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Chronique Livre :
IL NE FAUT JAMAIS FAIRE LE MAL À DEMI de Lionel Fintoni

Chronique Livre : IL NE FAUT JAMAIS FAIRE LE MAL À DEMI de Lionel Fintoni sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Dans les quartiers Nord de Paris, des enfants roms ­disparaissent. Un ex-médecin légiste égaré dans l’humanitaire quémande de l’aide auprès d’un ancien collègue, capitaine de la PJ. Celui-ci accepte, à contrecœur, de ­s’engager dans une affaire aux ramifications inattendues.

Entre des négociants maghrébins associés à un groupe mafieux russe, un photographe au talent discutable, une clinique privée réservée à une clientèle richissime, des interventions parallèles de la DGSI et Marjiana, la jolie Rom au charme déroutant, le capitaine Alain Dormeuil, réchappé d’un univers de violence et en convalescence d’amours malheureuses, finira par réaliser que Machiavel avait raison : « Il ne faut jamais faire le mal à demi… »


L'extrait

« La traverse est vide. À l’autre bout, ils voient les voitures qui passent ; certaines ont déjà allumé leurs phares.
Ils sont bien engagés dans la traverse, Livia chantonne et fait des petits pas de danse qui agitent son sac avec le butin. Georghe pense aux filles, il sait déjà laquelle il ira voir, Si Ivo le laisse faire.
À moins de deux cents mètres de là, à la limite d’une zone pavillonnaire, un véhicule aux vitres teintées, tous feux éteints, sort d’une ruelle perpendiculaires à la grande rue, se dirige lentement vers la zone industrielle et s’arrête à une vingtaine de mètres de la traverse.
Livai chantonne et danse, Georghe rêve aux filles. La traverse est sombre. Ils s’approchent du passage qui donne sur la cour. Ils s’arrêtent quelques instants, par habitude, calés contre un mur, dans l’ombre. Livia ,e chantonne plus, Georghe surveille et attend. Au bout de quelques minutes, ils repartent toujours en marchant le longs des murs. Livia chantonne, Georghe ralentit puis repart. Il se demande pourquoi deux des lampadaires au niveau du passage vers la cour sont éteints. Il y a des morceaux de verre sur le sol. Quelqu’un a cassé les lampes. Ces cons de Gitans pour les emmerder, à tous les coups, pour qu’ils aient peur dans le noir. Mais Georghe n’a pas peur du noir. Il a l’habitude de se cacher dans le noir, parfois pendant des nuits entières, pour échapper aux flics, aux autres Roms qui veulent lui prendre ses butins, à la violence des bagarres entre clans, aux colères d’Ivo quand il a bu et que sa mère ne veut pas lui ouvrir la porte de sa chambre. Il n’a pas peur du noir, Georghe, mais ça, ce n’est pas le vrai noir. » (p.12-13)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Tout commence dans l’obscurité d’une ruelle des quartiers nords de Paris, une chaussée à l’éclairage parcimonieux dans laquelle des enfants roms, chapardeurs de portefeuilles, smartphones et autres bijoux, deviennent à leur tour des proies pour des carnassiers supérieurs. Les disparitions se multiplient et les chefs de clans gitans et roms commencent à s’inquiéter. Pas que les gosses leur manquent, mais les mères grognent, l’argent rentre moins bien avec toutes ces pertes et leur prestige et autorité sont en jeu. Didier, un ex légiste passé avec armes et bagages dans l’humanitaire en banlieues sordides, met son ami le capitaine Alain Dormeuil sur le coup. Personne n’enquête encore, Les Roms ne portent pas plainte, hors de question d’avoir affaire aux flics ou à quelque autorité que ce soit, pour eux ce sont tous des persécuteurs potentiels et pas autre chose, jamais.

Certains des enfants, filles et garçons disparaissent pour de bon, on n’en retrouve rien, d’autres sont tués sur place, d’autre, plus inquiétant encore, sont découverts plus tard, petits cadavres incomplets, mutilés, martyrisés. La psychose gagne les camps, les mômes qui rechignent à quitter l’abri des bicoques de tôles et des caravanes, les mères demandant vengeance, l’autorité d’Ivo, le chef dsuprême est contesté de l’intérieur

Parallèlement Sammy, photographe, juif, ça a son importance, sans talent mais obstiné, tente de conserver son job dans l’agence qui l’emploie et se met en tête un reportage sur les mafieux russes, ce qui n’est pas l’idée la plus intelligente qu’il peut avoir s’il veut un jour bénéficier de sa retraite, bien que de nos jours, la retraite, c’est un peu un fantasme. Aïcha, richissime Libanaise, arrive à Paris pour une opération délicate et ultra-secrète dans une respectable clinique privée de très haut standing dont l’un des actionnaires principaux est, ça ne vous étonnera pas, russe. Une poignée d’agents de la DGSI au milieu de tout ce beau monde pour achever de compliquer l’ensemble et vous obtenez un excellent polar, un roman qui sent la misère et ceux qui en profite, du plus petit au plus gros, la chaîne alimentaire de l’humanité cannibale où la passion de l’argent - le rêve d’être milliardaire - justifie tout pour peu que les scrupules n’étouffent pas le rêveur.

