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Chronique Livre :
INAVOUABLE de Zygmunt Miłoszewski

Chronique Livre : INAVOUABLE de Zygmunt Miłoszewski sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

Zakopane, chaîne des Tatras, 26 décembre 1944.

Un résistant serre contre lui un étui métallique. À ses oreilles résonnent encore les dernières instructions de l’officier nazi qui lui a confié « le plus grand secret de cette guerre »… Alors qu’il est pris dans une tempête de neige, sa formation d’alpiniste pourrait se révéler cruciale. Non loin de là, dans une auberge, un homme contemple par l’une des fenêtres la même bourrasque déchaînée. Après une ultime hésitation, il croque sa capsule de cyanure.

Une matinée d’automne, de nos jours, à Varsovie.

Chef du département de recouvrement de biens culturels rattaché au ministère des Affaires étrangères, le docteur Zofia Lorentz est convoquée par le Premier ministre : le Portrait de jeune homme du peintre Raphaël, tableau le plus précieux jamais perdu et recherché depuis la Seconde Guerre mondiale, vient d’être localisé. Accompagnée d’un marchand d’art cynique, d’un officier des services secrets à la retraite et d’une voleuse légendaire, Zofia s’envole pour New York, étape d’une quête contrariée qui pourrait inverser la lecture de l’Histoire et la politique internationale moderne…

L'extrait

« À trois heures du matin, un vent terrible souffalit déjà mais la neige commençait à peine à tomber, il avait même vu pendant un instant la loupiote de la station intermédiaire du téléphérique, celle du mont Myślenickie Turnie. Le sommet du mont Kasprowy était déjà submergé par la bourrasque qui descendait vers la vallée avec la fureur d’une avalanche.
À quatre heures du matin, la tempête avait atteint la vallée. Le premier impact du mur de neige l’avait jeté à terre et, depuis ce moment-là, il se sentait comme un morceau de viande dans un broyeur en compagnie d’une poignée de flocons de neige et de quelques cubes de glace. Un cocktail de chair humaine bien frais ? Mais bien sûr, Mein Herr, je vous le prépare sur le champs.
À cinq heures du matin, il songea pour la première fois à la mort. Non pas en tant que fin inévitable, mais sous la forme d’une énorme ironie du sort : voilà qui serait drôle, que le climat des Tatras le trucide, justement lui et à cet instant. Il commença à visualiser Aniela pour cesser de penser au nombre de doigts qu’on devrait lui amputer à la fin de cette aventure. Et il se sentit désolé d’avoir été si sage, d’avoir été un fils de bonne famille, incapable de se débrouiller avec une fille. N’importe quel montagnard l’aurait déjà retournée sens dessus dessous, tandis qu’il la courtisait depuis un an, minaudait, lui faisait des compliments, caressait sa tresse. Il ne manquerait plus qu’il meurt puceau, ce serait le pompon. » (p.17-18)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Exit le blues polonais des enquêtes du procureur Teodore Szacki, excellent personnage fétiche de Zygmunt Miłoszewski, exit la triste et morne Pologne qu’il nous a fait visiter, dont il nous a décrit quelques uns des travers dans ses trois derniers romans. Des sujets de société qui, pour être par certains aspects typiquement polonais, n’en étaient pas moins universels. Inavouable est un thriller, une superproduction à grand spectacle, courses-poursuite, trahison, manipulations, espionnages, frissons, morts subites et violentes, amours, sexe et politique, rien que ça ! Sans oublier l’ironie et l’autodérision qui étaient déjà une des - nombreux - charmes de ses premiers livres et, comme toujours, l'excellente traduction de Kamil Barbarski.

Tout commence à la fin de la seconde guerre mondiale dans une région montagneuse de Pologne, en plein hiver 44, alors que les nazis sentent le souffle chaud des troupes soviétiques dans leurs cous. Il est temps pour les plus gradés et influents d’entre eux de dissimuler quelques éléments indispensables à la négociation de leurs sorts lorsque le Reich sera vaincu. Une brève première partie avant de revenir à aujourd’hui et débuter par le premier attentat sur le sol polonais qui laisse les autorités dubitative et permet au major - presque - jeune retraité de 40 ans, Anatol Gmitruck, de mettre ses qualités et son sang froid en valeur. Il se retrouve donc dans l’équipe chargée par le premier ministre polonais; Donald Tusk en personne, de retrouver un trésor national pillé par les Allemands durant l’Occupation : le “portrait du jeune homme” peint par Raphael sur un panneau de peuplier à peu près à la même époque de Léonard réalisait sa Joconde.

