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Chronique Livre :
IDENTITÉS CONTRAIRES d'Olivia Cattan

Chronique Livre : IDENTITÉS CONTRAIRES d'Olivia Cattan sur Quatre Sans Quatre

photo : vue de Tirana (Wikipédia)


Le pitch

La journaliste Sarah Keller, la quarantaine, mariée, trois enfants, est très surprise lorsque son rédacteur en chef l'envoie interviewer Adrian Shek. Elle le connait juste de réputation, c'est l'étoile montante de l'architecture et il revient tout juste d'un voyage à Tirana, capitale de l'Albanie. Pourtant, celui-ci a expressément demandé à ce que l'entretien lui soit confié, il ne veut parler qu'à elle. C'est une énigme pour la jeune femme. Elle s'y rend mal préparée, soucieuse de n'être pas assez présente pour sa famille et de s'attirer souvent les reproches de son mari qui considère son activité de journaliste comme un passe-temps. Soucieuse également parce qu'Adrian est autiste et qu'elle ne sait pas trop comment se comporter, même si elle va vite être charmée par le personnage aux manières parfois abruptes, mais très attachant.

L'interview ne dure guère, un appel téléphonique sur la portable de Shek met fin à la rencontre. Partant précipitamment, Adrian oublie un carnet rouge que Sarah va bien évidemment ouvrir. Elle n'aurait peut-être pas dû, sa vie va basculer dans une suite ininterrompue d'événements terrifiants.

Sarah est une femme pleine de ressources, elle va mener l'enquête sur ces événements, remonter les pistes, traquer ceux qui la menacent. De fil en aiguille, ses investigations la conduiront en Albanie où d'étranges meurtres ont eu lieu...


L'extrait

« Il ne s'était pas levé à son arrivée, et il contemplait sa main tendue avec indifférence, droit comme un piquet sur sa chaise.
Sarah, un peu gênée, prit place en face de lui.
Adrian Shek changea d'expression, prenant subitement conscience de son indélicatesse.
Pardon ! s'exclama-t-il. Je ne supporte pas du tout ce genre de contact, mais je ne voulais pas vous offenser.
Non, c'est moi, quelle idiote ! Vous semblez tellement...
Normal?Pas handicapé ? lança-t-il en souriant.
La facilité déconcertante avec laquelle il plaisantait n'eut pour effet que de la mettre encore plus mal à l'aise. Comment était-elle supposée faire pour mener à bien cet entretien ! Elle regrettait amèrement que son rédacteur en chef ne lui ait pas laissé davantage de temps pour se préparer. Jamais une interview ne lui avait paru aussi délicate.
Oui, non, enfin... bredouilla-t-elle. C'est plutôt à moi de m'excuser pour ma maladresse et aussi pour mon retard.
Il en sembla pas prêter attention à ce qu'elle disait et claqua des doigts pour héler un serveur. Ses gestes étaient brusques, presque agressifs, mais empreints d'élégance. Puis il plongea son regard dans ses yeux, fixement et intensément. La journaliste y décela une lueur amusée alors qu'elle se débattait toujours avec sa gêne. Elle réprima un sourire. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un peu circonspect à l'attaque de ce thriller, je dois l'avouer. La présidente de SOS Autisme France qui publie un bouquin avec un des personnages atteint de ce cette pathologie, j'ai eu peur du bouquin prétexte à décrire la maladie, une sorte de plaidoyer pour la bonne cause, servi par un scénario à suspense. Ben tout faux ! Au fil des pages, l'histoire se densifie, l'intrigue se développe à grande vitesse, les protagonistes prennent chair et on oublie rapidement les a priori pour entrer de plain-pied dans les aventures de Sarah. Non, décidément, ce livre est un vrai page turner impossible à lâcher avant un dénouement digne des grands du genre. Et justement, durant sa lecture, ne vous fiez surtout pas aux apparences, quelles qu'elles soient, elles ne sont pas le reflet de la réalité...

L'histoire possède des racines anciennes et profondes, elle procède de l'ensemble des biographies des deux principaux protagonistes qui seront dévoilées peu à peu, éclairant le lecteur d'événements tragiques et de vengeances anciennes. En bonne journaliste, Olivia Cattan a soigné ses héros ou anti-héros, elle leur a construit une épaisseur, une réalité, ils ne sont pas là par hasard, les rouages du scénario sont patiemment montés un à un, les grains de sable de l’invraisemblance ou de l'outrance évités. Le tout est servi par une belle écriture, souple, fluide, avec ce qu'il faut d'empressement aux moments idoines. Mais quels sont donc ces protagonistes ?

