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Chronique Livre :
IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'EST de Árpád Soltész

Chronique Livre : IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'EST de Árpád Soltész sur Quatre Sans Quatre

Árpád Soltész est un journaliste d’investigation slovaque, né en 1969 en Tchécoslovaquie communiste et qui vit maintenant à Bratislava.
Il était une fois dans l’Est est son premier roman, lauréat du prix du Premier roman slovaque en 2017.


« Dans l’Est, autrefois

La victime

Un îlot de civilisation au milieu du désert. Un hypermarché. Cet endroit n’est pas le trou du cul du monde. Cet endroit est un abcès purulent sur le trou du cul du monde. Il n’y a ni putes ni sdf. Voilà longtemps qu’ils ont clamsé de faim. Ou dans une bagarre.
À l’entrée, le vigile blasé tire sur une clope sans filtre flétrie, collée à sa lèvre. Son mobile à l’antenne cassée capte mal. C’est comme s’il voulait héler quelqu’un à l’autre bout de la ligne, mais sans faire de bruit. Il coupe la communication. Il laisse échapper un nouveau nuage de fumée et, les yeux mi-clos, se fait des films concernant l’auto-stoppeuse de l’autre côté de la route. Si on l’avait pris comme flic, il aurait pu la faire monter dans sa voiture de police. Il crache quelques grains de tabac et fourre sa main dans sa poche pour se camoufler.
- Mammouth ! Freine !
Crissement de pneus. La Mercedes verte dérape. La route est encore mouillée par l’averse.
- Ça, c’est des nichons…
Rien ne sépare le tee-shirt de la stoppeuse de sa poitrine. Après le déluge, il est plaqué contre ses seins. Deux monticules imposants. Ils ne sont pas gigantesques,. Bien gros, ça oui, mais c’est leur forme qui les rend irrésistibles. On dirait les Hautes Tatras de la poitrine féminine. Les plus basses des très hautes montagnes mondiales. Ils s’intègrent parfaitement au paysage environnant. La fille peut avoir environ vingt ans. Plus ou moins. Elle ne fait pas mannequin. Elle fait femme. Pas la déesse de la fertilité non plus. Peut-être celle de la reproduction. Pas magnifique. Belle. Une attraction irrésistible : un trou noir supermassif. Mammouth envisage le champ des possibles.
- Je les veux, ces tétons. Ça sera une mine d’or.
Il fait de nouveau trente-cinq degrés. À l’ombre. Si on trouve de l’ombre.
Dans le taxi de réforme allemand avec la clim HS, le thermomètre indique quarante-deux. Mais peut-être que même le thermomètre est nase. L’averse n’a pas rafraîchi l’air, elle a tout au plus augmenté l’humidité. » (p. 11-12)


La Slovaquie, née le premier janvier 1993 après l’éclatement de la Tchécoslovaquie, n’a pas innové beaucoup en matière de corruption ou de droits de l’homme.

La police secrète (SIS) est ultra puissante et mieux vaut ne pas tomber entre ses pattes. À moins que si, justement, ce soit préférable, si on est dans le collimateur des mafieux qui mettent le pays en coupe réglée. Sauf si on est un journaliste. Auquel cas, on doit s’attendre au pire, comme ce fut le cas pour Jan Kuciak et sa fiancée l'archéologue Martina Kušnírová, victimes d’un meurtre le 21 février 2018 pour des motifs liés au travail d’investigation sur les fraudes fiscales et la corruption dans les milieux d’affaires et politiques.

On pourrait penser pouvoir s’appuyer sur la police, mais, là encore, il faut vite renoncer, et pour les mêmes raisons.
Si, si, la Slovaquie fait partie de l’Union Européenne, bien sûr. Ça facilite même grandement le boulot des mafieux en tous genres, passeurs, marchands d’être humains pour toutes sortes de consommations diverses et variées. La situation géographique de la Slovaquie est une vraie bénédiction, il faut bien l’avouer.

Au départ de ce roman enchevêtré et aux ramifications complexes, l’enlèvement et le viol d’une toute jeune fille destinée à faire partie d’un cheptel de prostituées au Kosovo, pratique banale et lucrative, rouage indispensable pour la bonne marche des affaires internationales entre mafieux.

Mais voilà, la jeune fille, Veronika, réussit, contre toute attente, à s’échapper et à se réfugier à la police où elle est prise en charge par un duo de flics à peu près intègres – une rareté – Miki Miko et Valent le Barje. S’ajoute à ce duo un journaliste, Pali Schlesinger.

Enquêter, oui, bien sûr, mais les malfrats ne sont pas les seuls ennemis puisque la corruption est généralisée : juges, maires, hommes politiques… rien n’est fait pour permettre à la vérité d’éclater et à la justice de suivre son cours. Cette dernière se résume souvent à des pressions, des menaces et des vengeances, accompagnées de liasses d’argent et de passe-droits pour des trafics et autres activités illicites.

Le plus prudent est de mettre la jeune fille en sécurité, puisqu’il apparaît de plus en plus nettement que les dessous de cette affaire sont liés à des hommes aussi puissants que redoutables, dans un hôtel près de la frontière avec l’Ukraine tenu par Igor, expert en cocktails extraordinaires et internationaux, et son ami Robert, un drôle de type au passé mystérieux, dont la science en matière d’explosifs ne connaît pas de limites. Auprès d’eux, Veronika apprendra comment mettre sa vengeance au point.

Roman dense, rempli à ras bord de toutes les magouilles et les saloperies possibles, avec arnaques à l’Union Européenne, discriminations envers les Roms, malversations et corruption endémiques, à tous niveaux et répandus dans toute la société. La fin des années 90 est aussi violente que le 21ème siècle, aussi vulgaire et gangrenée par le capitalisme sauvage et l’iniquité sociale, aux mains d’ordures cocaïnées et bestiales.

Veronika, parce qu’elle réussit à se libérer, met sans le vouloir en branle une série de rebondissements. Tous les maillons de la grande chaîne du crime, de la pègre et de l’illicite sont secoués par cette anormalité : une jeune victime qui va porter plainte. De l’inédit, tant il est communément admis que les seules lois qui vaillent sont celles qui permettent de continuer à faire tranquillement de petites affaires bien juteuses.

Objets de mépris : les Roms, qu’on maltraite sans sourciller, qu’on exclut et parque dans des cités minables. Puis les femmes, tout juste bonnes à être prostituées, violées, tabassées .
Quant aux journalistes un peu trop curieux, on ne donne pas cher de leur peau.

L’écriture est souvent ironique et drôle, crue et violente. Les dialogues, en particulier, sont extrêmement réalistes.

Le roman de Soltész est très documenté, les rouages des arnaques et des trafics sont extrêmement bien détaillés, et on voit que toute la société slovaque – mais pas seulement – repose sur la certitude qu’il n’y a aucune justice ni loi qu’on ne puisse corrompre. Soltész a lui-même été agressé par les services secrets slovaques et est directeur en chef du centre d’investigation Jan Kuciak qu’il a fondé avec des collègues à Bratislava.

Il n’y a aucun doute que son roman est à peine fictif, hélas.


La musique

Britney spears - Born to Make You Happy


IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L'EST - Árpád Soltész - Éditions Agullo – collection Agullo Noir - 384 p. septembre 2019
Traduit du slovaque par Barbora Faure

photo : hommage à Ján Kuciak, journaliste, et sa fiancée, Martina Kušnírová, assassinés par des meurtriers inconnus en Slovaquie.

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