Il sera aidé dans sa redoutable tâche par le docteur Zofia Lorentz, responsable et unique membre de la cellule destinée à traquer les oeuvres dispersées par les SS et leurs complices, Karol Boznaski, marchand d’art et antiquaire fantasque, et, enfin, une voleuse reconnue de grand talent, la suédoise Lisa Tolgfors. Le tableau a été repéré aux USA, du côté de New York et cette fine équipe va devoir passer par des moyens très illégaux pour la dérober. Bien évidemment, si quoi que ce soit devait mal tourner, le gouvernement polonais nierait alors toute implication dans la tentative de vol ou connaître de quelque manière que ce soit les membres du commando.

Vous vous doutez bien que rien ne va fonctionner comme prévu, que le petit groupe va se retrouver pourchassé par de redoutables ennemis, dotés de toutes les informations disponibles sur le net et de technologies de pointes, n’hésitant pas à faire des cartons sur tout ce qui bouge. De potentiels prédateurs, les trois apprentis cambrioleurs et la Suédoise vont devenir des proies vulnérables pratiquement sans appui logistique, perdus dans les hivers polonais et suédois, côtoyant des assassins, des menteurs, des manipulateurs et même des lions qui seront de loin les moins dangereux.

Au milieu des affrontements dantesques et de courses poursuite vertigineuses, dont une sur la Baltique gelée que je vous recommande, Zygmunt Miłoszewski, en plus de nous apprendre mille choses sur l’histoire de l’art pictural et des techniques d’expertise, trouve le temps de livrer des considérations passionnantes sur l’état du monde - ancien et actuel - remet judicieusement en cause la dichotomie gentils contre méchants pour la remplacer intelligemment par une monochromie sombre où les salauds vainqueurs dictent les pages des manuels d’histoire à grands renforts de récit national mobilisateur de masses patriotiques abusées. Il joue des codes du thriller, s’en amuse avec virtuosité et en alimente sa satire de la tragédie géostratégique perpétuellement en développement. Ça pique, c’est acide mais remarquablement vu et juste.

Je vous laisse découvrir par vous-même les aventures haletantes du quatuor hétéroclite traquant le Jeune Homme de Raphael, les petites trahisons humaines, les grands mensonges d’État, les arrangements officiels et tout le toutim de ce que vous pouvez constater tous les jours à travers le monde. Mais surtout, je vous laisse découvrir un dénouement totalement époustouflant, amené subtilement, pas à pas, depuis le tout début du roman sans qu’on y prenne vraiment garde. Il n’y a pas que le peintre de la Renaissance italienne qui est à l’honneur, les Impressionnistes tiennent une grande part dans l’intrigue, ils en sont même le coeur. Eux, fascinés par la lumière semblent éclairer toute la noirceur du monde que découvre peu à peu les quatre enquêteurs-voleurs.

Parfaitement construit, un style qui n’est plus à vanter après les énormes succès mérité des précédentes parutions de l’auteur, un humour décapant qui fait mouche, des scènes d’action que ne renierait pas Bruce Willis lui-même (le scénario ferait un sacré blockbuster), des personnages attachants ou effrayants mais jamais superficiels, Inavouable est la réponse de Zygmunt Miłoszewski au déchaînement des Occidentaux contre tout ce qui pouvait venir d’au-delà du rideau de fer, un juste retour des choses, sans omettre une bonne dose d’autodérision donnant du poids au propos.

Un page-turner intelligent, passionnant, ébouriffant, à lire absolument !


Notice bio

Zygmunt Miłoszewski, né à Varsovie en 1975, est une étoile montante de la fiction polonaise. Ecrivain, journaliste et scénariste, il fait ses débuts en 2005 avec un roman d’horreur remarqué, Interphone. Son deuxième roman, traduit dans 9 pays, Les Impliqués (Mirobole 2013) a été adapté au cinéma en Pologne et a remporté le Prix du Gros Calibre récompensant le meilleur polar de l’année. Il a été finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar Européen. Il y introduit son personnage fétiche, le procureur Teodore Szacki, qu'il remettra en scène dans Un Fond de Vérité (Mirobole 2015), puis La Rage (Fleuve Éditions 2016).


La musique du livre

Rascal Flatts - Life is a Highway

Rammstein - Ohne Dich

Megadeth - À tout le Monde

Nick Cave and the Bad Seeds - Into my Arms


INAVOUABLE - Zygmunt Miloszewski – Fleuve Éditions – Collection Fleuve Noir – 591 p. septembre 2017
Traduit du polonais par Kamil Barbarski

Illustration : Claude Monet - détail (Wikipédia)

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