Sarah, tout d'abord, l'héroïne, paumée, une jeunesse argentine houleuse, une mère assassinée par des terroristes lors des attentats de 94 à Buenos-Aires, un amour passé qui a laissé des cicatrices et un enfant. Ah oui, un mari également, qui n'accorde pas grande importance à la profession de journaliste de son épouse et deux autres petits qui la font culpabiliser de n'être pas assez présente. Elle semble fragile, ne sachant plus se situer dans son couple et dans sa vie et fonce tête baissée sur l'énigme du carnet d'Adrian comme si, tout à coup, elle avait trouvé un but, une bouée à laquelle se raccrocher alors qu'elle barbote plus ou moins dans son existence. Séduite et méfiante, attirée et distante, elle va entreprendre un pas de deux avec l'architecte à la fois charmant et sulfureux. Mais Sarah a de la ressource, du courage et de l'obstination, sans compter une part très secrète qui permet un final détonnant, tout à fait surprenant. Il y avait une chose à ne pas faire : s'en prendre à sa famille, cette erreur va réveiller le fauve qui sommeille en elle, fatal error...

Adrian Shek, en second, le nouveau roi de l'architecture, Asperger brillant, élégant, raide comme la justice mais au cerveau vif et plein de surprises également, revient de Tirana. Il y a décroché un fabuleux marché et semble promis à un avenir encore plus exceptionnel dans ce pays où tout est à faire. Étrangement possessif avec Sarah, comme s'il la connaissait depuis toujours, il n'aura de cesse de surveiller et de manipuler celle-ci pour un motif tout à fait mystérieux. À la fois sensible et froid calculateur et chaotique, il est imprévisible, charmant puis aussitôt violent, séducteur et repoussant, la maladie sert d'explication à tout, couvre toutes les failles de sa personnalité, explique ses bizarreries... Et, effectivement, même si le lecteur s'aperçoit assez vite que cet Adrian n'est pas aussi net que les magazines le laissent entendre, il est bien difficile à cerner, ses brusques revirements le rendent insaisissable dans un premier temps.

L'Albanie, enfin, personnage essentiel de ce roman, sauvage, inconnue, terre de mafia et d'excès. Un pays que je n'avais jamais aperçu dans un thriller, une page presque vierge. Certes, souvent, au cours de mes lectures, j'ai croisé les membres de ses gangs, les filles qui en venaient, jetées sur les trottoirs des capitales européennes, je me souviens de Radio Tirana qui diffusait pendant des heures et des heures les discours du camarade Enver Hoxa, loin dans mon adolescence, cette petite nation folle qui était prête à déclarer la guerre à son puissant voisin soviétique, une terre de résistance et de maquis. Olivia Cattan en dresse un portrait attachant, loin des clichés, la peuple d'habitants ordinaires, de vieux aux souvenirs précieux, de politiciens raisonnablement corrompus, avides de pouvoir et de coups tordus, pas si dépaysant que cela finalement...

Reste la valse des seconds rôles, du premier ministre albanais à la vieille paysanne, en passant par les barbouzes et autres malfrats qui hantent les meilleurs scénarios, la palette est large, ils nourrissent une intrigue foisonnante, passionnante dans le fond et la forme. Une énigme à tiroirs secrets, se révélant l'un après l'autre comme autant de coups de théâtre soigneusement cachés, sortant de la boîte tel un diable à ressort. Pas le temps de ronronner, l'improbable ou l'imprévu surgit au détour de la page ou du chapitre suivant, les personnages foncent vers leurs buts sur un rythme trépidant. Objectifs bien évidemment contraires pour chacun, ce qui créera un nombres considérables d'étincelles tout au long du récit.

Un excellent thriller dans un pays rarement visité et un scénario redoutable, Identités Contraires surprend par la densité de son intrigue et les arcanes politiques qui y sont développées. Une bien belle découverte !


Notice bio

Journaliste, Olivia Cattan a collaboré avec France soir, Paris Match, Les Cahiers économiques du Monde, et Les grandes gueules de RMC. En 2006, elle fonde l’association féministe Paroles de femmes. Mère d’un enfant autiste, elle reprend des études de psychologie et crée SOS Autisme France. Elle est l’auteur de Deux femmes en colère (Ramsay, 2006), La Femme, la République et le bon Dieu (Presses de la Renaissance, 2008), Kabbalah Esperanto (Éditions Bruno Leprince, 2011), D’un monde à l’autre (Éditions Max Milo, 2014)


La musique du livre

En pénétrant dans l'hôtel où elle a rendez-vous avec Adrian Shek pour une interview, Sarah entend My Funny Valentine, interprétée ici par Ella Fitzgerald.

Adrian aime la musique classique, Sarah apprécie David Bowie, ce sera donc, très arbitrairement, Ashes to Ashes.

L'architecte passe le concerto N°2 de Rachmaninov dans certaines circonstances très particulières... ici joué par Hélène Grimaud.


IDENTITÉS CONTRAIRES – Olivia Cattan – HC éditions – 262 p. octobre 2016

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