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Chronique Livre :
INDÉLÉBILE d'Adelia Saunders

Chronique Livre : INDÉLÉBILE d'Adelia Saunders sur Quatre Sans Quatre

L'auteur

Adelia Saunders est une écrivaine américaine dont Indélébile est le premier roman.


Magdalena est une jeune Lituanienne qui préfère en général ne pas mettre ses lunettes. Flou, c’est mieux. Il faut dire que Magdalena a une étrange capacité : elle voit les mots écrits sur le corps des gens, dont eux-mêmes ne sont pas conscients. Peu d’entre nous en sont capables, en fait.

Loin d’être agréable, c’est presque une malédiction. Personne n’a envie de connaître les secrets des autres, de lire leur avenir et les moments décisifs de leur existence passée. Personne n’a envie d’en savoir plus que les intéressés eux-mêmes. Magdalena lit les failles, les mensonges, les humiliations, les remords et les espoirs noir sur blanc sur la peau des gens au point d’obscurcir leur visage parfois même. Elle choisit donc, en général de ne pas chausser ses lunettes et d’entretenir le flou, préférant l’ignorance au savoir.

Rien n’est écrit sur sa peau, comme si elle n’avait ni passé ni futur et son nom à elle, elle ne l’a vu qu’une seule fois tracé sur la peau d’un jeune homme, Niel, étudiant en histoire, qu’un malicieux destin s’acharne à détourner de leur rendez-vous.

Niel et elle ne se connaissent pas, mais leurs parents, si, car le père de Niel, Richard, était l’employeur de la mère de Magdalena, en Angleterre. Comme dans les comédies américaines, légères et charmantes et adorablement tumultueuses, il faudra beaucoup de temps pour que Niel et Magdalena se rencontrent et puis osent se dire qu’ils se plaisent. Tout en virevoltes, détours, mauvais chemins et incompréhensions mutuelles, souvent dues à une grande émotivité qui obscurcit et oblitère tout, la relation entre les deux jeunes gens est retardée, entravée par des retournements de situations et des décisions qui les éloignent et les égarent au lieu de les rapprocher. Si Magdalena est si clairvoyante qu’elle préfère délaisser ses lunettes, au risque – assumé comme une fantaisie - de se perdre, Niel, lui, est d’une myopie métaphorique pleine de doutes et de gaucherie involontairement amusantes.

Les deux sont évidemment faits pour s’entendre et bien sûr ils accumulent les occasions perdues…

Le père de Niel, Richard, est à la recherche de sa mère. Enfin, elle est morte et il ne l’a jamais vue. C’est dire la complexité de la tâche. Elle n’a pas voulu de lui et n’a même pas voulu poser les yeux sur lui quand il est né. Femme de lettres, écrivaine talentueuse, reconnue et au sommet de son art dans les années 50, extrêmement habile à donner chair à des personnages marquants – d’aucuns l’accusent de s’inspirer d’un peu trop près de ceux qu’elle connaît - elle a vécu aux Etats-Unis et puis a petit à petit connu la déchéance, alcool et dépression, la spirale infernale. Richard a été élevé par sa tante et son oncle, comme l’un de leurs enfants, certes, mais sans jamais réussir à surmonter le traumatisme d’avoir été rejeté dès l’enfance avec cette violence. Il lit avec passion tout ce qui est écrit à son sujet et se montre véhément pour rétablir les faits dans leur exactitude dès qu’un biographe ou qu’un exégète lui semble prendre des libertés avec la vérité. Ainsi le dernier en date, qui soutient mordicus que Inge Beart n’est jamais revenue aux Etats-Unis dans la ferme de sa sœur, alors que Richard se souvient – et c’est son seul souvenir auquel il tient donc comme à la prunelle de ses yeux – d’avoir vu, sous la table où il se tenait, à quatre ou cinq ans, les chevilles et les pieds de sa mère chaussés d’exquises chaussures rouges à brides.

Bien décidé à en avoir le coeur net, Richard décide d’aller à Paris sur les traces de sa mère qui y a longtemps vécu, et y a été hospitalisée.

