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Chronique Livre :
INDIAN PSYCHO de Arun Kishnan

Chronique Livre : INDIAN PSYCHO de Arun Kishnan sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Arjun Clarkson est le rêve américain incarné : cet orphelin indien issu d'une basse caste, complexé et peu sûr de lui, a immigré à New York où il connaît une brillante carrière dans la publicité. Jusqu'au jour où, dans un accès de folie, il poignarde une ancienne collègue...

Pour brouiller les pistes, Arjun décide de faire croire à l'existence d'un tueur en série chassant ses proies sur le plus populaire des réseaux sociaux : MyFace. Certes, cela implique de commettre d'autres assassinats, mais n'est-ce pas l'occasion rêvée de se venger de tous ceux qui se sont moqués de lui ?

Au fil des meurtres, la rumeur de ce « tueur de MyFace » s'amplifie et sème la panique sur la toile, car Arjun est un excellent publicitaire. Sa distraction, en revanche, risque de compromettre sa carrière de serial killer...


L'extrait

« J'ai siroté mon Famous Grouse. Comme toujours, le whisky me soufflait des propos rassurants, me tapotait amicalement le dos et me redonnait de l'espoir, tout cela sans prononcer le moindre mot.
« Sympa, ton t-shirt, m'a dit la serveuse. Tu es bouddhiste, un truc comme ça ? »
Sur mon t-shirt, on pouvait voir cent une tête de bouddhas orbiter sereinement autour d'une grande représentation du visage du Bienheureux.
« Oui, tu vois ça ? ai-je demandé en sortant le collier de sous mon t-shirt. C'est un cordon sacré. »
J'appartenais à une basse caste. Mais ça, c'était en Inde. L'ascension sociale était permise aux États-Unis. En Amérique, je pouvais être un brahmane. En Amérique, je pouvais porter un cordon sacré.
« Ça a l'air lourd, a-t-elle dit.
- C'est en coton indien.
- Ah, ok, du coton indien. »
La matière expliquait peut-être le poids du cordon. À mon humble avis, la raison principale en était plutôt le fourreau de cuir qui y était accroché, et que j'avais laissé dissimulé sous mon vêtement.
Dans ce fourreau, il y avait un couteau de cuisine Global Chef G-2 en alliage d'acier inoxydable. » (p. 10)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Crimes en série tandoori...

Cacher un assassinat en en commettant d'autres n'a rien de très nouveau dans les intrigues de thrillers, vous en avez sans doute déjà souvent rencontré une des nombreuses variantes. Par contre la faculté d'adaptation à son nouveau statut du tueur et le détachement dont fait preuve, après son premier cadavre, Arjun Clarkson, le jeune publicitaire indien prometteur, sont totalement désarmants. Arun Krishnan nous livre un grand personnage, tout en rupture, entre zen et découpage de carotide, méditation bouddhiste et acharnement sanguinaire. Car il est très croyant, les paroles du bouddha qu'il déverse sur ses interlocuteurs lui servent tour à tour de piste de réflexion ou de repoussoir à importuns, pourtant, pas sûr qu'il en ait saisi toute la portée non-violente...

Arjun, sous ses airs de bon garçon, trompe son monde, et pas seulement la police. Il vend des espaces publicitaires sur le web qui ne tiennent bien évidemment pas les objectifs mirobolants promis, truque les statistiques et berne ses clients, à leur plus grande satisfaction. À tel point qu'il connaît une ascension professionnelle fulgurante. Rendue plus aisée par sa tendance à éliminer la concurrence interne grâce à son couteau de cuisine Global Chef G-2 et son action très concrète sur la cotation boursière de MyFace.

Vous avez dit Dexter ? Oui, il y a comme un parfum rappelant ce héros de série TV dans Indian Psycho, la sympathie que l'on éprouve pour ce serial-killer psychopathe, une manière d'aborder le meurtre sur un mode utilitaire tout à fait original ou leurs façons de justifier le tout, l'un par un code, l'autre par l'obligation de masquer son premier crime. La meilleure tactique pour lancer l'idée qu'un tueur en série rôde est, après tout, d'en devenir un soi-même. De part sa profession, Arjun sait utiliser les médias, il connaît parfaitement la mécanique de propagation des infos sur les réseaux sociaux et va s'en servir au mieux.

