Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JE NE VEUX PAS ÊTRE JOLIE de Fabienne Périneau

Chronique Livre : JE NE VEUX PAS ÊTRE JOLIE de Fabienne Périneau sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans… Quatrième de couv…

Georgia aurait dû rester, pleurer. Pleurer sa mère.

Cette mère dont elle a attendu, espéré, pendant plus de trente ans, un geste, un mot.

Cette mère pour qui aujourd'hui, elle revient à l'Hôtel du Bord des vagues où justement tout est arrivé.

Elle rejoint sa famille qui ne sait rien.

Mais voudra-t-elle vraiment savoir ?


L’extrait

« - Allô, Jo ?
Ma mère, mon frère, ma sœur m’appellent Jo. Je déteste.
« Jo, viens aider ! »
« Jo, attention, tu en mets partout ! »
« Jo, dis merci. »
Merci ?
Petite, je préférais courir pour attraper le bus, quitte à le rater et devoir faire du stop, plutôt que ma mère vienne me chercher. Elle passait me prendre au collège après son travail, au moins deux fois par semaine, nous habitions loin, en pleine campagne. Elle criait pour ne pas avoir à descendre de voiture :
« Jo, dépêche-toi ! Monte ! »
Je détestais.

Je m’appelle Georgia.
Jo, c’est un raccourci pour ne pas flâner en chemin, c’est le dernier des frères Dalton, un boxeur, une peluche, un chien, mais ce n’est pas Georgia.
Pour aller vite, ma mère m’appelle Jo. Georgia, c’est trop long à dire, et il y aurait tant à dire.
- Jo ? Tu m’entends ?
Oncle Franck aussi m’appelle Jo :
- C’est fini. Ça s’est passé à l’hôpital, il y a deux heures.
Je suis dans la cuisine, assise au coin de la table.
Avant que le téléphone sonne, j’attendais que le temps passe. Je regardais les aiguilles, tic-tac, en fumant une cigarette. Le temps passait si lentement, claudiquant à la grosse pendule suspendue au mur orange. J’attendais 18 h 30, l’heure de partir enfin retrouver Raphaël. Mais 18 h 30 boitait, tic-tac, mettait du temps à arriver.
Oncle Franck boite aussi au téléphone, égrène dans le détail les dispositions qu’il a prise et celles qu’il lui faut prendre pour les pompes funèbres, les fleurs, l’annonce dans le journal.
Tic-tac.
Tic-tac.
Après l’enterrement, il recevra la famille, les amis, les voisins, à l’Hôtel du Bord des vagues. Il s’occupera de tout.
Merci oncle Franck.
Il a prévenu tout le monde, et mon frère et ma sœur. Et moi, Jo, la petite dernière, en dernier. Il reprend son souffle, il n’a plus vingt ans, et le chemin des funérailles est escarpé. Il a choisi une photo qu’il a prise. Sa sœur Élisabeth, ma mère donc, vingt-cinq ans, en maillot de bain, sur la plage. Sans mari, sans enfants. Encore tout à lui, rien qu’à lui. Ma mère nous a souvent montré cette photo d’elle en noir et blanc : elle est très belle, blonde, les cheveux courts, des allures d’actrice de cinéma, elle tend les bras vers celui qui la photographie comme pour lui demander qu’il la prenne dans les siens. À moins que je ne préfère une photo de ma mère entourée de nous trois, ses enfants ?
Non, je ne préfère pas.
Merci, oncle Franck. » (p. 9-10-11)


L’avis de Quatre Sans Quatre

« Le mieux, c’est de ne plus en parler. »

Georgia ne pleure pas, pas une larme. L’annonce du décès de sa mère, après une lente agonie due à un cancer du poumon, semble avoir du mal à déclencher un tumulte émotionnel en elle. À bientôt quarante ans, Jo est de nouveau amoureuse. Amoureuse dingue de Raphaël qui se partage son cœur avec Anaïs et Pablo, les jumeaux, dix ans, qu’elle a eu avec Romain, son mari dont elle est séparée. Romain, le beau steward volage - le chef de cabine, il y tient - qui promet Londres, Berlin, Rome et toutes les villes qui brillent à travers le monde aux enfants, sans jamais les emmener nulle part. Jo rêve de Valparaiso, du Chili coloré et chantant où ils iront un jour, avec Raphaël, avec les petits… Un jour.