Bien sûr, parce que ce roman est un magnifique réseau de fils enchevêtrés apparemment sans ordonnance alors qu’un tissage savamment élaboré se fait jour - fils de vie, trame narrative, motifs récurrents (les pieds et la vue, par exemple) déclinés sous plusieurs formes – on y est à la fois amusé et charmé et on s’aperçoit vite que sous l’apparente légèreté se dissimule une forme de gravité, la fantaisie recouvre, comme par une forme d’élégance, la dureté de la vie qui peut même pousser à désirer se l’ôter.

Contrairement à l’habitude, c’est le présent qui éclaire le passé, qui fait naître la vérité, chasse les mensonges et dissipe les ombres. Magdalena peut même envisager de remettre ses lunettes sur son nez pour de bon.

Parfois presque fantastique, avec le personnage de Magdalena et son don inattendu aux conséquences multiples, Indélébile est un vrai délice. On rencontre, dans ce roman à la fois foisonnant et très intelligemment construit – et quel plaisir de comprendre soudain les allusions, de déchiffrer les images, de confronter les passages – en vrac : un ancien tueur rhodésien, un cordonnier pèlerin, une mise en garde concernant les abricots, un peu d’histoire médiévale française, des archives publiques et d’autres privées, des souvenirs secrets, de profondes blessures et quelques petits miracles.

On y fait la paix avec les morts, avec soi-même aussi.


Un extrait, enfin !

« Magdalena
Vilnius 1991
Autrefois lorsque naissait un enfant, la fée Fortune se tenait à l’extérieur de la maison et murmurait par la fenêtre. Il sera riche. Il sera grand. Il aura sa part du gâteau. Une fois le bébé lavé et emmailloté, la sage-femme s’asseyait près de la fenêtre et tendait l’oreille. Il vivra tant que le petit feu continue à briller, disait par exemple Fortune. Alors, si elle était intelligente, la sage-femme conseillait aux parents de ne jamais laisser mourir le feu dans le poêle. La mère passait ses journées à alimenter les flammes avec du petit bois et le fils grandissait dans la chaleur du foyer jusqu’à ce qu’un jour – c’est ce qui arrivait dans les contes – il épouse une riche jeune fille qui se moquait bien des vieilles coutumes, des recettes de cuisine et des conseils de sa belle-mère, et tombe raide mort sitôt le feu éteint.
C’est une histoire que la mère de Magdalena racontait à sa fille, jusqu’à ce qu’un jour, alors que Magdalena commençait à lire mais ne se doutait pas encore de ce qui l’attendait, la petite demande à sa mère pourquoi la sage-femme n’avait pas empêché la sage-femme de se pencher par la fenêtre avec son crayon.
« Quel crayon ?
- Pour écrire son nom.
- Quel nom ?
- Son nom à elle, sur le bébé.
- Mais de quoi parles-tu ?
- Comme toi, ici. » Magdalena fit courir ses doigts le long des mots inscrits sur le cou de sa mère, jusque sur ses bras, en quête de celui qui épelait Fortune, qui en lituanien signifiait aussi Bonheur, et parfois autre chose, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre. Presque tout le monde l’avait sur soi, elle le trouva à l’intérieur du poignet de sa mère. « Juste là », dit-elle. Les lettres ondulèrent légèrement en rythme avec le pouls maternel. Magdalena caressa le mot, étonnée par la si belle écriture de Fortune, elle qui était une fée et n’avait jamais mis les pieds à l’école.
Sa mère retira sa main. «  Tu me fais une farce », dit-elle, mais elle ne riait pas. Elle posa une main sur le front de Magdalena au cas où elle aurait eu de la fièvre et l’envoya au lit. Elle ne raconta plus jamais l’histoire de la fée Fortune. » (p. 9 et 10)


Musique

Don McLean - American Pie

Bryan Adams - Summer Of '69


INDÉLÉBILE - Adelia Saunders – Éditions Actes Sud – 400 p. octobre 2018
Traduit de l’anglais (E.U.) par Laure Manceau

photo : Vilnius - Pixabay

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