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Chronique Livre :
JE SAIS PAS de Barbara Abel

Chronique Livre : JE SAIS PAS de Barbara Abel sur Quatre Sans Quatre

Photo : Pixabay


L'auteure

Barbara Abel est une auteure belge née le 3 décembre 1969.
Elle a été comédienne puis elle a écrit pour la scène. Elle est venue petit à petit à l'écriture romanesque, avec une prédilection pour des récits dans lesquels la famille est le terreau de la folie et de la souffrance. En 2002, un premier roman policier : L'instinct maternel, et en 2003, Un bel âge pour mourir qui a été adapté pour France 2 avec Marie-France Pisier et Emilie Dequenne dans les rôles principaux. Elle assure également des chroniques culturelles diffusées sur Arte Belgique


L'histoire en quatrième vitesse

C'est le jour du voyage scolaire des maternelles : balade, pique-nique, construction de cabanes, le jour génial dont les enfants retiendront principalement le voyage en car et la composition du sandwich de leur meilleur(e) ami(e).

C'est le jour du voyage scolaire des maternelles : surveillance des enfants, peur des bobos voire plus si affinités, comptage et recomptage de folie des fois qu'on en oublie un et ne pas cesser de sourire et d'être enthousiaste toute la journée !

Le personnel enseignant se démène pour que cette sortie soit une réussite mais la journée a mal commencé pour Mylène, l'institutrice de la moyenne section parce qu'elle s'est aperçu qu'il ne lui restait plus d'insuline pour faire face à la journée en forêt. Elle court en catastrophe en chercher chez son père, arrive en retard, ajoutant les reproches à la légère hostilité dont elle est victime en permanence à cause de son physique ingrat, de ses manières brusques, de son manque de gentillesse.

Emma, c'est l'élève de Mylène. Entre elles, ça ne se passe pas bien et une crise éclate bien vite entre elles : la petite refuse de participer aux activités et pleure. Pour ne pas gâcher la fête, une autre maîtresse propose de la prendre dans son groupe. Soudain, au moment de repartir, où est donc Emma ?

Mylène va la chercher, mais c'est elle qui va rester prisonnière. Et s'il faut compter sur la bonne volonté d'Emma pour aider à la trouver, on se trompe. C'est pas trop son style d'aider les autres.


On y goûte ?

« A part quelques petits bobos sans gravité, les enfants sont ravis de leur matinée et entament l'après-midi avec une belle énergie.
L'instant pourrait être parfait. Pourtant Mylène n'a pas le coeur à rire. L'évidente connivence qui règne entre Bruno, Sandrine et Véronique la renvoie à sa propre solitude, cette appréhension chevillée à l'âme qui, depuis qu'elle est petite, la rend naturellement austère. Ses tentatives de décontraction sont à chaque fois de cuisants échecs qui amplifient son sentiment d'exclusion. Quand elle essaie de plaisanter, ça sonne faux, ça tombe à plat, c'est ridicule. Elle manque d'humour et de répartie, jalousant l'assurance et la désinvolture dont les autres semblent généreusement pourvus. Pour ne rien arranger, elle est parfaitement lucide du physique ingrat qu'elle trimbale, tel un fardeau honteux et encombrant. Ca lui fait comme un trou au milieu des tripes, le cœur lourd, elle se maudit d'être laide, rigide, insipide et complexée.
Après avoir avalé son sandwich, elle prend conscience d'avoir oublié son injection d'insuline, nécessaire avant le repas. Il est temps qu'elle la fasse, ayant déjà sauté celle du matin, dans la course et l'énervement du départ. C'était bien la peine d'avoir pris le stylo de son père si elle ne s'en sert pas.
La jeune institutrice regarde autour d'elle, afin de détecter un endroit pour s'isoler. A l'école, personne n'est au courant de sa maladie. Ses défaillances et autres imperfections sont déjà légion sans y ajouter celle du diabète. » (Pages 42-43)


Maintenant, à moi.

Votre entourage nuit gravement à votre santé !

Impossible de trop en dire sous peine de dévoiler les rebondissements qui font le sel de ce roman, un page turner total. Tout est en apparence si banal. Un triangle amoureux, une sortie scolaire, une petite fille perturbée par sa mésaventure.

Et derrière la banalité, comme toujours, le mal.

Il y a Camille. Elle est jeune, elle travaille, elle a un mari et une petite fille très jolie et intelligente, Emma, et elle a un amant. Une folie, une histoire de peau qui dure depuis cinq semaines et pour laquelle elle met son couple en danger. Barbara Abel excelle à retranscrire ses émotions, ses désirs qui lui font commettre imprudence après imprudence, sa culpabilité, ses élans de sincérité vite réprimés, sa mauvaise foi. C'est elle le personnage principal, celle dont on sait tout, tour à tour victime et bourreau, à fleur de peau, prise dans un maelström d'émotions impossibles à juguler.

Sa vie bascule quand sa fille disparaît, c'est le cauchemar total, sa fille de cinq ans seule dans la forêt, perdue et peut-être morte. Elle croit connaître le pire du pire mais non, paradoxalement, le pire c'est après, quand on retrouve la fillette et qu'elle ne se souvient plus de rien. Ou qu'elle ne veut pas se souvenir. Ou qu'elle veut punir sa mère car elle l'a vue enlacer un autre homme que son père. Ou qu'elle est cruelle. Tout simplement cruelle.

Il y a Etienne, l'amant de Camille, le père de Mylène. Et parce que la vie est une garce, il lui a légué son diabète mais n'a pas réussi à retenir sa femme qui les a plantés là, la gosse à l'insuline et la maison. Pas étonnant qu'il ait quelquefois du mal à garder son calme. En particulier avec les clients de son restaurant.

Il y a Mylène. Laideron désagréable et antipathique qui, sans être franchement détestée de personne, n'est aimée d'aucun, sauf de son père à l'amour inconditionnel qui supporte ses manières brusques et sa violence avec équanimité depuis toujours.

Et puis il y a Patrick, le cocu, le mari trompé, dont on se lasse parce que « c'était pas une sinécure de lui voir tous le temps le nez au milieu de la figure », mais qu'on n'envisage pas de quitter sérieusement, celui devant qui on est malade de culpabilité mais avec qui on n'a plus tellement envie de coucher. Un Patrick d'autant plus attendrissant qu'il est ultra protecteur de sa famille, haïssant d'un même élan l'école, la directrice et l'institutrice de sa fille pour avoir pu la laisser échapper à leur surveillance quelques minutes.

Rien n'est trop beau pour ses chéries, alors lui expliquer que hum hum, depuis cinq semaines, n'est-ce pas... Ca le détruirait. En même temps, Patrick, le sort de Mylène, perdue sans insuline dans la forêt après avoir retrouvé sa fille, ça ne l'émeut pas du tout. Il a l'amour de ses prochaines très sélectif, le Patrick.

Sur un temps très ramassé, quelques jours seulement, avec très peu de personnages, comme dans les meilleurs films noirs ou les meilleurs romans noirs, les abcès bien mûrs éclatent tous en même temps, et rien ne sera plus jamais pareil. La vie de tous les jours masque par sa normalité imposée la vérité des êtres, leur folie, qui a su jusque là rester tapie et secrète mais que la pression énorme des événements va exposer au grand jour. On ne voit rien venir, l'auteure réussit à nous surprendre totalement. Et oui, la pire d'entre nous n'a pas encore 6 ans. Une précoce, quoi.


La musique

Oh il n'y en a pas car ça adoucit les moeurs, à part des berceuses chantées par Camille à Emma qui cauchemarde.
J'ai emprunté quelques vers à Georges Brassens et à Auprès de mon arbre.


JE SAIS PAS -  Barbara Abel - Belfond - 430 p.  6 octobre 2016

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