Pour alimenter son tableau de chasse, Arjun va, évidemment prendre ceux qui sont proches de lui avant de s'aventurer plus loin. Il jette tout d'abord son dévolu des gens qui le méprisent ou le gênent, ce qui permet à l'auteur de décrire avec talent les mille et un tracas d'un immigré au sein d'une entreprise. Il a pourtant tout de la panoplie du cadre américain : il boit du whisky, sniffe de la coke, écoute du jazz et fréquente un cabinet d'analyste et connaît toutes les techniques pour embobiner ses clients.

Malheureusement, Arjun est parfois distrait, ce n'est pas un as de la préparation de ses forfaits, plus il s'enfonce dans la voie du crime, plus ses actes sont brouillons, hasardeux, moins la police a de doute sur son implication, mais nous sommes au pays du capitalisme triomphant, son patron a besoin de son chef du marketing, il le soustrait tant qu'il peut à l'enquête.

Le jeune Indien est particulièrement à cheval sur la politesse, un vrai gentleman anglais mais ne peut éviter quelques contradictions : s'il refuserait tout net de passer devant une dame, il n'est guère embarrassé de l'égorger, mais est-ce vraiment impoli ? Pa sûr que la question soit traitée dans les manuels...

Sa vie sentimentale, jusqu'à ce qu'il tue, dans un état second, sa collègue Emily, est réduite à néant, conséquences d'une enfance maltraitée. Son premier crime va lui ouvrir les portes d'une relation suivie avec Michelle, immigrée elle-aussi, alibi parfois, source d'inquiétude à d'autres moments, bref, compliqué, comme un statut MyFace...

Et puis, non négligeable également, la critique acerbe de notre société du réseau où les fortunes se font à coups de clics. Traumatisé par une mère adoptive très particulière, issu d'une basse caste, Arjun collectionne les handicaps, son arrivée aux États-Unis lui a permis de s'élever socialement, reste à régler son approche des femmes. Il est brillant, certes, mais renvoyé sans cesse à ses origines par ses difficultés de langage. Il a beau singer son entourage, son physique à lui-seul le singularise.

Indian Psycho décrit un monde peuplé de colosses fragiles puisqu'un seul individu et quelques rumeurs peuvent déstabiliser MyFace, le géant des réseaux sociaux, Il suffit de construire un personnage de tueur qui rôde sur ses pages et choisit ses victimes en fonction de leurs profils.

Arun Krishnan est doté d'un solide sens de l'observation et il transcrit avec un humour féroce les travers de la société du spectacle permanent et des start-up rapaces, vendeuses de vent. Un simple couteau de cuisine et une bonne com', le plus puissant réseau social est à genou... à méditer.

Très bien écrit, Arjun en narrateur qui nous fait partager son parcours de plus en plus chaotique, n'ayons pas peur des mots, Indian Psycho est un parcours initiatique particulier et une excellente satire du monde de la réussite. À souligner la très originale quatrième de couverture.

Vous pouvez embarquer Indian Psycho dans vos bagages sans hésiter !


Notice bio

Arun Krishnan est né en Inde et vit désormais aux États-Unis. Professionnel du marketing et de la communication, il travaille pour de nombreuses entreprises technologiques et organisations non gouvernementales.


La musique du livre

Comme pour tous les titres édités par Asphalte Éditions, une superbe playlist vous attend en fin d'ouvrage, choisie par l'auteur lui-même. Presque exclusivement du jazz avec un zeste de Beatles...

John Coltrane - A Love Supreme, Part 1: Acknowledgement

Herbie Hancock - Watermelon Man

Shanghai Jazz - The Love You Can't Get

Thelonious Monk - Straight No Chaser

Stan Getz Quartet - There's a Small Hotel

Charlie Parker - Salt Peanuts


INDIAN PSYCHO – Arun Krishnan – Asphalte Éditions – 297 p. mai 2017
Traduit de l'anglais (Inde) par Marthe Picard

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