Ah, et puis dans le décor, rôde le très intégré monsieur Kamel Mahoudi qui s'est taillé un petit empire dans la livraison de colis en région parisienne. Un homme patelin, malade, qui tend à passer la main à son fils, Malik, mais qui garde la haute main sur son royaume et ses réseaux au Maghreb que les barbus souhaiteraient infiltrer. À y regarder de plus près, on se demande ce que tous ces protagonistes ont à faire ensemble, mais justement, le patte de l'auteur est de tous les réunir pour une histoire passionnante de bout en bout, cohérente et crédible.

Lionel Fintoni ne fait pas de son flic un chevalier blanc, pas plus que de l’humanitaire qui semble plus être accroc à la pauvreté et à la sanie des camps que lucide sur sa propre utilité. Dormeuil est un cynique, un dur qui a risqué sa peau dans des missions d’infiltration où il n’a perdu que son âme, sauvant le reste de justesse. Il va entrer dans cette enquête comme on enfonce une porte de l’épaule, par défi envers Ivo qui renâcle à laisser un flic fouiner, même officieusement, dans ses trafics. Le capitaine prend les choses en main pour le regard et le charme sensuel de Marjiana, une jeune Rom cherchant à s’intégrer dans un monde qui ne veut pas d’elle.

Il ne faut jamais faire le mal à demi, c’est une citation de Machiavel, un précis de manipulation à tiroirs multiples, c’est également un formidable roman choral où le lecteur passe d’un point de vue à l’autre, d’un milieu à l’autre, des très hautes sphères politiques comme toujours occupées à se succéder à elles-mêmes et à intriguer pour y parvenir, aux plus misérables couches de la population, les plus vulnérables. Pas de misérabilisme, les Roms de Fintoni ne sont pas des anges tombés du ciel, ils ont un sexe et aime s’en servir parfois sans permission, une façon de vivre pour le moins discutable et des façons de se venger qui donnent envie de vomir. Les humanitaires ne sont guère mieux lotis, idéalistes sans moyens, oublieux de prendre le temps de regarder de plus près les propositions trop alléchantes pour être crédibles, débordés qu’ils sont, handicapés du manque de recul nécessaire. La vision qu’en présente l’auteur est originale et particulièrement crédible, le mieux est l’ennemi du bien, l’urgence permanente est épuisante, on est prêt à saisir n’importe quel ballon d’oxygène pour se sentir un peu soulagé, avoir l’impression de réussir sans prendre conscience que le-dit oxygène est empoisonné.

Pas de dichotomie, gentils, méchants, tout ça, c’est fini, il y a belle lurette que ce concept a fait long feu dans l’humanité en générale et dans le roman noir en particulier. Les protagonistes sont traversés de contradictions, hésitent, doutent, se trompent, souffrent. Au-dessus de la mêlée, les faiseurs de rois, les très grands prédateurs, ceux qui décident de qui aura l’illusion du pouvoir et s’arrangent pour laisser le sentiment aux policiers que le ménage a été fait, trafiquent les informations, contraignent à trahir, usent en orfèvres du chantage et de la contrainte.

Un récit tout de même assez déprimant par sa lucidité féroce, son analyse pointue des forces qui traversent nos sociétés capitalistes mais sans concession, mettant jusqu’au bout les mains dans la mécanique crasseuse du monde tel qu’il est.. De la riche Aïcha au gamin rom, en passant par le flic et les humanitaires et les truands, il ne reste au final que l’image de pions qui ont été sacrifiés lorsque le moment était venu, pas par respect d’une morale ou d’une loi mais parce qu’il était temps de tirer les bénéfices, comme l’on vend des actions avant que le cours ne retombe.

J’ai retrouvé dans ce livre l’atmosphère lourde de La ballade des misérables d’Aníbal Malvar (Asphalte), les thèmes sont très proches, plus crue encore, plus sauvage encore, la saloperie du monde moins masquée par la poésie du récit. Il ne faut jamais faire le mal à demi est un grand polar à la construction millimétrée, efficace, de multiples personnages importants y ont voix au chapitre, éclairant le scénario sous des angles très différents, e, présentant chaque facette pour en montrer l’intérêt. Une bien belle rentrée littéraire pour l’aube Noire et un superbe premier roman pour Lionel Fintoni. Il a ce ton précis et détaché à la fois qui donne du corps aux intrigues les plus louches et complexes, jouant sans avoir l’air d’y toucher ses cartes aux moments opportuns.

Du suspense du début à la fin, de l’action, des descriptions pointues et parlantes, des fausses pistes, des rebondissements nombreux et inattendus, il y a tout ce qu’il faut pour un vrai grand plaisir de lecture.


Notice bio

Lionel Fintoni a longtemps vécu en Afrique, au Moyen-Orient et dans différents pays européens.
Désormais établi à Aix-en-Provence, il est traducteur­-interprète. Il ne faut jamais faire le mal à demi est son premier roman.


La musique du livre

Count Basie - Moten Swing


IL NE FAUT JAMAIS FAIRE LE MAL À DEMI – Lionel Fintoni – Éditions de l'aube – collection l'aube Noire – 332 p. août 2017

photo : enfant rom (Pixabay)

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