Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez

Chronique Livre : INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez sur Quatre Sans Quatre

Le pitch

La Havane, de nos jours. Un jeune ingénieur en électronique, Mario Durán, se retrouve en prison après avoir trafiqué des accès Internet avec son meilleur ami et complice de toujours, Rubén. À leur grande surprise, il est libéré prématurément, à condition de prêter main forte au vol d’un coffre-fort, pour lequel ses compétences techniques et celles de Rubén sont indispensables. Un boulot apparemment facile… ce qui éveille la méfiance de Durán.

À raison. Quelques heures après le casse, il se retrouve enterré vivant dans un parc de La Havane, le cadavre de Rubén à ses côtés. Il n’aura dès lors plus qu’une seule idée : se venger de « l’Homme invisible », leur commanditaire… Encore faut-il savoir de qui il s’agit réellement.


L'extrait

« Le sang sur sa tête n'était pas le sien.
Rubén, c'était celui de Rubén.
Les souvenirs le firent frémir. Sa main encore enfouie continuait de tenir l'avant-bras de Rubén. Il manoeuvra pour se dégager complètement avant de déterrer le corps de son ami : celui-ci avait pris une balle dans la poitrine et une autre lui avait arraché la moitié du visage.
Ce cadavre lui avait sauvé la vie.
Un douleur aiguë se réveilla et Durán gémit. Il palpa son flanc endolori puis regarda ses doigts tachés de sang – le sien, cette fois-ci. Exténué par l'effort, il s'allongea sur le sol, contemplant le ciel noir au-dessus de La Habana. La lune était énorme, dans ce firmament sans étoiles. Un univers de gris et de noirs. Il entendit le murmure de l'Almendares, le frémissement de l'eau contre les rochers sur la rive du fleuve ; il se concentra sur l'odeur d'humidité et sur les silhouettes des caroubiers, des amandiers et des lianes qui pendaient des lauriers. Ses tremblements cessèrent peu à peu.
Tandis qu'il réfléchissait à ce qui s'était passé, la lune poursuivit sa course au milieu des arbres et les ombres du bois rampèrent jusqu'à lui. » (p. 10-11)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L’avantage des assassinats, c’est de régler définitivement le problème que l’on a pu avoir avec la victime. Mais on ne s’attend plus à l’avoir à ses trousses et, encore moins, à ce qu’elle veuille se venger et récupérer sa part du butin. À moins de verser dans le spiritisme de compétition, mais ce n’est pas le genre de l’Homme invisible qui a commandité le casse à l’issue duquel Rubén et son ami Mario Durán devait être abattus par leurs complices. Un nuage facétieux cachant la lune, la précipitation ou la malchance, toujours est-il que Durán s’en sort et revient du fond de sa tombe sylvestre chercher des poux à ceux qui l’ont ainsi condamné à mort.

Pour être vindicatif, il l’est, le bougre. Pas seulement doué dans son domaine, l’informatique et le piratage des systèmes de sécurité, il se débrouille pas mal du tout avec des armes à feu et pour échafauder des plans diaboliques afin de faire payer ceux qui ont cru l’éliminer une bonne fois pour toute. Faut dire qu’il n’avait rien demandé à personne, il a été le premier surpris de se voir sortir de la taule où il croupissait sans avoir graissé la patte d'un flic ou politicien de haut rang, sans bénéficier de la moindre protection au sein des autorités de Cuba. Il purgeait une peine relativement clémente pour avoir, avec son pote Rubén, permis à des citoyens et des associations cubaines d’avoir accès à Internet en piratant des faisceaux satellites.

Ce sont ces qualités professionnelles et l’insistance de son ami qui amènent les organisateurs du cambriolage à l’extraire de sa prison. Il est intégré à une bande où il ne manque aucun des éléments faisant les bonnes recettes des polars : une femme fatale, un sbire teigneux, des hommes de main idiots et une main invisible réglant la chorégraphie du casse dans l’ombre.

Rassurez-vous, ce n’est pas un roman geek où on ne comprend qu’un mot sur deux tant tout y est technique et novlangue. Rien de tout ça. Indomptable, c’est un homme en colère, en rage même, qui règle ses comptes. Avec ceux qui veulent sa mort - mais il solde aussi ceux avec son père malade qu’il apprend à connaître, loin des clichés de son enfance et ceux avec le régime de l'île qui permet la gangrène par l'argent et le trafic d'influence comme mode de vie.

Le lecteur visite La Havane comme un touriste ne pourrait jamais le faire. Il a accès à la face cachée de la capitale, les taudis des bidonvilles, les petits arrangements sordides et la corruption généralisée d’un système à bout de souffle et apprend à connaître ses habitants, professionnels des rouages du fonctionnement particulièrement retors d’un pouvoir totalitaire. L’intrigue est parfaitement maîtrisée, construite avec habileté et renouvelle le genre du complice éliminé se vengeant de ses anciens équipiers.

Durán est malin, solide, obstiné, il n’est pas guidé uniquement par l'appât du gain, la mort de Rubén lui a fait mal, le traquenard dans lequel ils ont été tous les deux précipités ne passe pas. Il veut savoir et punir, rectifier ce qui doit l’être et, peut-être trouver sa propre rédemption au bout d’un chemin dont il sait qu’il sera redoutable et sanglant, il n’a pas affaire à des enfants de choeurs et s’aperçoit très rapidement que ses adversaires n’ont aucune pitié et aucun scrupule à dézinguer tout ceux qui se mettent en travers de leur route, amis et ennemis.

Indomptable, c’est plus du hard rock que de la salsa, Durán n’est pas qu’un mauvais garçon, il est complexe et attachant, ses démêlés avec l’Homme invisible et sa bande tiennent en haleine tout au long du roman et une valse sentimentale avec le beau personnage de Dunia, une jeune femme émigrée illégalement à La Havane et qui s’occupe du père de Durán. Un excellent roman très noir, un sujet originalement traité dans un pays peu exploré par les polars.

Faites-vous une agréable surprise en suivant Mario Durán dans son périple sanglant !


Notice bio

Vladimir Hernández est né à La Havane en 1966. Après des études en ingénierie et en physique, il entame sa carrière d’écrivain dans les années 1980 par des récits de science-fiction. Invité en Espagne en 2000 pour recevoir un prix littéraire, il décide de rester à Barcelone, où il vit toujours. Indomptable est sa première incursion dans le polar.


La musique du livre

Rilan & The Bombarders – Walking on Fire

Orishas – Represent Cuba

Shivaree – Goodnight Moon

Pinto Wahin & DJ Ricky Luna – La Habana

Fever Ray – If I Had a Heart

Georges Thorogood & The Destroyers – Bad to the Bone


INDOMPTABLE – Vladimir Hernandez – Asphalte Éditions – 24§ p. octobre 2017
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Olivier Hamilton

photo : Pixabay

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