Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JAZZ PALACE de Mary Morris

Chronique Livre : JAZZ PALACE de Mary Morris sur Quatre Sans Quatre

Photo : pianiste de jazz (Pixabay)


Le pitch

1915, Chicago : Benny Lehrman est un adolescent juif habité par la musique. Il est musique. Pas celle que son père et sa mère veulent lui inculquer, Bach ou Beethoven, celle du Southside, le quartier noir de Chicago où les rescapés des lynchages du Sud profond viennent se réfugier. Ils ont amené avec eux les rythmes de La Nouvelle-Orléans et un vent de folie qui se met à souffler sur les claviers et dans les trompettes. Benny s'imprègne, se nourrit des airs volés d'une oreille aux portes mal jointes des ruelles sombres.

La ville vit de profonds changements, économiques, sociaux et culturels. Les nuits sont folles, alcoolisées, musicales, Benny, pianiste surdoué, livre les casquettes que son père fabrique dans son atelier dans les quartiers où s'élaborent les airs qui vont révolutionner la musique et faire naître le jazz moderne. Un soir, au hasard des clubs dont il fait régulièrement le tour, il rencontre le trompettiste Napoléon Hill, le bien nommé. Ce fantastique jazzman a tous les culots, brave les préjugés, les dangers et la bêtise pour faire reconnaître son talent et sa dignité. Benny et Napoléon vont fonder un groupe, bâtir une amitié rare de bannis et d'artistes exceptionnels. Ils vont changer leur monde, être acteur de leurs vies.

Il a vécu le drame du naufrage de l'Eastland, un ferry qui a chaviré sur le lac en faisant plus de 800 victimes dont les trois frères de Pearl en 1915. Pearl est une jeune femme pleine de volonté qui a fondé et gère de main de maître le Jazz Palace. Elle va y faire passer Benny et Napoléon, y vivre la prohibition, ses amours et s'occuper du mieux qu'elle peut de sa soeur. Le progrès, les bootleggers, la mafia, les descentes de flics changent peu à peu la donne mais la frénésie ne s'éteint pas.

Tous ces personnages, et bien d'autres, vont traverser vingt années capitales de l'histoire de Chicago, sa légende qui perdure encore aujourd'hui. Une période qui a influencé toute l'iconographie de la littérature noire et des films de gangsters, et tout ce qui allait devenir la musique moderne. Une ère-clé de la culture du vingtième siècle.


L'extrait

« Les jours où Benny n'avait pas de livraisons à faire, il se dépêchait de rentrer à la maison. Il était dans sa deuxième année de lycée et n'accordait pas beaucoup d'attention à ses études. Hannah faisait ses courses en fin d'après-midi et souvent, s'il se dépêchait, il était seul environ une heure avant l'arrivée des autres. Il s'asseyait au piano pour tenter de traduire les idées qu'il avait dans la tête. Parfois il ne faisait que pianoter, tâchant de se rappeler un air entendu la dernière fois qu'il avait écouté Honey Boy. En s'attardant dans la ruelle, il finissait par saisir certains accords. Alors, il rentrait vite chez lui pour essayer de s'en souvenir.
Il perdait tout intérêt pour le reste. Même si Hannah lui préparait son plat favori, du poulet aux pruneaux avec du sarrasin, il le mangeait distraitement. Elle posait des chemises repassées sur son lit, elle tentait de lui passer un peigne dans les cheveux. Mais elle avait beau le rabrouer, lui dire qu'il ne pouvait pas sortir comme ça, il enfilait ses habits froissés de la veille, attrapait la casquette sale qui venait de la fabrique de son père, et il franchissait la porte. »


L'avis de Quatre Sans Quatre

« Ce garçon jouait comme un Noir. »

Fans de jazz, de musique, d'arpèges en folie, de chorus dingues, arrêtez-vous et entrez au Jazz Palace ! Le lecteur s'y sent immédiatement entre amis, entre connaisseurs. J'ai rarement lu un roman parlant aussi bien des processus créatifs du musicien et de la musique elle-même. Superbe idée que de prendre un petit juif blanc comme héros, un visiteur/acteur, élève surdoué, avaleur de notes, compositeur de génie. Comme sur une partition, il faudra à la blanche, Benny, ajouter la note noire, Napoléon Hill, l'artiste, l'homme, le combattant de la dignité pour former une harmonie.

« Le son de cette trompette avait un côté triste qui lui rappelait le vent d'hiver. »

La pauvreté est rude. Tranchante comme une faux. Juste avant l'entrée dans la première guerre mondiale des États-Unis, Chicago travaille comme jamais. Le capitalisme est en pleine expansion avant la meurtrière crise de 1929. La main d'oeuvre noire déserte le sud du pays où sa vie est perpétuellement menacée pour venir embaucher dans cette ville industrieuse. Elle importe avec elle sa musique, sa culture et sa méfiance de tout ce qui est blanc. Benny est un passager clandestin, embarqué incognito sur les trilles du ragtime, les accords du blues. Les jazzmen se méfient de lui, ils se font voler depuis tant d'années ! Ses parents lui interdisent de jouer et d'écouter cette musique de nègre. Doublement rejeté, il ne doit compter que sur son obstination et à son talent. Benny doit également vivre le rejet et l'ostracisme, ça ne s'invente pas, ne s'imagine pas, il est absolument nécessaire de l'éprouver pour vendre son âme au blues.

