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Chronique Livre :
HONG KONG NOIR de Chan Ho-kei

Chronique Livre : HONG KONG NOIR de Chan Ho-kei sur Quatre Sans Quatre

photo : rue de Shanghai dans le quartier de Mongkok à Hong Kong (Wikipédia)


Le pitch

Hong Kong Noir, c'est six polars pour le prix d'un. Six enquêtes pointues, malignes, imprégnées de l'atmosphère unique de Hong Kong et de ses différents visages façonnés par l'histoire. Une chronologie inverse, la première affaire se passe en 2013, la dernière en 1967, un fil rouge, un flic hors du commun, l'inspecteur Kwan Chun-dok, une légende de la police locale surnommée « le Divin Détective ».

Kwan Chun-dok est un concentré de Maigret, Sherlock Holmes et Harry Bosch. Il connait sa ville, sait surfer sur les pouvoirs en place, activer ses réseaux, sentir la faille chez l'ennemi et l'exploiter jusqu'à le faire tomber. L'âge aidant il devient conseiller de la police mais a formé la relève en la personne de l'inspecteur Lok Siu-ming, son digne héritier.

Six intrigues passionnantes, dominées par la lutte en Kwan et son double noir, le chef de triades Shek Boon-tim, son plus redoutable adversaire.


L'extrait

«  Lok prit Nathan Road et Shantung Street et monta dans un minibus à l'arrêt dont l'indicateur de destination affichait Shau Kei Wan. Il n'y avait que trois autre passagers à bord ; le chauffeur feuilletait un magazine en attendant que les seize places soient occupées. De la musique formatées tombait des haut-parleurs, entrecoupée des bavardages et des rires des DJ.
Lok regardait la rue à travers la vitre. La nuit de Mongkok brillait de mille feux – comme toujours. Les néons multicolores des enseignes rivalisaient avec les vitrines bariolées pour attirer le regard des passants qui se pressaient épaule contre épaule. Le quartier ne semblait jamais s'arrêter, et il était en cela l'image de tout Hong Kong, cité bâtie sur une économie débridée et une consommation effrénée. Mais ces fondations étaient moins solides que les gens le croyaient. Ces dernières années, la hausse du taux de chômage, le raidissement de la croissance et les mesures absurdes prises par le gouvernement avaient failli crever cette fragile enveloppe de prospérité.
De jour comme de nuit, le carburant qui faisait tourner l'inlassable moteur de Mongkok, c'était l'argent. Mais s'il venait à manquer, il était facile d'y mélanger des additifs non autorisés – et plus détonnants. » (p. 122)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Hong Kong Noir est une vraie révélation ! Une suite d'enquêtes, toutes plus passionnantes les unes que les autres, menées de main de maître par un flic d'exception dans un univers d'exception. Hong Kong a été secouée en cinquante ans par une suite de séismes politiques qui ont profondément modifié la ville et la vie de ses citoyens. L'ancienne colonies anglaises, à l'autonomie fragile, se bat sur tous les fronts pour conserver ses particularités, ce qui agace quelque peu le gouvernement chinois de Pékin. Un point stable pourtant, malgré tous ces soubresauts parfois violents, l'inspecteur Kwan Chun-dok et son double damné, le parrain des triades, Shek Boon-tim.

Ces deux-là vont traverser les cinquante dernières années, de 1967 à 2013, en se courant après, se défiant, les Tom et Jerry de Hong Kong. Aussi futés tous les deux, même si, comme il se doit, Kwan prend un moment l'avantage. L'auteur, Chan Ho-kei, utilise subtilement ses personnages afin d'expliquer une toujours complexe réalité politique. Tout y passe, des émeutes ouvrières de 1967 aux conflits entre la police et la commission anti-corruption en 1977, du massacre de la place Tien'anmen en 1989 au rétablissement de la souveraineté chinoise en 1997, de l'épidémie de SRAS de 2003 à la transformation de Hong Kong en état policier.

Pourtant, la situation historique ne prend jamais le pas sur le travail de police, elle l'influence, certes, mais ne nuit en aucune façon au déroulé de l'énigme, avec des moyens adaptés à chaque période. Remarquablement écrit, et traduit, Hong Kong Noir raconte la ville et ses secrets, le fric qui coule à flot, qui baigne toute la société et huile les rouages. La ville vit argent, respire argent, ne bat que pour le pognon, les marges de manœuvres de la police en sont d'autant restreintes. Il y a peu d'espace entre un respectable chef d'entreprise et un redoutable chef de triade, souvent les deux faces d'une même pièce. Chan Ho-Kei maîtrise son sujet, il narre sans lasser, l'action et le suspense ne se relâchent pas tout au long des presque 700 pages du romans.

L'avantage de la chronologie inverse est de remonter peu à peu le cours du récit, exactement comme dans une enquête policière où l'inspecteur part du crime commis pour tenter de revenir au passé et d'en découvrir le coupable, le lecteur passe de la situation finale pour remonter la piste et comprendre ce qui se joue entre Kwan et le truand, entre la ville et sa police, entre Hong Kong et la Chine qui attend son heure. Ce polar est un grand cru, moderne, puissant, captivant, nul doute qu'il figurera tout prochainement dans les classiques du genre. Même s'il est un peu ardu de se familiariser avec les noms, certaines différences subtiles entre deux frères ne sont pas évidentes à intégrer et il faut être attentif pour ne pas se perdre. L'intérêt suscité par les six affaires suffisent amplement à éviter ce menu écueil.

Le Divin Inspecteur enquête avec sa tête, c'est un stratège fin et habile qui anticipe les mouvements de l'adversaire, ce qui lui permet souvent d'arracher la victoire et d'empêcher ses subordonnés de commettre des bourdes. Il y a un côté maître de Shao-Lin, formé lui-même à la dure et distillant son enseignement tout en laissant quelque peu son élève patauger afin que la leçon porte. Un régal !
Malgré les difficultés, les pressions politiques, la corruption, Kwan ne perd jamais l'espoir que la justice est possible, qu'elle triomphera s'il parvient à faire son métier correctement et transmettre son savoir. Sans se bercer d'illusions, il refuse de capituler et gardera son éthique jusqu'au bout de sa carrière et de sa vie. Il est le point fixe autour duquel s'enroule l'histoire de sa ville.

N'hésitez pas, ce pavé chinois est loin de ne valoir que par son exotisme et son rapport à l'histoire de Hong Kong, c'est un très très grand polar, à ranger parmi les maîtres du genre !


Notice bio

Chan Ho-kei, l'un des maîtres du thriller asiatique, est né et a grandi à Hong Kong. Très engagé dans le mouvement pour la démocratie, il a été lauréat du plus grand prix de littérature en langue chinoise (le Soji Shimada Mystery Award). Hong Kong Noir va être adapté à l'écran par l'immense Wong Kar-wai.


La musique du livre

Le deuxième enquête, L'honneur du prisonnier, met en scène un producteur mafieux et la belle Tong Wing, jeune chanteuse de pop cantonaise, pas de titre identifiable mais c'est une bonne occasion d'écouter un peu de cette musique avec Twins, Thanks For Losing Love.

HONG KONG NOIR – Chan Ho-kei – éditions Denoël – 665 p. novembre 2016
Traduit du chinois pas Alexis Brossolet

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