Jo, c'est l'enfant, elle est devenue Georgia, avec son corps d’adulte qui aime les caresses de Raphaël, dissimule une petite fille blessée, abusée, qui n’a jamais pu parler, jamais pu être panser. Alors elle répare les arbres, c’est son métier, elle traque virus et champignons parasitant les platanes, les chênes ou les cerisiers, se bat pour les soigner. En compagnie de son collègue Michel, ils luttent jusqu’au bout, mais, parfois, doivent se résoudre à les abattre parce qu’il n’y a plus rien à faire ou qu’il y a risque de contagion. La mort d’Élisabeth, sa mère, va peut-être lui permettre de réparer son arbre généalogique, d’éliminer sa branche pourrie. À tout le moins de poser un diagnostic puisqu’elle va oser dire et saura jusqu’à quel point la pourriture est profonde.

Il suffira peut-être de désigner la blessure et son responsable à son frère, Antoine, qui vit et travaille à New York, ou à sa sœur, Marie-Ève, mère bien comme il faut de trois enfants, qui se désole de voir sa petite sœur s’éloigner de Romain qui était si séduisant et tout à fait correct. Correct, correctement, les mots préférés d’Élisabeth, ceux qu’elle serinait sans cesse à la petite Jo, qui aurait fait n’importe quoi pour gagner ses bonnes grâces, retrouver sa maman devenue si froide avec elle, après ce maudit été de ses huit ans, après que son père eut quitté la maison, après que Jo eut passé un mois de vacances chez Oncle Franck et Tante Solenne dans leur Hôtel du Bord des vagues. Mais la gamine échouait perpétuellement. Élisabeth savait et n’a rien dit, Élisabeth savait et l’a presque bannie de sa vie.

Cet été-là, son mari parti, Élisabeth déprimait et oncle Franck, son frère adoré, un saint François d’Assise comme elle le décrivait, qui faisait de l’humanitaire en Afrique lorsqu’il avait du temps libre, avait proposé de prendre Jo pour un mois dans son hôtel. La petite y jouera avec ses deux cousins et sa cousine, tante Solenne saura s’en occuper comme de sa propre fille. Et puis il y a monsieur Régis, le factotum de l’établissement, Jo l’aime bien, c’est un homme sur qui on peut compter, et d’une discrétion sans faille.

Et, tous les soirs, dans le plus grand secret, oncle Franck donnera rendez-vous à sa nièce dans son bureau, à onze heures… et plus rien ne sera jamais pareil.

Fabienne Périneau, dans ce texte d’une puissance rare, décrypte avec une lucidité féroce les interactions familiales lorsque l’enfant maltraitée, devenue adulte ou pas, ose révéler ce dont elle a été victime et le nom de son agresseur. Elle procède à pas mesurés, explique le contexte, la lignée, l’entourage, l’ambiance, son personnage principale, narratrice, passe d’un langage d’adulte à celui d’une gamine de huit ans d’un paragraphe à l’autre, selon l’époque traitée, sans que cela pose le moindre problème, tout sonne vrai. Le temps de ce roman, le lecteur est Jo ou Geogia, il voit par ses yeux, comprend à son rythme, souffre avec elle, se révolte aussi. Il traverse les étapes bien connues du déni de l’entourage, de cette espèce de colère qui saisit les confidents, de gêne hostile parce qu’on vient de briser le si beau récit familial avec des horreurs qu’il serait si facile, pour eux, d’oublier.

