tira un bout de papier qu'elle me tendit. Il s'agissait d'une feuille pliée plusieurs fois, une copie-carbone comme on n'en fait plus depuis longtemps, à l'ère de l'informatique. Les caractères étaient cyrilliques.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Certificat. Il doit signer.
- Je ne pense pas qu'il lui fera. De quoi s'agit-il ?
Je pliai le papier et voulus le lui rendre, mais elle refusa de la prendre.
- De Natalia, chuchota-t-elle, nerveuse. Natalia Tcherednitchenkova. C'est important.
- Pourquoi ?
Elle sourit, dévoilant les quatre dents qui lui restaient.
- Ça regarde seulement Utz et Natalia. » (p. 26-27)


De quoi ça parle :

Joachim Vernau a tout pour être heureux. Il vit avec Sigrun, une très jolie jeune femme promise à un bel avenir politique - elle est déjà maire adjointe de Berlin et sénatrice chargée de la famille et des affaires sociales et candidate à sa propre réélection – et, de surcroît, fille chérie d'une famille très riche de la vieille aristocratie allemande.

Pour couronner le tout, il travaille dans le cabinet d'avocat du père de Sigrun. Bref, il est heureux, amoureux, financièrement très à l'aise et le futur semble rayonnant. Seulement voilà, un testament va venir bouleverser sa petite vie trop bien ordonnée. Un testament et la venue d'une figure du passé que la famille de sa femme croyait morte et enterrée. Le passé n'en finit pas de revenir troubler le bel aujourd'hui.


Ce que j'en pense :

Tout commence pendant la guerre. Un petit garçon est seul avec une jeune fille qui veille sur lui, elle n'a que quelques années de plus que lui, c'est une travailleuse forcée, presque une esclave. Par sa tendresse et sa gentillesse, elle a conquis le cœur de cet enfant dont elle s'occupe nuit et jour, seule puisque sa mère est bien trop occupée pour le faire.

Joachim, c'est un type comme vous et moi à part qu'il a une mère possessive et un peu folle qu'il néglige, des rendez-vous à ne plus savoir comment faire, une femme hyper bookée et hyper jolie dont il est hyper amoureux mais qui fait passer sa carrière avant lui. Un type ordinaire qui atterrit dans le milieu aristocratique tout ce qu'il y a de plus huppé à Berlin. Alors c'est bien agréable, mais il n'est jamais vraiment à sa place dans cette famille qui ne ressemble pas à la sienne. Mais enfin, Sigrun insiste pour laisser tomber le von de son nom de famille, le père, Utz, malgré ses manières vieille Allemagne est plutôt bien disposé à son égard et puis comment dire non à l'appartement immense et à la perspective de devenir avocat associé au cabinet Zernikow dont le nom à lui seul évoque sérieux et efficacité ?

Evidemment, la famille est un peu spéciale, en particulier la grand-mère de Sigrun, qui a l'habitude déstabilisante de surgir sans bruit à l'improviste à toute heure du jour et de la nuit puisque, de son propre aveu, elle ne dort jamais et surveille tous et toutes sans cesse.
Tout va donc très bien pour Joachim qui ne s'arrange pas trop mal de ses accès de mauvaise conscience envers sa mère dont il ne s'occupe pas assez. Mais puisqu'il paie quelqu'un pour veiller sur elle...

« - J'aimerais juste avoir un destin, dit-elle à voix basse. Tu sais ce qui m'effraie le plus ?
Je haussai les épaules.
Que Dieu existe vraiment, après tout. Ce serait con. »

Puis le grain de sable vient se loger dans la machine sous la forme d'un testament et d'une visite inattendue. Le patriarche de la famille , Abel von Lehnsfeld, ancien officier de la Wehrmacht, père fondateur de la RFA, ami des arts et mécène, meurt et il lègue une maison à son petit-fils Aaron, un genre de bon à rien qui se contente de dépenser sa fortune en troussant qui il peut à droite à gauche, sous condition qu'il l'affecte à un organisme reconnu d'utilité publique. Et il se trouve que la femme inconnue qui assiste de loin à l'enterrement est retrouvée noyée dans le canal de Landwehr. Puis une autre femme entre en scène, étrangère elle aussi, qui réclame justice pour sa mère, autrefois au service de la famille Zernikow. Autrefois, oui, c'est-à-dire pendant la guerre. Mais Utz refuse de signer le document que produit cette femme, il persiste à dire qu'il ne se souvient de rien, que tout cela est loin, qu'il refuse d'y accorder son attention.

A partir de ces deux événements se noue une intrigue haletante, avec course poursuite, coups de poings et retrouvailles avec une ancienne petite amie, Marie-Luise, avocate aussi mais plutôt côté pot de terre que pot de fer.

«  - Donc, elles arrivaient, elles étaient déshabillées, épouillées, photographiées. On prenait leurs empreintes digitales et on leur donnait un nouveau nom. »

Joachim va enquêter avec son aide sur le passé des Zernikow et des Lehnsfeld et sur ces jeunes femmes, travailleuses forcées ukrainiennes ou polonaises presqu'encore enfants elles-mêmes, maltraitées par les riches familles allemandes, déshumanisées, violées et battues le plus souvent puis rejetées à la fin de la guerre dans leur pays d'origine où elles sont accusées de collaboration et donc envoyées en prison ou déportées.

Beaucoup de familles allemandes ont accepté de reconnaître leur implication dans l'emploi de ces jeunes filles et leur ont ainsi permis de toucher une compensation mais pas les Zernokow. Il faut dire qu'il y a une bonne raison à cela : elle était censée être morte, condamnée à mort pour le vol d'une petite croix en or appartenant à ses maîtres. Et c'est le témoignage d'Utz qui aurait été décisif. Utz, l'enfant tendre et délaissé...

Et la maison de Grünau me direz-vous ? Elle contient la clé des mystères, bien sûr, et pour Aaron, c'est une très bonne raison pour perdre la raison.

Joachim Vernau va tout perdre dans la bagarre, sa fiancée, son statut d'avocat privilégié, certaines illusions, sans doute aussi. Mais il y gagne d'y retrouver son âme et de devenir le héros d'une série policière allemande...

C'est un roman captivant et énergique qui montre l'Allemagne d'aujourd'hui, le Berlin contemporain dans lequel cohabitent la misère et le chômage à 20% et le luxe et la gentrification des quartiers autrefois populaires. On suit l'enquête impromptue de Joachim, on aime son courage et son naturel, son goût des Porsche et les difficultés qu'il éprouve à retourner vivre auprès de sa mère qui est du genre à entrer sans prévenir dans sa chambre tôt le matin et à lui arracher sa couette après avoir ouvert les rideaux en hurlant : Debout là-dedans ! C'est déjà dur à douze ans alors pensez...

On savoure les portraits au vitriol des membres des familles Zernikow et Lehnsfeld, leur hypocrisie et leur arrogance et leur saloperies exposées enfin, la douleur secrète de l'un et la folie de l'autre.


De la musique ? Oh mais oui !

Franz Lehár - Le Tsarévitch, toujours extrait de la même opérette de Franz Lehár, Der Zarewitsch, le chant de la Volga, les deux interprétés par Bernard Sinclair.

Tiberius Simu - Allein eisam wie immer

Richard Tauber chante Serenade de Schubert/

The Cranberries - Zombie

HIER OU JAMAIS - Elisabeth Herrmann - Slatkine et Cie - 505 pages novembre 2016
Traduit de l'allemand par Céline Maurice

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