Quatre Sans Quatre

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Chronique Livre :
JE SUIS LE FLEUVE de T. E. Grau

Chronique Livre : JE SUIS LE FLEUVE de T. E. Grau sur Quatre Sans Quatre

Quatre Sans... Quatrième de couv...

Subir. Survivre.

Depuis la fin de la guerre du Vietnam, Israel Broussard survit tant bien que mal à Bangkok.

Cinq ans plus tôt, il a participé à la mystérieuse opération Algernon, au cœur de la jungle laotienne. Ce qui s’est passé là-bas ? Il ne s’en souvient plus, il ne veut plus s’en souvenir.

Et pourtant, l’heure est venue de s’expliquer...


L'extrait

« Molosse-Noir

J'ai ramené un chien de la jungle. Un énorme molosse, un mètre cinquante au garrot, pelage noir hirsute, bâti comme un berger allemand, mais gros comme un grizzli. Les mâchoires toujours trempées de bave, les crocs toujours en action, retenant la langue. Des yeux jaunes haut placés sur un crâne gros comme celui d'une génisse. Je n'ai jamais vu le chien, jamais face à face, car je ne peux pas ouvrir les yeux quand il s'approche, mais je sais qu'il ressemble à ça parce que mon esprit me le dit, quand seul mon cerveau est libre et que mon corps est enchaîné. Les antennes recroquevillées à l'intérieur de ma tête esquissent la forme et les détails sont complétés par le poids de ses pattes. Il s'assoit sur ma poitrine, la nuit, et calque sa respiration sur la mienne, il inspire quand j'expire et expire quand j'inspire. Le chien me souffle sa putréfaction à la figure, toute la pourriture qu'il a en lui, tout ce qu'il a mangé, puis il engloutit tout le bon air propre qu'il y a dans la pièce, me laissant sans rien lorsque c'est à mon tour de respirer. Elle est lourde, cette bête, et mes poumons n'arrivent pas à se gonfler, alors ils happent de petites goulées d'air en mini secousses doubles ou triples, juste assez d'air pour éviter que je me noie dans le Fleuve qui a envahi mon lit, sous le poids de ce chien assis sur ma poitrine, qui m'enfonce dans l'eau. Ce Fleuve brûlant, à la surface jonchée de flammes.
Molosse-Noir, il s'appelle. Ce n'est pas lui qui me l'a dit car je n'arrive pas à aspirer assez d'air pour émettre un son quand il appuie sur ma poitrine. C'est quelqu'un d'autre qui m'a dit ce nom il y a longtemps, une sorcière des marais qui s'appelait Arceneaux, aux yeux très écartés l'un de l'autre, dont la chevelure ressemblait à un feu d'artifice figé dans la boue. Je n'avais pas cru que Molosse-Noir existât vraiment, car tout le monde savait que la sorcière des marais mentait afin d'effrayer les bons chrétiens et de soutirer des petites pièces du diable pour chaque méchanceté qu'elle lâchait dans ce monde. Mais à présent je la crois. Molosse-Noir existe vraiment, il vient me voir la nuit, et là, maintenant, il est assis sur ma poitrine.
J'ai ramené un chien de la jungle, et ce chien n'était pas la mort mais quelque chose de plus vieux, de plus méchant. Et là, maintenant, ce misérable vieux cabot est en train d'essayer de me tuer. » (p. 27-28)


L'avis de Quatre Sans Quatre

L'Amérique n'en finit pas de ne pas se remettre de la guerre du Vietnam et des idées délirantes de la très sordide CIA au cours de ce conflit. T.E. Grau vient ajouter avec Je suis le fleuve un épisode hallucinant à la longue liste des dérives de l'agence de renseignement qui, loin de tirer parti de ses erreurs passées, semble rivaliser d'inventivité afin de trouver pire encore à chacun de ses coups tordus. Parce qu'il convient de prévenir, ce roman, aussi dingue paraît-il, est basé sur des faits réels. Une folie, parmi tant d'autres, dont les soldats US furent aussi les victimes. C'est l'un d'entre eux, Israel Broussard, traumatisé, perdu dans les vapeurs d'amphétamines et de speedball afin de survivre à ses cauchemars, petit dealer à l'occasion, qui raconte ici la catastrophique initiative nommée projet Algernon. Dans la triste réalité, cette opération avait pris le nom de Wandering Souls. Algernon, belle trouvaille finalement, un nom qui rappelle le roman de Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon, un autre tripatouillage de cervelle qui ne finit pas au mieux.

