Quatre Sans Quatre

Chroniques Des Polars et des Notes Fiction Top 10 Recherche

Chronique Livre :
IL NE NOUS RESTE QUE LA VIOLENCE d'Éric Lange

Chronique Livre : IL NE NOUS RESTE QUE LA VIOLENCE d'Éric Lange sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

La violence est en nous.
On la subit ou on l'ignore.
Mais on peut aussi danser avec elle.
Alors on reste debout.

Après mon premier crime, j'avais commencé à voir notre société différemment. Où que je regarde, le miroir se déformait. Des esclaves fabriquaient nos ordinateurs, des enfants cousaient nos vêtements, les profits des guerres assuraient la rentabilité de notre livret A. Nos bagues de fiançailles brillaient de diamants sanglants, mon voisin perdait son travail, sa vie, pour un actionnaire anonyme. Un vieillard était mort, seul dans une chambre, juste au-dessus de chez moi...

On s'offusquait un peu, mais pas tant que ça, parfois pas du tout. On vaquait à nos petites affaires, nos vies allant tranquillement sur ces champs de cadavres.
Et on ne la cachait pas, cette violence. Elle était notre environnement naturel. On l'enseignait à nos enfants.
Dont acte.

Je pouvais tuer une deuxième fois.


L'extrait

« Je connaissais par cœur le laïus sur les avantages des fusions dans les entreprises : ça n'annonçait qu'une chose, des suppressions de postes. Sans doute les ordres de notre nouvel actionnaires là-bas, à New-York. Moins de coûts, plus de profits.
J'étais foutu.
Mon émission coûtait cher. Quatre salaires, le réalisateur, une standardiste, un assistant et moi.Mon émission prenait des risques éditoriaux, les auditeurs étaient imprévisibles et les débordements inévitables. Mon émission ne pouvait connaître un succès rapide, il fallait parier sur la durée, lui donner du temps. Mon émission ne plairait pas à Lemarc, je le savais. Il exigerait des programmes à plus petits budgets, totalement sous contrôle et offrant une rentabilité rapide. Immédiate.

L'ouvrier pouvait incendier son usine, ses machines si précieuses et son stock de chaussures.
Je n'avais rien à brûler, sinon moi-même. » (p. 24-25)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Alors là, c'est vraiment pas de sa faute. Pas non plus celle à pas-de-chance parce qu'il a un peu accepté que l'on emploie des méthodes musclées pour le débarrasser de ceux qui le gênent. Mais jamais, au grand jamais, il ne pensait devenir un meurtrier. Enfin, un commanditaire, pas un exécutant. Ce n'est tout de même pas lui qui a décidé du rachat de la station de radio où il travaille par des rapaces américains qui exigent des bénéfices immédiats alors que lui avait besoin de temps pour imposer son concept. Alors quand l'occasion s'est présentée d'éliminer, dans un premier temps provisoirement, ce Lemarc qui avait son destin à court terme entre les mains, il n'a pas hésité longtemps. Plus rien en marche dans l'existence du héros malgré lui, ni sa vie sentimentale, ni sa vie professionnelle, quelques verres et rails de coke auront raison des derniers barrages moraux. Et puis, il y a cette première fois, celle dont il n'a jamais parlé, celle qui est enfouie sous des tonnes de silences complices, celle qui lui a laissé un goût terrible dans l'âme et que personne en lui a reproché...

Nous sommes en septembre 2000, retenez cette date, elle a son importance. La providence se présente au narrateur sous la forme d'un homme, se faisant appeler Félix, qu'il a connu dans des circonstances horribles lors du conflit qui a déchiré l'ex Yougoslavie. Une proposition simple, un peu d'argent contre six mois à un an de délai pour installer son programme puisque Lemarc sera indisponible suite au tabassage en règle prévu. Marché conclu. Sauf que...
Sauf que dans ces cas-là, rien ne se passe comme prévu.

Il ne nous reste que la violence parce que tous les arguments raisonnables semblent désormais inefficaces face aux puissances de l'argent ? Pas seulement, l'injustice surtout ronge tout, même les consciences et lorsqu'une solution simple se profile, il est si tentant d'en profiter. Quand plus rien ne compte ni n'a de valeur, le seul objectif devient l'audience et donc des rentrées publicitaires confortables, il ne faut pas s'étonner qu'en face, les victimes de ce système deviennent féroces à leur tours. On ne lui dénie pas la liberté d'expression à cet animateur, enfin, pas directement, peu importe les critiques contre la société ou le pouvoir politique en place tant que les noms des annonceurs ne sont pas prononcés par les auditeurs en colère. Difficile dans une émission où les auditeurs ont la parole de tout contrôler, à chacune d'entre elles, il est en danger.

Entre volonté d'agir et providence incroyable, le héros traverse la violence de notre époque et en fait un panorama saisissant. De simple observateur épouvanté par ce qu'il a vu en Ex Yougoslavie à victime lui-même de la rapacité des grands groupes, il va tour à tour être témoin puis commanditaire d'actes répréhensibles. Il apprivoise son rejet, tire des bénéfices immédiat à l'immoralité et peu à peu s'enfonce donc dans un fonctionnement où il décide seul de la poursuite ou non d'une existence selon le bénéfice qu'il a ou pas à sa disparition. Jusqu'au dénouement où, là, pour le coup, ce sont les circonstances qui le placent en divine position.

Il ne nous reste que la violence parce que tout le reste a été sali, esquinté par l'individualisme forcené et l'abandon des projets communs de l'humanité, parce que l'individu n'est plus en état de décidé de son sort mais contraint de défendre pied à pied le peu qu'il a pu conserver de dignité. Ensuite seulement vient le cynisme, quand l'angoisse de la punition s'estompe, le sentiment de tout-puissance prend la place et le cocktail angoisse/impunité devient instable et explosif.

Un roman noir corrosif mettant le doigt sur ce qu'il y a de pourri au royaume du libéralisme et les réactions qu'il faut en attendre, que nous pouvons déjà constater d'ailleurs tous les jours. Agréable à lire, on va de surprise en surprise, un pas franchi à chaque chapitre sur le chemin de l'immoralité totale ou de la victimisation qui est devenu un sport national jusqu'à se pratiquer assidu par quelques candidats à l'élection suprêmes, voleurs assumés, victimes de juges et de journalistes trop curieux.

Une très intéressante réflexion sur la culpabilité également, bien écrite, vive, efficace, ne se perdant pas dans des explications superflues, allant directement à l'essentiel.


Notice bio

Éric Lange est animateur-journaliste-chroniqueur radiophonique. Il a travaillé pour RFM, Skyrock, Europe 2, Fun Radio, Médi 1 et plus récemment sur Le Mouv' et France Inter pour l'émission Allô la Planète. Il a plusieurs tours du monde à son actif, se posant successivement à Tanger, New-York et Paris. Après Le sauveteur de touristes, paru en mars 2015 chez Taurnada éditions, Il ne nous reste que la violence est son second roman noir.


La musique du livre

Pink Martini - Sympathique


IL NE NOUS RESTE QUE LA VIOLENCE – Éric Lange – Éditions de la Martinière – 181 p. avril 2017

Chronique Livre : LA FACE CACHÉE DE RUTH MALONE d'Emma Flint Chronique Livre : RETOUR À DUNCAN'S CREEK de Nicolas Zeimet Chronique Livre : INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez