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Chronique Livre :
JE SUIS INNOCENT de Thomas Fecchio

Chronique Livre : JE SUIS INNOCENT de Thomas Fecchio sur Quatre Sans Quatre

photo : Pixabay


Le pitch

Six heures du matin. Des hommes armés déboulent dans la chambre de Jean Boyer. Dans un état de semi-conscience, le quinquagénaire a le temps d’apercevoir leurs brassards siglés « police ». Mauvais signe, surtout pour lui, ex-taulard relâché après trente ans passés derrière les barreaux.

Ses crimes ? Meurtre et viols à répétition. Ce jour-là, c’est le capitaine Germain qui lui passe les menottes. Le cadavre de Marianne Locart, une étudiante originaire de Soissons, a été retrouvé enterré près du domicile du suspect, un bras sortant de terre. La première victime de Boyer avait subi le même sort.

Pour la Justice, pour les médias et pour les politiques, le récidiviste devient le suspect idéal. Pourtant, Germain doute de la culpabilité de l’interpellé qui ne cesse de répéter « Je suis innocent ». Mais l’engrenage est enclenché. À ce stade, Boyer n’a plus qu’une solution pour s’en sortir : débusquer le meurtrier de Marianne.


L'extrait

« Trente secondes avant l’attaque, le capitaine Germain leva son bras avec un mouvement raide d’automate. C’était sa première opération et il avait le sentiment que la nervosité raidissait chacun de ses muscles.
Suivant ses consignes, les hommes s’étaient positionnés de chaque côté de l’entrée de la maison. Armes au poing, une balle montée dans la chambre, les cowboys du groupe d’intervention guettaient avec toute l’avidité que génère une montée d’adrénaline son signal pour fondre sur le suspect.
Germain, lui, avait hâte d’en finir avec son baptême du feu. Défoncer les portes, maîtriser un individu, éviter un coup de pistolet ou en tirer un… beaucoup estimaient que ce genre de « prouesses » était l’apanage des « vrais » flics. Lui, non. Jamais il n’aurait pris le commandement de l’opération sans l’injonction du commissaire Lombard. Pour son supérieur, Germain les ayant conduits en moins de soixante-douze heures à Jean Boyer, il lui incombait de diriger l’arrestation du récidiviste avec la même efficacité. Et avec la même réussite.
À 6 heures pile, son bras s’abattit. Le lieutenant Chevron s’empara du bélier. Au premier coup, la porte céda et les hommes investirent la maison. » (p 6-7)


L'avis de Quatre Sans Quatre

Un coupable tout trouvé, offert sur un plateau par les indices, les fichiers et les concordances, franchement, aucun flic ne le refuse. Le capitaine Germain, en délicatesse avec ses hommes parce qu’il manque de poigne, n’est pas un cowboy, il aime les belles enquêtes, remettre le pendules à l’heure avec élégance et surtout ne pas dépasser la ligne jaune. Tout doit être net et sans aucune bavure, même pas la plus petite entorse à la procédure. Son adjoint, Chevron, est plus dur, viril, costaud, il n’aime pas dépendre de l’autorité de celui qu’il appelle Chérubin. C’est lui qui a la main mise sur l’équipe et il le montre. Germain ne tient pas vraiment la route lors des interrogatoires, son respect absolu du règlement nuit à son efficacité.

Face à un client comme Jean Boyer qui a trente ans de taule derrière lui, le jeune capitaine ne fait pas le poids, il s’en aperçoit vite. C’est là un des grands sujets du roman : comment un flic perd peu à peu ses illusions et finit par utiliser les mêmes coups tordus que ses adversaires pour parvenir à ses fins. Ce que deviennent les idéaux lorsqu’ils se confrontent à la réalité la plus crue, quand même ceux en qui l’on se devait d’avoir toute confiance trahissent ou s’arrange avec les obligations de leurs charges. Germain n’est pas seul, il peut compter sur Laglue, un jeune stagiaire qui le vénère, idéaliste comme lui, que le capitaine va tenter de protéger en le formant et le préparant aux rudes épreuves du terrain. Le capitaine doute, Boyer est trop parfait comme suspect, il a un alibi en béton et ce n'est pas le sac à main trouvé dans son jardin, sans aucune trace d'ADN ni empreinte qui va le convaincre, malgré les pressions, il fait relâcher le psychopathe.

L'autre thème : l'appropriation. Celle des corps. Du corps des femmes, bien sûr, mais la vie des hommes en travers du chemin ne compte pas plus. Par pathologie, par rapacité, parce que c'est possible, deux prédateurs se font face, le tueur de Marianne et Boyer. Ils ne jouent pas dans la même cour, l'un est froid, méthodique, l'autre colérique, guidé par des pulsions qui le dépassent. Au milieu, le capitaine Germain, manipulé, bousculé, comprenant peu à peu que les règles du jeu sont fixés par le plus fort et qu'elles évoluent au gré de sa stratégie.

Le lecteur est face à une double enquête, celle des policiers, subissant les pressions des pouvoirs politiques et les attentes de la presse qui avait déjà condamné le récidiviste en garde à vue et qui ne tient pas à lâcher sa proie, et celle de Boyer lui-même qui veut à tout prix trouver celui qui l’a manifestement mouillé dans un crime qui n’est pas le sien. Mais, évidemment, il va investiguer comme il sait le faire, brutalement, avec ses pulsions et sa violence. En face, Germain, avec sa prudence, ses hésitations, ses doutes, semble tout à fait dépassé. Chevron ne lui facilite pas la tâche, affichant un mépris de plus en plus évident pour son supérieur.

Le roman relate en alternance les péripéties de Germain et du criminel, leurs parcours depuis l’enfance et la façon dont il tente tous deux de résoudre l’énigme de la mort de la jeune Marianne Locart. Au rythme des mensonges, manipulations, trahisons, ces deux personnages vont progresser, subir des échecs.

Germain, c’est le type qui ne voit pas le mal, il se fait avoir depuis son enfance passée dans la dévotion d’un père mort, idéalisé, il y vivra sa première trahison et elle sera maternelle. Il ne lui a jamais pardonné. Il a cru s’échapper, se rebeller, en entrant dans la police, mais il suit tout de même les codes à la lettre et se heurte de plus en plus violemment aux murs du réel. Dans un monde de menteurs, de masques, il va devoir apprendre à truquer aussi, se forcer à dépasser ses limites pour faire son métier jusqu’au bout et apporter un peu de justice.

L’action se déroule à Reims, sa fac de droit, ses notables, une ville en pleine expansion qui génère de l’argent pour les promoteurs mais suffisamment petite pour que ceux qui comptent se connaissent et se protègent les uns les autres. Ville qui avait déjà servi de toile de fond à 7 morts sur ordonnances, le film de Jacques Rouffio où les mandarins de la médecine locale participaient à une cabale pour éliminer un toubib talentueux mais gênants. Ici, la situation n’est guère différentes, vous le découvrirez, Boyer sert de paravent idéal, même si ce sinistre individu n’a pas sa place en liberté, il est bien commode pour que le monde tourne rond et que rien ne bouge. Germain va servir de caillou dans la chaussure.

Je suis innocent est un très bon polar, original par son traitement des destins qui s’y croisent, des personnages un peu archétypaux qui peu à peu vont évoluer dans cette histoire pour faire avancer l’intrigue passionnante. Un récit cinématographique où les expressions, les images ont une grande importance. Une écriture vive et alerte, des phrases courtes qui rendent bien l’urgence et le danger. Un peu comme dans House MD, tout le monde ment, reste à celui qui veut trouver la solution ou tirer son épingle du jeu à apprendre à mieux mentir que les autres.

Notice bio

Né à la fin des années 1970 à Château-Thierry, Thomas Fecchio débute des études de sciences puis bifurque vers le cinéma. Il intègre la Femis où il produit plusieurs courts métrages. Passionné par la littérature policière et les séries (The Wire, Engrenages…), il décide de se consacrer à l’écriture de scénarios et collabore à plusieurs projets développés par Florian Môle. Il écrit également avec Kostia Testut la série policière « La nuit n’attend pas » où il revient sur la première grande affaire de serial killer qu’ait connu la France : celle du Tueur de l’Ombre, assassin de femmes qui fit trembler la banlieue nord pendant les années 1970. Désormais associé dans une société de production de documentaires, il collabore à l’écriture de plusieurs projets actuellement en cours. Je suis innocent est son premier roman.


JE SUIS INNOCENT – Thomas Frecchio – Éditions Ravet-Anceau – 301 p. février 2017

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