Voilà cinq ans que les faits se sont déroulés, c'était en 1971. Cinq ans que Broussard est coincé à Bangkok, délire à Bangkok, avec le roulement de moteur continu du speed dans la tête, les souvenirs en guenilles, le corps en lambeaux, les nuits blanches en compagnie du chien noir qui lui mange le cerveau. Visite fantasmagorique chez un médecin militaire qui l'accuse d'avoir fuit l'ennemi, d'être un lâche, d'avoir laissé ses copains se faire buter sans réagir. Sinon comment explique-t-il qu'il ait été retrouvé au Laos, là où les troupes américaines n'avaient pas le droit de mettre les pieds ? Oh, bien sûr, il arrivait qu'un bombardier ou deux larguent des tapis de napalm du mauvais côté de la frontière, l'erreur est humaine, mais pas de bataillons au sol, jamais. Même si on savait que les Vietcongs se servaient du pays comme base arrière, que ses hommes s'y reposaient et s'armaient avant de revenir au combat.

L'armée ne possède pas d'archives sur la prétendue mission à laquelle a participé Broussard, pas de notes de l'officier qui les commandait ; Augustus Chapel. Un commandant qui n'existe pas dans les registres, pas plus que ses supposés compagnons. On lui dit que son mal-être vient de ses remords, de sa culpabilité, que les couards comme lui ne s'en tirent pas indemnes. Les cadavres des frères d'arme abandonnés reviennent les hanter longtemps après les faits. Pourtant, même si sa mémoire est défaillante, Israel sait qu'il y a autre chose, que cela ne s'est pas passé comme ça. Il prend alors la décision, malgré cette trouille viscérale de revivre le passé, de refaire le chemin.

Broussard est une ruine d'homme, et pourtant cette épave va remonter le cours de l'histoire, partir sur les traces de la mission Algernon, assembler morceau par morceau ce qui lui revient. Ce trajet mémoriel s'accompagne d'angoisse, de délire, d'une espèce de liquéfaction parfois, lorsque la tension est à son maximum. Pas après pas, la vérité va se faire jour, incroyable, inouïe, insupportable. Dans les circonvolutions de son cerveau en miette, Medrano, McNulty, Render, Darby, ses quatre copains d'infortune vont revivre, idem pour Augustus Chapel ou Morgenfield, son assistant, ou les Hmongs, peuple des montagnes, allié des Américains, qui les accompagnaient en territoire laotien. Chapel, l'homme de la CIA, qui a ramassé, presque dans les couloirs de la cour martiale, ces soldats perdus d'une guerre abominable et s'est mis en tête de gagner tout seul le conflit.

Rarement roman est allé aussi loin dans l'exploration de l'intime d'un cerveau baignant dans un délire chronique et les substances hallucinogènes. T.E. Grau réussit là un prodige d'écriture, démontrant une connaissance pointue de l'humain, une empathie formidable avec son personnage déglingué. Tout sonne juste et frappe fort dans ce texte, on passe sans effort du récit minutieux de la mission aux hallucinations terrifiantes de Broussard. Comme dans la jungle, il faut savoir y tailler son chemin, les premières pages sont déstabilisantes, le lecteur plonge sans délai en immersion dans les synapses d'Israel, loin d'être au mieux de sa forme. Ce début déroutant, dans la salle d'attente du médecin, est un bijou. En quelques phrases, on y change d'univers, on pénètre le monde parallèle de Broussard, on y côtoie Molosse-Noir, on y perçoit la réalité distordue sans problème, le décor et l'atmosphère sont plantés : chapeau !

Comment ne pas s'attacher à Israel Broussard, ne pas partager ses angoisses, quand son histoire est aussi formidablement racontée ? Je suis le Fleuve est à coup sûr, un des grands romans noirs de cette année. Référence flagrante à Apocalypse Now, certes, mais à Voyage au bout de l'enfer également, à toutes ces œuvres qui font honneur aux artistes US, alors que nous commençons seulement à revisiter en profondeur la guerre d'Algérie.

Un roman noir extraordinaire, dans la folie de la guerre du Vietnam, une écriture ciselée, efficace, crue, rude, un des chocs de cette rentrée !


Notice bio

En juillet 2015, Lethe Press publie le premier recueil de nouvelles de l’écrivain américain T. E. Grau, The Nameless Dark, en lice pour le prix Shirley Jackson. Après avoir écrit plusieurs autres nouvelles, dont «They Don’t Come Home Anymore » ou encore «The Mission », l'auteur propose en 2018 un premier roman, Je suis le fleuve, qui lui vaut d’être sélectionné pour le prix Bram Stoker. Son travail est publié dans le monde entier, traduit en espagnol, français, italien, allemand et japonais, et figure dans de multiples recueils, magazines, journaux littéraires et plateformes audio.
T. E. Grau habite à Los Angeles avec sa femme et sa fille.


La musique du livre

Robert Johnson – Hellhound on my Train


JE SUIS LE FLEUVE – T. E. Grau – Sonatine Éditions – 275 p. janvier 2020
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard.

photo : guerre du Vietnam - manhhai pour Visual Hunt

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