Georgia arrive en victime résolue à cette réunion de famille pour l’enterrement d’Élisabeth, elle a décidé de parler, de tout dire, à son frère et à sa sœur, de briser l’omerta terrible qui lui pourrit l’existence. Elle en sort en coupable. Coupable d’avoir dit, d’avoir causé des problèmes. Pas lui, pas possible, pas cet homme que tous décrivent admirable. D’abord, on ne la croit pas, on feint de ne pas comprendre, puis on minimise, oncle Franck est si gentil…

« Tu veux savoir comment il est gentil avec les petites filles ? »

De quelque côté qu’elle se tourne, Georgia se heurte à des murs qui ne veulent pas absorber le choc de ses révélations. Antoine et Marie-Ève, sans se concerter, lui conseillent d’oublier, de ne pas jeter l’opprobre sur la famille, parce que la famille, c’est ce qu’il y a de plus important. Elle a peut-être rêvé ? Ça ne peut pas être ça, pas chez eux, pas dans leur famille… Peu importe que la fille de Franck soit partie depuis des années et refuse de revenir à l’Hôtel du Bord des vagues sans qu’on sache trop pourquoi, personne ne s’est jamais posé la question, il vaut mieux glisser tous ces mots infectes sous un tapis bien épais, en compagnie de la poussière de secrets divers qui y repose déjà.

« - J’avais huit ans, tu te rends compte ? Deux ans de moins que Pablo et Anaïs. Un an de moins que ta fille, Éléonore. Éléonore, tu imagines ?
Non, il n’imagine pas, et ne veut pas imaginer.
- Huit ans ?
- Oui.
- C’était il y a longtemps alors. Très longtemps. »

Aujourd’hui, alors que l’on récompense encore les violeurs d’enfants pour peu qu’ils soient connus de puissants, que les professionnels de la profession, cinématographique ou littéraire, cyniques et pathétiques clowns blablatent à vide sur la subtile distinction entre l’œuvre et l’artiste afin de soutenir le criminel capable d’aussi beaux plans-séquences, ou l’écrivain pédophile prédateur, de fustiger les persécutions dont ils sont « victimes », des romans comme ceux de Fabienne Périneau remettent la véritable victime au centre du sujet : l’enfant. L’enfant qui n’en est pas quitte une fois l’outrage subi, qui doit vivre avec, chaque jour, se construire comme il peut, avec des bouts de confiance lorsque c’est possible, de lambeaux d’estime de soi afin de se couvrir, et, double peine, affronter souvent ses proches lorsque sa parole enfin se libère et que son histoire est accueillie comme une flaque de vomi sur la nappe d’un déjeuner familial dominical. Nez pincés et regards courroucés d’avoir sali le joli décor que tata avait eu tant de mal à dresser par de vieilles rengaines depuis longtemps prescrites… Ça vous gâcherait une cérémonie des Césars, ces sales mômes, si l’on y mettait pas bon ordre intello-complice.

On trouve mille choses encore dans Je ne veux pas être jolie : de l’amour à revendre qui ne demande qu’à être débarrassé de l’encombrant passé, d’autres secrets qui achèvent de prouver à Georgia que l’arbre est bien pourri jusqu’à la racine, de l’espoir et de la force, des émotions légères flottant dans de lourdes atmosphères, du courage et de la résilience. On y trouve aussi une très belle écriture, juste et pudique, parfois poétique, parfois dure, on y trouve Georgia qui veut enfin oublier Jo.

Magnifique roman sur le thème difficile de l’inceste, émouvant, puissant, une femme libérant enfin la fillette qu’elle a été du carcan du secret et des faux-semblants.


Notice bio

Fabienne Périneau est comédienne. Sortie de l’école « de la rue Blanche », elle a joué dans vingt pièces et trente films. Elle est également l’autrice de pièces de théâtre, dont Je ne serai jamais vieille, publiée aux éditions de l’Amandier, Le petit dessin de Picasso, qui a reçu le soutien de l’association Beaumarchais, et a collaboré à l’écriture de Machiavel-Montesquieu. Dialogues aux enfers, spectacle joué à Paris, puis en tournée mondiale. Elle est aussi l’autrice du roman Un si long chemin jusqu’à moi aux éditions Denoël, pour lequel elle a reçu le prix Matmut du premier roman 2016.


La musique du livre

Ray Charles – Georgia On My Mind

Bob Dylan – I Want You

Olivier Messiaen - Saint François d'Assise - Acte II scène 6

Jeanne Added - Radiate


JE NE VEUX PAS ÊTRE JOLIE – Fabienne Périneau – Éditions Plon – 219 p. janvier 2020

photo : Sofiapapageorge pour Pixabay

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