« Et ce son n'était pas seulement triste, mais autre chose encore qu'il ne savait nommer. »

Benny va se battre. Pearl aussi, Napoléon de même. Chacun ses moyens, la même rage de s'en sortir, d'arriver à ses fins, de n'être plus des victimes. Napoléon ose défier l'ordre du monde, il met sa vie en jeu. Il jette son gant à l'establishment, aux gangsters, aux blancs, aux salauds qui pillent sa musique. Les deux amis vivent musique, respirent des airs, boivent des notes, le reste n'est qu’accommodement avec une réalité qui n'est, bien souvent que contraignante et désolante.

« Il n'était plus nulle part, sauf à l'intérieur de la musique qu'il entendait. »

Le texte, magnifique, plonge le lecteur au cœur des convulsions de ce début de siècle. Chaque phrase, image, comparaison, est juste, sonne impeccablement. Ce n'est pas un roman, c'est un concert. Du live, du vrai. Mary Morris ne peut qu'être amoureuse de cette musique et de ses arcanes, ce n'est pas possible autrement. Elle la sent et sait à merveille la faire entendre dans ses pages. On parle souvent de la musique des textes, là, c'est le texte qui est musique Elle écrit comme on joue, en accord, dans le ton. Que ce soit la vie, de Pearl ou de sa sœur, de Benny ou de Napoléon, tout est passionnant, addictif. Le seul regret est de tourner la dernière page. Une saga héroïque, sans fait d'arme, des ruelles sentant l'urine et l'ordure aux scènes impitoyables, les méfiances à vaincre, le racisme, la misère qui collent à la peau, la malchance, les addictions, les croyances handicapantes...

« Les Noirs n'avaient rien à perdre et ils le savaient. C'est pourquoi ils jouaient du blues. »

Cette période porte en elle les malheurs des années passées, les derniers soubresauts de la guerre de sécession mais est déjà ensemencée de tout ce qui est encore à venir. La terrible crise, la montée en puissance de la mafia et des trafiquants de toutes sortes. Elles est couverte du rouge à lèvre provocant des prostituées des speakeasy, claque comme les jarretelles de leurs bas quand elles y glissent la monnaie, swingue sur les accords dingues produits par des mains qui volent sur les claviers des bastringues. On y croise des personnages célèbres, Louis Armstrong, King Oliver, Bix Beiderbecke, Bennie Goodman, Al Capone, mais au-dessus de tout, il y a Benny Lehrman et ses doigts magiques.

« Ce gars-là, c'est pas un minus. Il est ce qu'il est. »

Jazz Palace balance du drame, des petites et de grandes tragédies, de la vie toute simple, de l'art et des affres de la création, de la technique musicale et la domination d'une classe sur une autre, le sexisme, le racisme, la stupidité mais aussi la solidarité, la récompense de l'obstination, l'amour, les joies du sexe et de la fête, de l'amitié, la vie en somme. Ce roman sent la vie, la sueur d'artiste, le mauvais alcool et les fortunes vite gagnées, aussi vite perdues.

« « Servir le public, c'est ma devise », disait-il souvent. » (Al Capone)

Un merveilleux roman, vraiment passionnant d'un bout à l'autre, édifiant, intelligent, un style percutant qui donne du corps et des sonorités uniques, de la chair aux notes du blues, des gambettes à celles des rags fous. Une fresque émouvante, prenante, totalement passionnante.


Notice bio

Mary Morris est née à Chicago et vit actuellement à Brooklyn. Elle est l'auteur de nombreux livres, dont trois recueils de nouvelles et six romans. Elle a reçu le Rome Prize en littérature décerné par l'American Academy and Institute of Arts and Letters. Jazz Palace est son premier roman publié en France, pays qu'elle affectionne particulièrement et dont elle parle la langue.


La musique du livre

Vous l'aurez compris si vous avez lu le début de cet article, ce roman est entièrement baigné de musique noire des années vingt/trente. Il respire le blues, le ragtime, le début d'un jazz qui a tout changé. Des dizaines et des dizaines de titres, une partie inventée, une partie de standards immortels, des musiciens réels, des personnages de fiction. Tout cela s'articule et tourne comme une horloge, impeccablement huilé par l'écriture de Mary Morris.

Il a fallu en choisir quelques-uns...

- Scott Joplin : Maple leaf rag

- King Oliver : Riverside Blues 1923

- Bix Beiderbecke : Jazz Me Blues

- Ella Fitzgerald : I'll See You In My Dreams

- Van & Schenck : Ain't We Got Fun? 1921

JAZZ PALACE – Mary Morris – Liana Levi – 312 p. mai 2106
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Michelle Herpe-Volinsky

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